‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 47 sur 394 · DE LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAW · texte numérisé non relu

DE LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAW

Dieu, en créant l'homme à son image et à

bitude se forme; en sorte que la volonté s'absorbe et s'abîme en elle-même, et ne peut plus, qu'avec de très-grandes difficultés, se retirer, ni se relever du précipice.

Il faut donc être très-soigneux d'étouffer les désirs, qui sont les premières productions de la vie, de la volonté propre, lesquels dans leur naissance étant faibles et languissants, et n'étant point encore changés en habitudes fortes et arrêtées, se détruisent aisément.

Les habitudes et les attaches emportent 1a volonté, et s'en rendent maîtresses ; de sorte qu'elle ne sait comment s'en défendre : mais les désirs sont des enfants qu'elle étouffe comme elle veut.

Le septième motif est la qualité de pécheurs, qui nous oblige d'être sans propre volonté : car nous devons, comme pénitents, et par le zèle de justice, détruire la place où s'est commis le crime de lèse-majesté divine.

Dans la justice humaine, on coupe le poing aux criminels, on leur tranche la tête, on rase leurs places et leurs châteaux. Ainsi on doit détruire la propre volonté, qui est un lieu de refuge pour tous les révoltés et les criminels, c'est-à-dire, pour tous ncs désirs et pour toutes nos passions. Elle est la puissance qui a commis le crime ; elle est la tête qui l'a résolu; elle doit être tranchée. Elle est la mère qui a conçu tous ces maudits avortons, et tous nos désirs malins qu'il faut égorger à toute heure, aussitôt qu'ils paraissent , et cela jusqu'à la troisième et quatrième génération.

Celuiquine hait pas son âme, c'est-à-dire, sa propre volonté, ne peut pas être disciple de Jésus-Christ (19i). Il n'y a rien qui soit plus à craindre et à fuir que sa propre volonté : elle dérobe tout à Dieu ; elle ne peut jamais le regarder en ce qu'elle fait. Tout ce qu'elle produit n'est que pour elle; elle est toujours retournée et appliquée sur ellemême.

Le Saint-Esprit seul, qui est cette volonté personnelle en Dieu, quile regarde et le recherche incessamment et inflexiblement , venant en nous, redresse notre volonté, et lui seul la relève vers Dieu en sa vertu.

Le soin du Chrétien doit donc être de se laisser posséder et régir à cet esprit de droiture et de sainteté. 11 doit laisser remplir sa volonté de la volonté de Jésus-Christ habitant en lui et vivifiant son âme.

C'est en cet esprit qu'on accomplit ce que dit l'Apôtre : Probetis quœ sit voluntas Dei bonn, et beneplaccns, et perfecla. (Rom. xn, 2.) En Jésus-Christ l'on accomplit tous les vouloirs de Dieu, soit ceux qu'il signifie par ses commandements, soit ceux qu'il déclare par ses conseils, soit ceux qu'il opère luimême en son propre vouloir, et en sa propre volonté vivante en nous, qui est la volonté parfaite.

(194) Si quis non odtl animant suant, non potest meus esse disciputus. [Luc. xiv, 26.)

(195) Sicul dilcxil me Pater, et ego ditexi vos.

sa ressemblance, ne lui a pas seulement communiqué son être, sa vie et ses divines perfections ; mais encore il a voulu qu'il lui fût semblable dans ses opérations.

C'est pourquoi comme Dieu s'aime soimême par tout ce qu'il est, et dans toute l'étendue de ce qu'il est et de ce qu'il peut, en sorte qu'ilne peut pas s'aimer davantage: aussi il donne à l'homme un commandement exprès de l'aimer de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces.

Dieu veut que tout ce que l'homme a en soi soit employé à l'aimer, et qu'il soit tout perdu et consommé dans son atuour.Et comme il est tout amour par soi-mêma, et que tout ce qu'il a fait au dehors, il l'a fait pour l'amour de soi ; aussi veut-il que l'homme n'emploie ses forces et ne fasse rien que pour l'amour de Dieu.

