CHAPITRE XIII
DE LOBÉISSANCE.
L'obéissance est une vertu qui nous incline à suivre en tout la volonté de Dieu.
Les grands obstacles à cette vertu sont les attaches aux créatures, et surtout à nousmêmes, parce que ce sont des biens qui nous arrêtent, et qui nous empêchent de courir dans la voie des commandements de Dieu.
C'est pour ce sujet que, dans l'ordre des vœux de religion, on commence par la pauvreté et par la chasteté, pour en venir à l'obéissance, parce qu'il est nécessaire d'être dégagé des biens extérieurs du monde, et des plaisirs de la chair, pour être libre dans les voies de Noire-Seigneur Jésus-Christ.
C'est aussi pour ce sujet que saint Paul nous avertit d'offrir nos corps comme des
victimes, et ensuite de rendre une obéissance raisonnable (182) : présupposant la mort au corps, et à tous ses plaisirs, comme nécessaire à la parfaite obéissance.
Outre ces deux premières attaches aux biens du monde, et aux plaisirs de la chair, qui sont deux grands obstacles à l'obéissance, il y en a encore une troisième plus fâcheuse, qui est l'attache à son esprit, et qui empêche la volonté de se soumettre aux ordres supérieurs.
Et c'est ce que Notre-Seigneur appelle la prudence de la chair, dont il parle par son apôtre, comme de l'ennemie jurée de Dieu : La prudence de la chair est morte; elle est ennemie de Dieu ; elle n'est point soumise à la loi de Dieu, et même elle ne le peut être (183).
Section unique. — Motifs de Vobéissance.
Le premier motif de l'obéissance est la qualité de créatures : car, en cette qualité, nous devons être dans une dépendance entière de la volonté de Dieu, qui meut et qui vivifie toutes choses (18i).
Dieu, comme Etre universel et souverain, gouverne tout le monde : tout obéit à son empire et à sa voix. Il laut donc que toute créature lui soit soumise comme à l'Etre suprême (185).
Quand nous obéissons à quelque supérieur, il faut toujours avoir devant les yeux de la foi l'Etre divin, qui nous est représenté par la créature qui nous parle et qui nous gouverne. Il ne faut point entendre autre chose que la voix de Dieu, lorsque nous entendons quelque commandement que l'on nous fait, ou quelque règlement qui nous appelle.
Le second motif est la qualité d'enfants de Dieu. C'est le propre d'un fils d'obéir à son père. Notre-Seigneur, comme le Fils parfait du Père éternel, lui a obéi depuis le commencement de sa vie jusqu'à sa mort (186).
Il a vécu trente ans entiers sous la direction de saint Joseph et de sa sainte Mère, envisageant l'un et l'autre comme des images et des figures de Dieu son Père. L'Evangile ne fait point mention d'aucune vertu de Jésus-Christ, pendant tout ce temps, que de sa soumission et de son obéissance (187). 11 meurt aussi et sort du monde, comme il y était entré, et comme il y avait vécu : à savoir, par obéissance.
Notre-Seigneur, en nous régénérant, nous remplit de son esprit et de sa vie; il vient vivre et opérer en nous à la gloire de Dieu, en la môme manière qu'il opérait en luimême. Il vient pour nous mouvoir en la direction des ordres de son Père, et selon
(182) Obsecro vos , ni exhibealis corpora reslra hostiam, etc., ralionabile obsequium veslrum. (liom. xii, 1.)
(185) Prudenlia carnis, mors est. (Rom, vin, (5.) Inimica est Deo. (Ibid., 7.) Legi Dei non est subjecia ; nec enim polesl. (Ibid.)
(184) In ipso vivimus , et movemur, et sumus. (Act. xvn, 28,)
(|85) 0 initia sentant libi. (Psat. gxviii, 9t.)
Dixil, et facta sunt. (Psal. xxxn , 9.)
(186) In capile libri scriplum est de me, ut facerem voluntaletn tuant ; Deus meus volui , et legen* luam in medio cordis uiei. (Psal. xxxix, 9.)
(187) Eterat subdilus iltis. (Luc. n , 51.) Fatlus obedicns usque ad morlem. (Philip, il, 8.) Oblatus est quia ipse voluiL (Isa. lui, 7.) À'oh mea veluntas, scd tua fiât. (Luc. xn, l~i.)
VJÔ
qu"il voit en lui ce qu'il désire d'un chacun (188).
Notre-Seigneur, en cette vie, avait toujours les yeux sur Dieu son Père, et attendait précisément les moments de sa divine volonté. Or son dessein est de continuer en nous la même exactitude, et de suivre avec la même ponctualité les ordres de son Père.
Il nous veut tenir assujettis à son divin esprit, pour opérer sous lui dans cette môme dépendance, nous donnant l'esprit qui nous fait agir sous sa conduite, comme de vrais enfants de Dieu.
Le troisième motif est la qualité de serviteurs rachetés de la servitude du péché et de l'esclavage du démon. Notre-Seigneur, en nous rachetant, nous a délivrés de cette malheureuse et maudite captivité ; il nous a assujettis à son Père, et nous a remis sous son domaine.
