‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 383 sur 394 · I-iaS · texte numérisé non relu

I-iaS

Dieu, en suscitant beaucoup de saints personnages , tendait à un même but, vous vovez les Jésuites dans les chaires tonnant contre l'hérésie et le péché, sainte Thérèse prier pour le même sujet et se consumer de pénitences, et saint Charles, de son côté, conférer avec les hérétiques, prêcher, visiter son diocèse et donner d'admirables instructions au clergé.

Et ce qui n'est pas moins merveilleux en notre saint, il est suscité peu de temps après, pour faire lui seul ce que tous ces saints font ensemble, et servir à Dieu pour tous ces desseins. Le grand François de Sales naquit en 1o6", dans le siècle le plus malheureux de l'Eglise. Il vint au monde dans un temps où, comme nous avons dit, les peuples étaienjdans l'hérésie ou l'ignorance, les cloîtres dans l'apostasie et dans l'impiété, et beaucoup de prêtres, de prélats et d'évêques dans un très-grand scandale, à la confusion de l'Eglise. Seul il fait ce que font tous les autres saints de cet âge, et Dieu ramasse en lui ce qu'il partage en tous les autres : 1" 11 travaille à la ruine de l'hérésie et du péché parmi le peuple, et par-dessus cela il insinue et instruit la piété; 2° il fait la même chose dans la religion, comme on le vit par l'institut de la Visitation qu'il fomia, après lequel toutes les réformes se sont faites en Fiance et plusieurs dans d'auties royaumes; 3° et enfin pour le clergé, il donne des exemples et des instructions qui sont en admiration aux saints prélats. Que l'un consulte les plus grands évêques de son siècle, et on verra ce qu'ils en diront. Dieu lui donne la science pour confondre les hérésies, la lumière pour éclairer les peuples et pour convertir les pécheurs ; il lui donne le zèle pour l'état religieux quil renouvelle dans sa piété et sa grâce; enfin, comme prélat, notre saint a encore la grâce d'éclairer le clergé. 11 enseigne, il prêche, il convertit comme les Jésuites; il fonde un ordre sainte Thérèse; il édifie

religieux comme

les prêtres et le clergé i

le grand saint

Charles, dont il est l'imitateur et la copie parfaite. Dans ses visites du Chablais, il se sert des Jésuiles; il excite ses filles à imiter le zèle et l'amour des Carmélites : et, enfin, il prend pour modèle saint Charles en sa charge. 11 est pour cela très-éclairé dans sa science, très-fervent en son amour, trèspuissant et très-fécond en ses œuvres. Les prélats trouvent en lui leur grâce, les religieux la leur, aussi bien que les peuples ; si bien que tous peuvent dire : Spiritus tuus bonus. Notre saint, dans cette plénitude de grâce, se trouve ainsi le patron de tous les états, et ainsi l'on justifie qu'il est donné de Dieu pour le renouvellement de la piété dans toute l'Eglise.

2" Le lieu de sa naissance.

Le temps de sa naissance montre assez ia vérité de ce dessein justifié par l'histoire de sa vie. Pour le lieu où Dieu le fit naître, on peut voir s'il y en a quelqu'un dans la ' chrétienté qui fût" plus favorable que celui que le Ciel choisit, pour qu'il fit entendre

plus aisément dans toute l'Eglise la douceur de sa parole. In medio Ecctesiœ aperuit os ejus. (Eccli. xv, 5.) Dieu le fait naître au milieu des royaumes chrétiens; comme dans le déclin de l'Eglise on voit la foi réduite à si peu de cantons, la Providence toujours admirable et merveilleuse en sa conduite, le fait naître dans un lieu qui est comme le eentre des royaumes chrétiens. Il naît dans la Savoie, qui est entre la France et l'Italie, dont elle est limitrophe par les Alpes, voisine d'Angleterre et d'Espagne, comme de la Franche-Comté et du Milanais, Jimitro phe des Grisons, des cantons suisses, des terres des Allemands, qui sont présentement les seuls endroits où règne la foi de Jésus- Christ. Et Dieu par sa providence le fait naître dans ces lieux, afin que tous ces royaumes respirent l'odeur de sa piété en même temps, et qu'il puisse épancher ses parfums sur toutes les provinces de la chrétienté, ut luceat omnibus qui in domo sunt. (Matth. v, 15.) ,

L'Eglise, il est vrai, avait été éclairée en ces endroits, quelque temps avant, par la lumière d'un saint Charles, qui avait fait paraître une vertu miraculeuse et divine ; mais il était inaccessible au commun pour son austérité et la rigueur de sa vie. Et d'ailleurs cette vertu était comme bornée et appliquée au clergé, comme la première et la principale portion de l'Eglise, par laquelle Dieu voulait dans ce siècle commencer à la renouveler : Tempus est utjudicium et pietct incipiat a domo Dei. (I Petr. iv, 17.) Mais Dieu qui voulait répandre sa piété et sa sainteté dans toute son Eglise, suscite ce grand saint fort peu de temps après; ce grand prélat vient dans un temps où la chaleur de la piété se fait déjà sentir dans l'Eglise; il augmente sa ferveur, mais il la distribue à tout le monde, à toutes les conditions. Aussi voit-on que son incomparable livre de Y Introduction, qui contient les prémices de son esprit, a produit de si grands effets dans l'Eglise, et que de jour en jour il se répand et se communique partout.

Mais voyons dans le particulier les biens que ce grand personnage procure à tous les états de l'Eglise, et de quels moyens Dieu se sert pour opérer par lui ce renouvellement admirable. La voie dont il se sert, c'est celle de son divin Esprit, Spiritus tuus bonus, qui a paru dans trois «frets, dans sa science, dans son amour et dans ses opérations divines. Je remarque, en effet, dans notre saint trois dons ou talents que Dieu met en lui pour opérer ces grandes choses : le premier fut sa science profonde, le second l'ardeur de son amour, le troisième sa force et sa vertu. Autant de dons qui procèdent d'un même fond, d'un même principe, de l'Esprit divin qui par lui opère tant de bien dans l'Eglise : L'nus et idem spiritus [1 Cor. m, 11 1

lmplevit eum Dominus spiritu sapientiœ et intellectus. (Eccli. xv, 5.) Djeu dès la jeunesse de notre saint a

commença

de sa sagesse et de son intelligence

remplir Pour le

DISCOURS SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES

rendre utile à son œuvre, il le remplit d'une science merveilleuse, de la science des saints. C'est ce que je prétends montrer contre la malice du diable.etla méchanteté du monde, son suppôt, qui voulut pendant sa vie l'accuser d'ignorance. Dieu voulant l'allumer comme un flambeau au milieu de l'Eglise, pour éclairer ce corps vaste et immense, le remplit d'un don merveilleux d'intelligence, de science et de sagesse, proportionné à ses desseins.

Pour sa science, il est visible qu'elle était plus qu'humaine et qu'elle était en lui l'effet de l'esprit divin. Et pour entendre cela, il faut savoir qu'il y a trois sortes de science ; la première est purement humaine, la seconde divine simplement, et l'autre divine et humaine tout ensemble. (Voy. la Me de M. Olier citée ci-dessus.)

Notre saint va toujours s'établissant dans la croyance etle vrai sentiment de son néant; et comme le dernier poison de la superbe et le plus dangereux après celui qu'on tire de la science, est la vanité que l'on prend de sa vertu et de sa piété (prenez-y garde, mes sœurs), ce grand saint conserve l'anéantissement et en l'une et en l'autre.

Il s'applique à l'étude avec esprit de pénitence, regardant l'obligation que la justice de Dieu lui impose de se soumettre aux travaux et à la peine auxquels Dieu a condamné les hommes, en pénitence de leur péché.

En troisième lieu, il étudie avec le zèle de Dieu et de sa gloire, n'ayant d'autre intention de se rendre savant, que pour être capable de servir Dieu et son Eglise. Voilà dans quels sentiments notre saint s'applique à l'acquisition de la science.

Comme il travaille avec l'esprit de Dieu, il est secouru par le même esprit dans ses travaux ; et comme son humilité le fait recourir à la prière, pour invoquer la Sagesse divine : Mitte assistricem sapientiam de cœlis, quœ mecum sit et mecum laboret (Sap. ik, h, jlO), il obtient à cause de cela un secours tout particulier de l'Esprit-Saint. Et sa science paraît divine en trois points : 1° Dans la promptitude avec laquelle il l'acquiert; 2° dans l'universalité et la perfection de sa science, nette, et solide ; 3° dans la suavité et l'opération divine qui suit et accompagne sa science.

En bien moins de temps qu'il n'en faut pour acquérir les diverses connaissances humaines et divines, il apprit quasi tout. Il ne demeure que peu de temps à Paris ; car aussitôt après son cours de philosophie, pendant lequel il apprend la théologie positive et la scolastique avec tant de perfection que la vie humaine semblerait trop courte pour les acquérir dans le même degré, il s'en retourne à sa maison. De là il va étudier les lois à Padoue, où il n'apprend que le droit, après quoi il est reçu docteur avec admiration de quarante docteurs de cette Université; et ensuite il est reçu avocat et ravit d'admiration les sénateurs deChambéry. Et qu'on ne dise pas qu'il ne posséda qu'imparfaitement la

théologie, quoiqu'il l'eût apprise en si peu de temps : car, outre ce que l'on en voit aux trois premiers livres de son Amour de Dieu, dès qu'il fut revenu de Padoue, ayant été admis par Mgr Granier à une conférence de docteurs assemblés pour juger de la capacité des curés, qui obtenaient des cures au concours après la preuve de leur savoir, ces docteurs étant tombés eux-mêmes en disputeet en confusion entre eux, le saint (remarquez que ce fut en arrivant de Padoue) décida si nettement et avec tant d'admiration les différends, et il les éclaircit avec tant d» sagacité et de justesse, que tous ces docteurs en étaient étonnés, et ressemblaient à ceux qui admiraient autrefois les paroles de grâce et de vérité qui sortaient de la bouche de l'enfant Jésus dans le temple. Il en fit autant, étant appelé pour présider à des thèmes et à des disputes de théologie. Et néanmoins comme ce don est rare, et qu'il était saint dans notre bienheureux, c'était ce qui animait davantage contre lui l'esprit de malice. Il le faisait accuser d'ignorance en ces quartiers, après la publication de son Introduction, et le faisait même maltraiter en chaire par des religieux très-réformés; accusations qui avaient pour fondement l'humilité de notre saint, laquelle lui faisait cacher ses dons, lorsqu'il n'était pas nécessaire de les montrer.

On peut dire que sa science était universelle pour les choses, et en cela elle me paraît admirable. Comme Dieu par sa sages«e sait proportionner les causes avec les effets qu'il veut produire, ayant à éclairer ce vaste et immense corps de l'Eglise , il verse à proportion sa lumière dans l'esprit du grand François de Sales, l'un des plus capables de son temps : Dédit unicuique secundum propriamviriutem. (Mat th. xxv, 15.) Notre saint devant servira tant de choses dans l'Eglise, il devait être instruit de toutes sortes de sciences, et réunir en soi les sciences divines et humaines.

Je ne parle pas des langues. Ceux qui ont lu ses épîtres sauront avec quelle beauté et quelle netteté il s'exprimait en la langue latine. Il apprit la langue hébraïque sous Genebrard à Paris, pendant qu'il faisait son. cours de philosophie; mais je ne m'arrête pas à cela. 11 faut que toutes les langues le cèdent à cette langue du bienheureux François de Sales, qui, animé par le Saint-Esprit, se fait entendre aux endurcis et aux sourds ; à cette langue que savaient les apôtres, lesquels parlant en leur propre langue, par la vertu du Saint-Esprit, étaient entendus de tous ceux qui étaient présents, et qui étaient pénétrés par l'Esprit de sagesse, qui éclaire tout le monde, et qui se fait connaître à qui il veut.

Il avait trois sortes de connaissances ou de sciences humaines : l'une est un don particulier et que je ne vois pas communément versé dans l'Eglise : c'est une certaine intelligence des choses naturelles; l'autre est la philosophie, la troisième les lois