Nous sommes donc à Jésus-Christ, comme à celui qui nous a rachetés. Vous n'êtes plus à vous, dit l'Apôtre, à cause que vous appartenez à Jésus-Christ, qui vous a rachetés par le prix de son sang, et qui vous a faits siens (,189). Ainsi vous ne devez plus vivre dans nos droits; car vous n'en avez plus de propres. Vous avez passé d'un domaine en un autre, et d'une tyrannie dans l'assujettissement de Jésus - Christ , devenant les domestiques de sa maison, et les sujets de son royaume.
Le Chrétien donc, par l'inclination de son esprit et de sa grâce, doit être dans l'assujettissement aux lois de Jésus-Christ, son roi; duquel il se doit tenir glorieux d'être vassal. C'est pourquoi il faut toujours vivre a lui, et jamais à soi ; car nous ne saurions vivre à nous sans infidélité, sans injustice, sans félonie, et sans que Jésus-Christ ait droit de nous reprendre.
Le quatrième motif est la qualité de victimes; car à même temps que Jésus-Christ Notre-Seigneur nous acquiert à soi, il nous offre à Dieu, il nous y donne et nous y consacre avec lui comme victimes de son Père.
De sorte que comme les victimes consacrées à Dieu, et destinées au sacrifice, n'ont plus de droit sur elles-mêmes, ainsi nous n'en n'avons plus aucun sur nous.
Car au moment que Notre-Seigneur nous a liés à lui, et incorporés en lui parle baptême, nous sommes consacrés en lui aux autels de son Père; nous sommes morts à nous, et vivants à Dieu en Jésus-Christ (190).
Nous ne sommes donc plus à nous, mais seulement à Dieu, attendant le temps de notre immolation et de notre sacrifice, en la manière que les victimes attendaient du grand prêtre le moment de leur mort et de leur sacrifice.
Nous n'avons plus de droit sur notre vie
(188) iVoi! polesl filius a se facere quidquain, nisi quod vident l'ait em facientem. (Juan, v, 19.)
(18'J) Jam non eslis ivsfri, empli enim eslis prelio muijna, (1 Cor. vi,20.)
(190) Exhtitnate vos tnorhws essepeccato, viventes aulem Deo, m Christo Jesu. (Itom. vi, 11.)
(191) Quicunoue Spirilu Vei aguntur, ii sunt filii
ni sur notre être; nos puissances ne sont plus à nous pour en pouvoir user; elles doivent être en nous comme mortes; nous avons même perdu l'usage de nos sens.
Dieu seul a droit sur tout ce qui est de nous, et a puissance d'en user comme il veut pour son service; car nous lui appartenons par une consécration particulière, el lui seul est le grand prêtre qui a droit de disposer de nous.
Le cinquième motif est la qualité de temples du Saint-Esprit. C'est lui seul qui doit être notre âme et notre vie, et qui seul nous doit mouvoir et diriger (191). Nous devons donc perdre et anéantir notre propre volonté, pour lui laisser prendre la place, afin qu'il soit seul vivifiant et dirigeantles membres de Jésus-Christ en son pouvoir suprême.
Notre-Seigneur chassant l'esprit malin (192), possesseur de son temple et de ses membres, les a remplis de son Saint-Esprit, afin qu'il occupât sa maison, et qu'il fût le gouverneur fidèle de la place.
Le Chrétien est fait une créature nouvelle par le moyen du Saint-Esprit. C'est pourquoi ce même esprit détruit et consomme la propre volonté humaine, pours'établiret s'insinuer en sa place. De sorte que, comme il est la volonté personnelle en Dieu, il veut aussi remplir la volonté humaine de sa présence pour la rendre divine, et pour anéantir ainsi cette maudite faculté qui détruit et ruine le Chrétien (193).
La volonté propre est l'ennemie jurée du salut; elle s'établit en la place de Dieu. Lui seul a droit de nous régir, et la volonté le veut faire; ainsi elle prend et occupe le lieu de Dieu.
Le sixième motif est le titre de morts, que nous portons comme chrétiens. Vous êtes morts (Rom. vi, 11), dit l'apôtre saint Paul Nous devons donc être morts à tout notre être propre, et surtout à notre propre volonté, qui est la source et la racine de la vie d'Adam en nous.
C'est ce qui nous fait connaître la grande obligation que nous avons de la faire mourir par-dessus toutes choses : car de sa mort dépend la mort de toutes nos propres opérations. Avec elle tout est vivant, sans elle rien ne peut vivre. C'est pourquoi il faut que nous étudiions incessamment nos désirs propres, afin de les anéantir, et d'empêcher qu'ils ne passent en attache.
Les désirs seuls ne font pas l'attache; mais si nous les suivons, et que nous nous laissions aller avec volonté aux choses où ils nous portent, ils se changent en attache. Et lorsque nous nous rendons encore indulgents à l'attache, la fortifiant d'acquiescement et de fréquentes complaisances, l'ha-
Dei. (Rom. vin, 14.) An neseitis , quoniam membra vesira templum sunl Spiritus sancti. (1 Cor. vl, 19.)
(192) Exi, iromunde spiritus, ctda locum Spirilui sancto Paraclito.
(195) Emiitcs Spirilum tuum, et creabuninr. (Psalcm, 50.)