Pour la première science ou connaissance,

elle est rare maintenant , parce que , depuis Jésus-Christ et sa grâce, Dieu a plié et fermé les livres qu'il avait auparavant ouverts pour se faire connaître aux hommes. Il avait ouvert à Adam le livre de la nature, et, par grâce particulière, il l'ouvrit encore à Salomon, comme figure de la sagesse du Verbe. Après la perte de l'innocence, le livre des créatures fut fermé. Dieu ouvrit alors à Moïse celui des signes et des figures de la Loi. Mais, après Jésus-Christ, celui de la Loi est fermé, et il n'y a plus de monde sensible, pour adorer les perfections de Dieu, qu'en Jésus-Christ Notre Seigneur, qui est tout notre monde. Bienheureuse l'Eglise qui a présentement un tel monde pour contempler toutes les perfections de la Divinité. Adorable caractère, qui contenez vous seul tous les caractères du monde, nous voulons vous adorer. Hélas 1 que jamais je ne puisse rien voir ni goûter de Dieu, que par vous, et comme au travers de vous, ô mon Seigneur Jésus! ô l'heureuse nécessité qui m'oblige de passer par cette voie pour parvenir à ma fin ! N'est-ce pas une chose admirable ? Notre saint a la science de lire dans tous les livres, et il voit Dieu en toutes les manières qu'on le peut voir. 11 le voit comme Adam dans les créatures; il avait une certaine connaissance des choses naturelles , comme ses écrits le témoignent, et en particulier sa Philothée, qui en est remplie. L'on peut dire de lui , sur ce sujet , ce qu'on disait de Sal'omon, que depuis l'bysope jusqu'aux cèdres du Liban il avait connaissance de tout. Car il ne conn.ît pas seulement ces plantes, mais encore les pierres, les métaux, les animaux et toutes les choses de la nature. Quasi partout il trouve des sens divins, et comme Adam, dans son état d'innocence, toutes les créatures servent à l'élever à Dieu, ou à l'instruire. Bien plus , il voit Dieu, comme Moïse le voyait, dans les figures : le livre de l'amour de Dieu en est tout plein. Enfin il le voit encore plus en Jésus- Christ, comme les parfaits Chrétiens. Bcati qui non viderunt et crediderunl. ( Joan. xx, 29.)

De même en est-il de la philosophie; il l'apprend à Paris dans toutes ses chicanes, et après sa retraite de cette ville, il l'apprend dans son fond et dans toute sa beauté, s'appliquant à la lecture de ses sources mêmes. Il possède, «t on le voit dans son Théotime , Socrate, Platon, Aristote, Trismégiste, Hippocrate, Sénèque, Epictète.

Enfin il sait les lois au point qu'après les avoir étudiées l'espace de quatre ans, il en répond en la présence de quarante docteurs qui l'admirent, et entre autres le grand Pancirolle, le plus savant homme dans les lois qui fût dans ce temps, et le plus pieux tout ensemble. Ce célèbre docteur lut obligé , en le voyant partir, dédire que l'Université de Padoue perdait tout à la fois sa lumière et de charité et de science.

Pour les sciences divines, comme est la théologie, il était éminent en toutes ses espèces, soit dans la théologie positive, soit

la théologie scolastique, soit la théologie morale, soit enfin la théologie mystique.

Pour la positive, qui contient plusieurs chefs, savoir : l'Ecriture sainte, les conciles, les Pères, et l'histoire ecclésiastique, H était excellent en tout. 11 savaita merveille l'Ecriture sainte, soit pour l'Ancien Testament, soit pour le Nouveau, et il avait une telle connaissance des Ecritures qu'il passait hautement dans l'Allemagne pour un homme comparable à saint Augustin, à saint Jérôme et à saint Ambroise, et j'ajouterai à saint Grégoire le Grand : car il a eu l'intelligence du sens allégorique comme saint Augustin, du littéral comme saint Jérôme, de l'anagogique comme saint Ambroise, et nous pouvons dire en vérité qu'il a eu le sens moral de saint Grégoire.

Il voyait le Nouveau Testament dans l'Ancien, et dans les figures qu'il connaissait parfaitement; et quant au Nouveau, il est mort dans le dessein de faire la concordance des Evangiles, l'application des Actes des apôjres, et l'interprétation des Epîtres de saint Paul.

Pour les conciles, je renvoie à son livre De l'étendard, et aussi pour les Pères. Et enfin quant à l'histoire, il n'y a rien dans ces originaux de l'histoire ecclésiastique, Eusèbe, Socrate, Théodoret et Sozomène, qu'il ne l'ait eu présent.

Pour la théologie morale, il n'en faut pas parler, surtout la morale chrétienne; cartous ses livres en sont pleins, ses Entretiens, son Introduction, et ce merveilleux livre des Epitres, où l'on voit une sagesse si étonnante, et un si admirable don de prudence et de conseil, qu'on est heureux que les chutes, les imperfections et les demandes qu'on lui adressait de toutes parts, nous aient mérité de lui de si dignes réponses.

Son traité De. l'amour divin montre à quel point il possédait la théologie mystique, puisque les plus éclairés dans cette science avouent y trouver tout ce qui se rencontre dans Taulère , Lartius , le B. Jean de la Croix, et la Mère Thérèse.

Quant à la théologie scolastique, il l'avait à un point de netteté et de solidité, qui passait pour une merveille ; et dom Jean de Saint-François (général des Feuillants), qui l'avait vu présider en son chapitre général, avoue, après les si longs entreliens qu'il eut avec lui, qu'il le croyait le plus grand et le plus savant théologien de son temps. Et ce qui est considérable, et montre bien l'estime qu'on doit faire de sa science, c'est qu'on ne voit point qu'il ait eu le temps de l'apprendre à ce point de perfection. Car étant arrivé à Boulogne, se trouvant au milieu des docteurs, et étant aussitôt appelé pour présider à des thèses, il démêla si bien les questions qui tenaient ces docteurs en dispute et en confusion, et résolut aussi avec tant de netteté les difficultés proposées contre ces thèses, qu'il fut un objet d'admiration à tout Le monde. Aussi, lorsque notre bienheureux répondit à son examen pour l'épiscopat, en la urésence de Clément V11I, des cardinaux

DISCOURS SUR SAI;\T FRANÇOIS DE SALES

Iînrroraée, Baronius et Bellarmin, ce Pape lui dit en témoignant sa joie et sa satisfaction extraordinaire : Bibc aquam de cisterna tua, et fluenta putei lui, dcriventur fontes tui foras, et inplateis aquus tuas divide. (Prov. v, 15, 16.)

Il fut consulté par le pape Paul V sur les matières de la grâce de auxiliis, mais par un effet de son humilité ordinaire, il refusa cependant de répondre à ce souverain pontife, s'exeusant sur la nature de la matière, que Dieu tenait cachée pour nous humilier. Enfin, se voyant pressé de nouveau, il envoya ses sentiments qui sont couchés au long clans les 7,8, 9 et 10e chapitres du ne livre de I' 'Amour de Dieu. 11 y décide les choses avec une solidité et une netteté qui sont un effet de l'esprit de Dieu qui l'animait. Il y porte les âmes à opérer leur salut avec confiance, appuyées sur Jésus-Christ Notre- Seigneur, mort pour tous les pécheurs, et qui leur a mérité à tous, pour se sauver, une très-grande abondance de grâces, quoique tout le monde ne s'en serve pas. Dispensation consolante, qui rend le joug du Seigneur doux, et ses commandements possibles à tous les hommes, puisque Dieu ne dénie à personne le nécessaire. Que s'il se rencontre des sujets plus remplis de grâce les uns que les autres, il faut adorer les jugements de Dieu. Tout ce qu'il dit sur cette matière est admirable, surtout tenant (comme il fait) l'âme dans la véritable humilité. Car, d'un côté, il montre que tout vient de Dieu, et qu'on ne peut se sauver que par la grâce seule de Jésus-Christ; et de l'autre, qu'on peut se damner par sa propre malice, en se soustrayant à la grâce de Dieu ce qui est le plus grand de tous les malheurs.

Voilà comment notre bienheureux a coopéré au Saint- Esprit, pour acquérir la science, et comment il l'a acquise parle secours du Ciel et par son travail tout ensemble. Et c'est la rétlexion que nous devons faire sur les paroles du grand Clément VIII, l'oracle de Jésus-Christ en son Eglise : Bibe aquam de cisterna tua, et fluenta putei tui, etc....; il fait mention en notre saint de ces deux sciences que nous avons distinguées, l'une divine et l'autre humaine; l'une donnée par infusion et l'autre acquise par le travail. Sa citerne qui reçoit les eaux du ciel, qui, des toits y descendent par les gouttières : Sicut stiliicidiaslillantia super terrain (Psal. lxxi, 6) signifie une science infuse ; et le puits signifie l'autre science creusée avec peine et en esprit de pénitence , d'après la sentence portée contre les enfants d'Adam, condamnés à ne pouvoir acquérir la nourriture du corps ni celle de l'esprit , que par le travail et la fatigue. Enfin, d'après cet oracle du Ciel, il doit répandre partout ses eaux : Deriventur fontes tui foras ; ce qui était la vocation de notre grand saint.

Cette science, si étendue et si universelle, était la marque du succès de l'Esprit divin , qui portait en notre saint les fondements de cette vocation universelle et merveilleusement étendue. O mon Dieu , que vous êtes

admirable dans vos saints : Mirabilis Dcus in sanctis luis! (Psal. lxvii , 36.) Que vous êtes adorable dans la manière dont vous disposez vos sujets 1 Mon Dieu que vous oies sage dans la préparation des instruments de votre gloire 1 Parce que ce saint doit travailler à l'instruction et à la sanctification des peuples et élever vers vous les âmes simples , vous lui donnez l'intelligence des choses naturelles , dont il se sert comme votre divin Fils pour s'accommodera la portée des esprits moins élevés , et en tirer mille comparaisons et mille similitudes : Et sine parabolisnon loquebatur eis.(Mallh. xui, 3i.)

Il doit traiter un jour avec les grands des affaires les plus importantes des royaumes , comme en effet il traite plusieurs fois avec le roi Henri IV, et avec son conseil qu'il ravit d'admiration ; il traita avec le duc de Savoie et son conseil ; il présida aux assemblées générales des Feuillants; il accommoda les différends entre le clergé et les Sérénissimes princes Albert , archiduc d'Autriche ; Mathias et Isabelle Claire-Eugénie , princesse de Flandre et comtesse de Bourgogne, et les termina, comme partout ailleurs, à la satisfaction de tout le monde ; voilà pourquoi Dieu veut que notre bienheureux possède si parfaitement la science du droit civil.

Il doit résister aux hérétiques et se défendre de leurs subtilités , et pour se préparer à cette sorte d'exercice, vous lui donnez , ô mon Dieu , la science de la philosophie, non pas pour instruire les hérétiques et les éclairer , mais seulement pour se défendre de leurs attaques ; vous lui donnez aussi la science positive et le rendez savant dans l'Ecriture sainte , dans les Pères , les conciles et l'histoire , pour prouver nos mystères aux hérétiques, et pour qu'il brille dans l'Eglise comme une éclatante lumière ; et vous ajoutez à cela un don céleste d'intelligence, pour insinuer dans leur esprit la croyance de ces mêmes mystères.

Ayant à fonder un ordre religieux, appliqué à l'oraison et à la contemplation des choses divines, vous lui donnez par-dessus tout cela une rare sagesse et un don de cdleste intelligence, qu'il répand et qu'il étend si suavement dans l'Eglise. O grand Dieu ! que vous faites tout avec une merveilleuse conduite ! Que vous disposez toutes choses avec une divine suavité l Disponens otnnia suaviler. (Sap. vin, 1.)

Fnfin , ce qui montre visiblement l'opération de l'esprit de Dieu dans la science de notre saint , c'est qu'outre que l'esprit humain est borné dans l'objet de son application, quelque forte qu'elle soit , il est sec , sans onction et sans fruit : Yani sunt sensus hominis quibus non subest scientia Dei. (Sap. xin, 1.) Notre saint, au contraire, outre qu'il était éclairé par l'esprit de Dieu, selon toute l'exigence de sa vocation, porta, dans toutes ses connaissances et ses lumières , des marques de l'onction et de l'opération de l'esprit divin. S'il parle latin, c'est en termes de l'Ecriture qui élèvent les esprits et insinuent la piété et la dévotion dans lus

cœurs. S'il traite des choses naturelles , il semble, comme un autre Adam , qu'il contemple dans toutes les créatures la nature et l'opération de Dieu ; et il se sert de ces figures pour expliquer la vie intérieure et divine. S'il traite la théologie positive , il le fait avec tant de bénédiction qu'il convertit, qu'il console, qu'il adoucit ses auditeurs; et comme disait ce grand et éminent personnage, le cardinal Duperron : Je peux bien convaincre les esprits et les confondre , mats il faut les tnener à monseigneur de Genève pour les convertir. Nous pouvons en dire autant des autres connaissances de ce saint ; elles portent toutes avec elles le caractère de l'esprit de Dieu, par les bénédictions qui les accompagnent. Enfin ses paroles avaient la même onction que ses écrits et produisaient les mêmes effets dans les âmes.

Telle a été la science de notre grand saint.

Je pourrais me servir de ses pensées, de ses paroles et de ses œuvres pour donner des marques de son amour. Pour ses pensées et ses désirs, en un mot son intérieur, je n'aurais qu'à les justifier par ses épîtres, qui nous découvrent ce qui se passait en lui-même. Je pourrais le prouver par son livre de V Amour de Dieu, que la bienheureuse Mère de Chantai, dépositaire de son cœur, disait être le caractère et l'expression «le son âme et de son intérieur. Je pourrais me servir des sentiments extraordinaires qui ont paru en lui, comme aussi de ses ravissements et de ses extases; enfin des témoignages que le Ciel lui-même en a rendus pendant la vie de noire saint. Car nonseulement il a paru comme un séraphin enflammé, dans les chaires, à Grenoble et ailleurs ; mais encore on a vu sur sa tête des globes de feu, comme on le vil autrefois mit les saint Basile, saint Martin, sur les apôtres, ce qui témoignait à l'extérieur l'amour qui au dedans consumait son cœur, et consumait encore avec lui tout le monde.

Je ne veux point me servir de tous ces témoignages qui peuvent compatir avec l'amour-propre, et ne sont pas des marques certaineset infaillibles de l'amour souverain. Je n'en apporterai qu'un seul tableau authentique et qui ne peut être en nous que par le véritable amour de Dieu, je veux dire son amour excessif de la croix. Qui dit cela, dit un amour parfait et souverain, et si les autres témoignages et les paroles, les larmes, les sentiments, peuvent compatir avec l'amour-propre , le seul amour de la croix le détruit. Quiconque est possédé de cet amour, a l'amour souverain. Personne ne peut avoir un amour plus grand pour Dieu, s'il donne sa vie pour lui, la perd et la sacrifie ; Major em charitaiem nemo habet. (Joan. xv, 13.) En un mot, celui qui se sacrifie à Dieu, aime Dieu plus que lui-même ; et en se sacrifiant il sacrifie aussi à Dieu toutes choses, puisque toutes ces choses il ne les aime que pour soi, et qu'il se sacrifie soi-même à Dieu. La première vertu, après la charité, est celle qui nous porte à

donner à Dieu des marques véritables de notre foi, de notre espérance et de notre charité, et c'est la religion, la première des vertus chrétiennes. C'est pour cela que la théologie met la religion immédiatement après la charité dans l'ordre des vertus; et cette vertu n'a d'aulre fin que de disposer le cœur à rendre à Dieu des témoignages de son amour. Or, toute la religion n'aboutit à autre chose qu'au sacrifice, la marque la plus certaine de l'amour divin. Elle n'en a point d'autre preuve plus assurée que de sacrifier à Dieu ce que le cœur aime davantage, et ce qui peut déplaire aux jeux de sa bonté. En consacrant à Dieu et en lui immolant ce qu'on chérit par-dessus lout, on lui témoigne un amour souverain. C'est pourquoi Noire-Seigneur , qui n'avait rien de plus cher au monde que sa vie, l'a offerte, l'a consacrée et l'a immolée à Dieu. Ainsi en est-il de tous les hommes dont le plus grand amour est pour eux-mêmes. Car si nous aimons l'or comme notre Dieu, les plaisirs et les honneurs comme notre béatitude, c'est toujours à cause de nous, et parce que ces objets nous contentent nous-mêmes : donc, en les sacrifiant, et en nous sacrifiant nous-mêmes, nous lui donnons la marque d'un amour souverain. C'est ce que notre grand saint nous témoigne dans son Traité de l'amour de Dieu, 'où, après avoir donné des moyens pour vivre dans le pur amour, et avoir assigné les marques assurées qui le font connaîtra, il apporte pour la dernière le sacrifice, alléguant l'exemple d'Abraham, qui, après avoir sacrifié à Dieu ses biens, son rep»s, son pays, sa demeure, veut enfin lui sacrifier son fils unique, qui était un autre lui-même. Quand on en est venu là par l'amour, il n'y a plus rien à désirer : Majorem charitatem nemo habet quœ ut animam suam ponat quis pro amicis suis. {Joan.s.v, 1 3.)

Que c'ait été la vocation de Dieu sur notre saint, cela paraît par toute l'histoire de sa vie, et même dès l'entrée de sa vocation. Car la croix fut le signe dont Dieu se servit pour l'appeler à l'état ecclésiastique ; et quoique ces signes extérieurs ne soient pas la règle de notre conduite, mais bien la toi, ils ne laissent fias néanmoins d'être des indices des volontés de Dieu, quand ils sont joints surtout à la vocation intérieure et à la persuasion du cœur. C'est ainsi que saint François d'Assise, le cher patron de notre bienheureux, fut comme marqué dans sa vocation par ces deux épées qui parurent sur lui en forme de croix, siynatus appuruit cruce : signe qui fut confirmé par toutes ses œuvres, et par l'ardent amour qu'il fit paraître pour la croix, et qui montrèrent que Dieu l'appelait en effet à là séparation intérieure et extérieure, au crucifiement de l'esprit et du corps. Gladium veni millere in lerram. [Matth. x, 34.)

Notre saint, qui était enfant de saint François, et qui était venu pour donner l'amour oe la croix et l'insinuer suavement dans l'Eglise, fut favorisé à son tour d'un signe merveilleux, attesté par tous ceux qui ont écrit

DISCOUKS SUR SAINT FUANf.UlS DE SALES.

sa Vie, comme tous les historiens de saint François d'Assise remarquent celui dont nous avons parlé. Notre saint-, revenant de se faire recevoir avocat par l'ordre de monsieur son père, vit, étant en la présence d'un très-sage personnage, son gouverneur, M. ***, son épée sortir d'elle-même de son fourreau, et se mettre en croix sur ce fourreau même, ce qui se renouvela trois fois de suite coupsurcoup. Ce jeune gentilhomme, aussi bien que son gouverneur, en fut rempli d'élonnement. Or, ce signe faisait voir que Dieu l'appelait à la croix et à entrer dans l'Eglise, où les épées et les lances, selon le Prophète, doivent être changées en instruments de paix, lanceas in vomercs. (Isa. n,4.) Il n'y a plus d'épée ni de glaive au côté de notre saint; elle lui est ôtée, le ciel l'a désarmé extérieurement , comme Terlullien l'a remarqué de saint Pierre, il lui met dans la bouche le glaive de la parole, comme saint Jean le remarque de Jésus- Christ, et dans sa main le glaive de division, le glaive de l'esprit, pour combattre les ennemis de sa gloire. Et remarquez qu'il n'est pas appelé, comme saint François , par le signe de deux épées nues, qui désignent les mortifications cruelles du corps et de l'esprit; mai» par le signe d'une seule épée sur son fourreau, ce qui marquait, au langage des signes et des ligures, l'esprit de la vocation de notre saint, envoyé au monde pour y apporter la division du corps d'avec l'âme." Mais il vient prêcher la croix à sa manière. Ce n'est pas toutefois comme saint François d'Assise, après saint Bernard, saint Bruno, saint Benoît, pour la prêcher tout affreuse parles austérités et les macérations de la chair; mais pour prêcher la croix intérieure et la mortification du cœur et de l'esprit, suivant l'instruction de Jésus-Christ et de saint Paul, son disciple : Si spiritu fncta carnis mortipeaveritis, vivetis. (Rom. vin, 13.) Voilà la mortification que notre saint est venu apporter, et qui est celle de tout le christianisme : c'est la mortification par l'esprit, fondée sur l'esprit, et opérée par lui, divisant la chair de l'esprit. Perlinyens ad divisionem anime? et spxritus. (Hebr. iv, 12.) C'est là la vraie religion chrétienne, que notre saint vient prêcher dans le monde, et qui va essentiellement à crucifier les passions de l'Ame et de la chair, sans quoi il n'y a point de salut : Nisi spiritu facta carnis jnortijicaverilis, moriemini. [Rom. vm, 13.) C'était une leçon presque inconnue avant lui, car la mortification ne passait que pour une vertu de cloître , et non essentiellement chrétienne , et sans laquelle il est impossible d'être Chrétien. Voilà ce que notre saint est venu enseigner au commun des hommes. C'est là ou tend son Introduction. La vie intérieure des Chrétiens, qui est en Jésus-Christ, y dit- il, est incompatible avec la vie maligne de la chair. Il faut donc détruire essentiellement celle-ci, pour établir à la place celle de Jésus-Christ, qui détruit en nous celte vie malheureuse du péché, et donne la mort à la chair, en y introduisant la nou-

velle vie. C'est le texte de ces paroles de saint Paul : Erijo mors operatur in nobis.vila autem in vobis. (II \Cor. iv, 12.) La mort opère en nous , c'est-à-dire l'esprit de Jésus- Christ mort à cette vie terrestre, opèje en nous la mort en y établissant la vie. Enfin le grand François de Sales, dans son Introduction, apprend au commun des Chrétiens la mort et la séparation intérieure de toutes choses, à ceux mêmes qui les possèdent. Non-seulement il l'enseigne aux séculiers, mais encore aux religieux et aux religieuses, et au clergé, étant venu pour le renouvellement général de l'Eglise dans tous ces étals. Il vient prêcher la mortification du cœur nécessaire à l'état religieux, au clergé, au peuple et à toute l'Eglise. Il vient avec un esprit mitigé, un esprit entièrement conforme à la conduite de Jésus-Christ, fondé plutôt sur l'esprit et les vertus chrétiennes qui détruisent les vices, que sur les austérités corporelles, qui communément ne sont guère de durée, ou se changent en cruauté, si elles ne sont animées de l'esprit de Dieu. 11 enseigne au monde ces paroles du Fils de Dieu : Discite a me quia milis sum et humilis corde. (Matth. xi, 29.) Apprenez à crucifier et à mortifier en votre cœur la superbe par l'humilité, et l'amour-propre parla douceur. C'est ce que ce grand saint est venu renouveler dans l'Eglise, et c'est sur ces paroles qu'il a fondé l'Institut de la Visitation, les donnant aux religieuses de cet ordre pour l'âme de leur conduite. Apprenez à détruire la superbe par l'humilité intérieure de Jésus-Christ, et par la douceur l'amour-propre qui est le principe de toute l'amertume tle votre cœur : Radix amaritudinis. (Uebr. xn, 15.) Aussi, comme il a voulu porter par la croix la mortification dans leurs âmes, leur a-t-il donné pour signe de leur vocation et de leur esprit une croix d'argent sur le cœur.

Notre-Seigneur, qui fut le véritableetunique directeur de notre saint dans sa jeunesse, lui fit faire son apprentissage dans cette école de la croix intérieure et des peines d'esprit. Car, n'ayant pas encore vingt- deux ans, la justice et la sainteté de Dieu le remplirent de peines si accablantes, qu'il en pensa mourir. On le vit couvert de jaunisse, desséché, et défait à un point qu'on n'espérait plus rien de sa vie. Et chose admirable, qui montre l'état avancé de cette âme ; car Dieu ne se sert de ces voies que pour opérer les dernières purgations des esprits, pour purifier ce qui peut rester d'impur dans l'amour divis, comme serait de servir Dieu dans l'attente de son salut, des récompenses du ciel ; ce saint enfant est pressé de telles peines de désespoir, que n'ayant plus aucun sentiment de l'espérance du paradis, il s'accoutume à servir Dieu, comme s'il n'en devait jamais attendre de récompense. C'est alors que Dieu le dépouille de toute impureté, en sorte que dans ce temps il se soit établi dans une nudité intérieure de tout sentiment, de tout goût, de toute lumière, ue toute attente de gloire et de toutes Je*

OE! VliES COMPLETES DE M. OLIER.

«utres choses qui se mêlent ordinairement avec l'amour divin, et en altèrent la pureté. C'est dans ces peines qu'il est dégagé de toutes choses, délivré de toutes créatures, de toute recherche de soi-même. Il n'est lihisqu'à Dieu seul, il ne vit plus que pour Dieu. Il quitte tout cela dans la presse de ses peines, comme un serpent quitte sa vieille peau ( saint Augustin s'est servi de cette expression), passant entre deux pierres fort pressées. Et qui n'admirerait les marques qu'il donne de l'excellence de son amour pour Dieu? Car il est dans la disposition de vouloir servir Dieu et de faire tous les. efforts imaginables, nonobstant les châtiments elles supplices dont il se voyait menacé et accablé. Et après cela, ne réservant do vie que pour Dieu, les douleurs, les peines, les travaux et les fatigues ne lui sont plus pénibles : les affronts, les hontes, les mépris, la pauvreté, la privation des biens, môme la mort ne lui sont rien. Ces peines intérieures ont tellement consumé en lui la vie de la chair dans le fond de son cœur, il se trouve si libre de lui-même et de toute créature, que depuis il méprise tous les biens, les honneurs, les plaisirs, et qu'il se sent convaincu de la nécessité de travailler à In mortification intérieure du cœur, ce qu'il fit fortement comme nous le dirons dans la suite.

Les raisons convaincantes que notre saint apportait, après les expériences qu'il eut toute sa vie, après ses croix intérieures, se trouvent dans son Introduction. C'est qu'en crucifiant votre cœur, vous crucifiez la source universelle de vos inclinations et de vos appétits. Quiconque met le feu à la racine d'un arbre fait mourir en même temps les branches, les feuilles, les fleurs et les fruits de cet arbre ; ainsi, celui qui travaille à la mortification de l'esprit et du cœur, mortifie en même temps toute la vieille créature. 11 mortifie tous ses membres,: Morti/icate membra vestra (Col. m, 5); il mortifie aussi les vices et les concupiscences, crucilii/entes veterem hominem cum viliis et conlapisccntiis. (Ibid., 9 : Galat. v, 2i.)

Il disait encore que jamais la mortification par la voie de l'esprit ne peut nuire, mais que la mortification excessive de la chair peut nuire au corps et à l'esprit : au corps, l'affaiblissant et le ruinant sans miner pourtant le fond de la vie maligne qui est en nous. Elle peut encore nuire à l'esprit par l'estime secrète de soi-même et la confiance en ses œuvres. Car la mortification extérieure, lorsqu'elle est le capital de la vocation, forme dans le secret du cœur une certaine complaisance, une estime de soi; elle donne à l'âme un certain appui fondé sur ses propres œuvres, ce qui forme bien plutôt la superbe qu'il ne la détruit.

De plus, la mortification intérieure est bien plus universelle et continuelle que celle qui est extérieure et qui vient du dehors. Il n'y a point de corps qui puisse porter sans relâche cette mortification extérieure, au lieu que la mortification intérieure

peut [être continuelle, et plus on s'abandonne à l'esprit de Jésus-Christ, "plus aussi la mortification de tout soi-même croit et augmente. Spiritus adversus carnem. D'ailleurs, cette mortification intérieure est plus universelle, car elle s'étend à tout en même temps. Celui qui porte la haire, afflige le sens du toucher, sans affliger pour cela tous les autres sens ; il en est de même de celui qui jeûne. Mais celui qui, dans l'union à l'esprit de Jésus-Christ, entre dans ses sentiments et ses inclinations contre la chair, fait en même temps divorce et séparation avec tous ses sentiments et tout soi-même. Qui vult post me ventre , abwget semetipsum eu sequatur me. (Luc. ix, 23.)

Ainsi notre saint a trouvé le vrai sens et la vraie conduite de Jésus-Christ Notre-Seigneur qui, portant en soi un esprit de sainteté, la règle de toute perfection, et ennemi de toute impureté, le transmet à ses enfants pour condamner la chair et toute la vieille créature. La chair est immense en ses désirs, elle reçoit par l'opération de Jésus- Christ mille attaques, mille mortifications, et fait mille sacrifices à la fois.

Cette conduite vraiment chrétienne a été mal entendue dans le commencement, et même calomniée par ceux dont l'austérité extérieure faisait [dus d'attention à l'écorce qu'au fond de la vie de notre saint. D'où vint même qu'un jour un prédicateur d'un ordre réformé déchira dans la claire et foula aux pieds ce livre précieux de {'Introduction, qui est un prodige dans son genre. L'on peut dire des chapitres de ce livre, comme des articles de saint Thomas» que ce sont autant de miracles; et notre saint a confessé lui-même que, relisant ces chapitres après les avoir composés , il pleurait à chaudes larmes, se voyant éloigné de la perfection qu'il enseignait aux autres. Or, pour entendre cette mortification intérieure, il ne faut pas concevoir qu'il ne voulût point la mortification de la chair, et qu'il n'en fit point estime; sa pensée n'était pas de l'anéantir totalement; au contraire, il la conseillait et en usait lui-même, comme le jeûne les vendredis, la discipline, dont il parle si avantageusement dans son Introduction. Mais il voulait que ces choses fussent modérées, Exercitatio ad tnodicum u tilts. (I Tim. iv, 8.) La mortification qu'il exerçait rigoureusement est celle à laquelle sont obligés non-seulement les prélats et les religieux , mais tout le commun des fidèles, celle qui est l'esprit du baptême, l'esprit de nos mystères , de la grâce chrétienne, qui est en nous pour détruire la chair incessamment : Cara concupiscit adversus spiritum, spiritus adversus carnem, et sibi mutuo adversantur. (Galat. v, 17.)

11 est bon de s'étendre sur ce sujet , nonseulement à cause de l'importance et de la nécessité générale et absolue de cette matière, mais encore pour faire connaître le véritable esprit de notre saint prélat, assez, mal pris par le commun, comme s'il eût usé d'une lâche coniéscendaace au monde et à.

DISCOURS SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES

la chair. Il est pourtant, dans le fond de sa conduite , le plus mortifiant de tous les saints (cor il n'y a peint de sainteté sans mortification), Ce n'était point une mortification affreuse à l'extérieur, mais une mortification réelle et véritable , qui avait sa source et son principe dans l'esprit de Notre-Seigneur. C'est là la vraie mortification : Vert adoratores adorabant Patrem in spirilu et vcritaie. {Joan. iv, 23.) Les véritables Chrétiens adorant Dieu par l'esprit de sainteté seront sacrifiés et mortifiés réellement ; c'est en cela que consiste le vrai témoignage de notre amour, en un mot, notre religion envers Dieu. Nous lui offrons nonseulement la Victime générale de notre religion qui est Jésus-Christ, dont l'offrande et la donation ne nous est pas pénible ni sensible; mais en lui nous sacrifions nos •sentiments, nos passions, dos corps et nos vies.

Comme donc l'esprit de notre saint est mal compris par le commun du monde sur ce point, il est bon de l'expliquer et de le faire connaître, afin qu'il serve de règle à un chacun. Spiritus luus... Or, pour entendre l'esprit du bienheureux évêque de Genève sur la mortification et l'amour de la croix, il faut savoir trois maximes et trois dispositions de ce saint, et ensuite ses pratiques sur ce sujet, ;$?-

Maximes. — La première de ces maximes sur la mortification, est qu'il préférait la; mortification intérieure à celle du corps,! quoiqu'il ne méprisât pas celle-ci, qu'il s'en servît lui-même et la conseillât aux autres. La raison en est que les vices de l'esprit, comme la superbe et l'amour-propre, sont les plus odieux et les plus énormes. Quod allum est hominibus, abominalio est apud Dtum. [Luc. xvi, 15.) Dans ces vices de l'esprit se trouvent la source et la vie de tous les autres vices, et, d'ailleurs, rien n'est plus opposé à l'Esprit-Saint que l'esprit propre ; rien n'est plus contraire à la foi que le propre jugement et Ja prudence humaine; rien n'est plus contraire à l'amour de Dieu que l'amour de soi-même. Enfin, c'est que la mortification intérieure, comme nous l'avons dit, ne peut jamais nuire ni au corps ni à l'esprit , au lieu que l'autre nuit souvent à l'esprit et au corps, quand elle est prise avec excès. Mais, si elle est modérée, elle est utile et même nécessaire pour aider l'esprit à assujettir la chair au domaine de Dieu. Enfin, toutes les mortifications extérieures sans l'intérieure demeurent privées de vigueur , d'esprit et de vie. Notre saint voulait donc que l'abondance de l'esprit de Jésus-Christ remplît toutes nos œuvres, et qu'il y eût toujours plus d'esprit intérieur dans notre conduite que d'œuvre extérieure et de souffrance, à l'imitation de Noire-Seigneur Jésus-Christ , qui , lorsqu'il prononça cette parole, Sitio ( Joan. xix, 28), endurait au dedans bien plus de tourments qu'il n'en souffrait au dehors et était dans la disposition d'en endurer davantage encore. Notre saint ne souffrait jamais qu'il y eût aucune

austérité et mortification auxquelles on ne se soumît en esprit. Le bienheureux, qui pratiquait cette maxime, courait en esprit après toutes les croix imaginables, il les embrassait toutes et jusqu'à Ja mort sur un gibet par la main du bourreau. Il voulait qu'on fût prêt à toute mortification, quelle qu'elle fût, et qu'il y eût dans le fond du cœur de l'amour pour souffrir au delà de la souffrance. C'est pour cela que, se préparant à une de ses visites, où il voyait beaucoup à souffrir, il écrivait : Je vais en celte bénite visite, duns laquelle je vois des croixde toute sorte, à chaque bout de champ. Ma chair en frémit, mais mon cœur les adore. Oui, je vous adore, petites et grandes croix, spirituelles et temporelles, extérieures et intérieures. Je vous salue et baise votre pied, indigne que je suis de votre ombre.

La deuxième maxime du bienheureux était d'embrasser universellement les mortifications sans aucun choix de sa part , ne voulant pas, disait-il, que la propre volonté se les formât de ses mains, parce qu'elle agit toujours par amour-propre. Il est d'ailleurs utile de ne souffrir point par son choix, car bien souvent ce qu'il y a de plus à mortifier en nous, c'est notre volonté propre. Ainsi.il ne faut pas qu'elle choisisse les choses, mais au contraire qu'elle porte elle-même sa mortification. La croix que Notre-Seigneur nous donne sans notre choix, est toujours celle qu'il sait être la plus propre pour purifier notre intérieur de quelques indispositions secrètes. Ne connaissant pas cette maladie cachée, nous ne pouvons pas y appliquer le remède convenable ; c'est la sagesse pénétrante de Dieu qui l'y applique, et ce remède divin se répand au fond de nous dans les portions les plus intimes de nos âmes. Il faut donc que le médecin, qui connaît le mal et qui le voit, nous applique lui-même le remède en la manière qui lui plaît, sejon son choix et son ordre; car bien souvent la créature a tant d'amour pour son mal, que bien loin d'en vouloir guérir, elle le conserverait et maintiendrait en elle-même.

La troisième maxime de notre bienheureux, touchant la mortification, était de porter et d'embrasser surtout les croix et les mortifications qui sont attachées à notre vocation et qui naissent de notre état. 11 y en a de communes à tous les hommes, en tant qu'ils sont créatures et qu'ils sont pécheurs. Ils sont assujettis au froid, au chaud, à la faim, à Ja soif, au travail, à la peine, à la fatigue. Il y a d'autres croix particulières à chaque condition, et il voulait que l'on fût tout préparé à recevoir celles de la condition où l'on se trouve : par exemple, les artisans, leurs travaux et leurs peines; les religieux, les antipathies, les contradictions, les répugnances, les sécheresses, les délaissements; que les prêtres et les prélats souffrissent aisément les rebuts, les moqueries, la faim, et toutes ces croix que Dieu leur envoyait dans l'exercice de leurs fonctions.

Dispositions. — Quant aux dispositions qui rendent nos œuvres excellentes et sain-

TABLE DES MATIERES

tes, et ies fofil considérer de Dieu, à proportion de leur sainteté, c'étaient celles-ci : de soumission, de pénitence, et d'amour. 1" De soumission continuelle à Dieu en qualité de créature, qui n'est rien qu'en Dieu, et qui n'a aucune sorte de droit que ce que Dieu lui donne par grâce. 2" De pénitence et de zèle contre soi-même en qualité de pécheur, non-seulement nous reconnaissant dignes de tous châtiments, mais encore entrant dans ce zèle de Dieu contre nous, et dans les droits do sa justice contre nousmêmes. 3° Enfin, i! voulait qu'on portât toujours les croix avec amour, et qu'on les regardât comme au travers' de Jésus-Christ et de ses plaies; disant qu'on ne pourrait pas refuser à Jésus-Christ les petites souffrances de la vie présente, en considérant les peines immenses qu'il avait endurées pour nous.

Pratiques. — Il approuvait fort l'usage du jeûne modéré, de la haire, du ciliée, de la discipline, selon le conseil et l'approbation d'un sage directeur. 11 usait d'une modération qui ne ruinait point le corps, et qui paraît n'être rien et pourtant qui est trèsrude, c'était de iib s'appuyer jamais, soit assis, soit debout, et de ne point se soutenir, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre.

Pour l'usage des cnoses nécessaires à la vie, il les prenait sans recherche de sa propre satisfaction, se séparant du plaisir et de la joie que la chair y trouve, et.il s'en servait dans la vue et selon la règle de la foi, le fondement de sa conduite iJamnon sumus debitores carnis, ut secundum rarnem vivamus, sed secundum spiritum.(Rom. vin, 12.) 11 faut faire les choses, non par assujettissement et obéissance à la chair, mais dans la vue de nous soumettre à Dieu qui nous assujettit ainsi à ces besoins et à ces nécessités particulières.

Il embrassait avec plaisir les nécessités qui se rencontrent, surtout en servant Dieu, comme la pauvreté, la faim, la soif, le chaud, le froid. Quelle n'était pas la joie et la jubilation de son cœur, quand, travaillant dans le Chablais, il ne trouvait que <Ju pain de son et un peu de fromage et de l'eau, et parfois n'en trouvait-il pas même à acheter, par la malice des hérétiques! Quelle n'était pas sa joie, quand, au milieu de l'hiver, quelquefois s'en retournant durant la nuit, trempé de pluie, transi de froid, il s'égarait par les bois et ne trouvait point de gîte I Aquœ multce non potuerunt cxstinguere churitatem. ( Cant. vin, 7.

( Le reste manque.

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