Or, non-seulement Dieu a créé l'homme à son image età sa ressemblance, mais encore il a formé la société humaine sur le modèle de la société des personnes de la très-sainte Trinité. C'est pourquoi, comme dans cette adorable société lePère aimesonFils comme lui-même, et s'aime lui-même en son Fils, et qu'il en est de même de l'amour du Fils envers le Père et envers le Saint-Esprit, et de l'amour du Saint-Esprit envers le Père et le Fils; aussi veut-il que l'homme aime son prochain comme soi-même.

De là vient qu'il lui a donné ce second commandement : fous aimerez votre prochain comme vous-même (Deut. vi, 5), que Jésus-Christ dit être semblable au piemier IMatth. xxii, 36), parce qu'il est conforme à la vie divine et éternelle des personnes de la très-sainte Trinité.

C'est ainsi que Notre-Seigneur nous a aimés ; car, en parlant de l'amour qu'il a pour les hommes, il dit qu'il est semblable à l'amour que son Père lui porte : Comme mon Père m'a aimé, je vous ai aimés (195). Le même amour qu'il a pour moi, je l'ai pour vous : ce qui nous montre que l'amour qu'il a pour le prochain est [iris sur cet amour que son Père lui porte, et qu'il est une imitation de celui qu'une personne divine porte à l'autre , l'aimant comme une autre ellemême.

Et c'est ainsi que Notre-Seigneur veut que les hommes s'entr'aiment. C'est pourquoi il dit à ses disciples : Aimez-vous tes uns (es autres, comme je vous ai aimés (196). Et comme j'ai formé mon amour que j'ai eu pour vous sur celui que mon Père a pour moi, je veux aussi que vous formiez celui que vous devez avoir l'un pour l'autre sur celui que j'ai pour vous, afin que le vôtre aussi se rencontre tout conforme et semblable à celui de mon Père.

(Joan. xv, 9.)

(196) Hoc est prœceptum meum, ut diligalis iimcem, sicul dilexivos. [Joan. xv, 12.)

1" Section.

— Des conditions de envers le prochain.

Les qualités et conditions de l'amour envers le prochaiu doivent être semblables à celles de l'amour dont Dieu s'aime luimême en son Fils, et dont son Fils aime les hommes.

C'est pourquoi les exemples extérieurs de son amour envers les hommes doivent être le modèle de ce que la charité nous oblige défaire extérieurement pour le prochain; et son esprit intérieur qui nous est donné doit nous régir et nous animer intérieurement en cette même charité ; car on ne peut point exécuter ni accomplir parfaitement ce saint précepte, que par cet esprit, qui est Dieu même.

Dieu, qui est en nous, s'aime soi-même par son esprit dans le prochain où il habite; et ainsi il nous le fait aimer, comme il s'aime soi-même. Car il se trouve tout en autrui, et s'aim mt partout comme il mérite, il s'aime infiniment dans le prochain.

C'est pourquoi, comnieil anime notre cœur, qu'il ie remplit de son même amour, qu'il nous établit dans sa vie, dans ses mouvements, et dans ses mêmes inclinations; l'âme, suivant les sentiments et les dispositions intérieures de son divin esprit, aime son Dieu dans le prochair, du même amour, et avec la même ardeur, dont elle aime Dieu en elle-même.

L'âme ne doit point s'aimer qu'en Dieu, c'est-à-dire, en tant que Dieu l'anime et la remplit : et elle doit s'aimer en Dieu, comme Dieu s'aime soi-même, à cause qu'elle est rendue participante de la vie de Dieu. Ainsi elle doit aimer son Dieu, et s'aimer ellemême du même amour; et comme Dieu se trouve aussi dans le prochain, elle le doit aimer du même amour qu'elle l'aime en ellemême.

Dieu s'aimant soi-même dans son Verbe se donne infiniment à lui : il s'y donne en plénitude, en sorte qu'il ne seréserve rien de ses richesses ni de sa gloire. Il est tout en lui, il y fait sa demeure, et il y trouve sa béatitude comme en soi-même. Et quoiqu'il le fasse |>ar nécessité, il ne laisse pas de le faire paramour;si bien qu'il lefait par amour nécessaire : car la nécessité en Dieu ne peut empêcher son amour, parce qu'il est amour en tout lui-même.

Ainsi en faut-il faireà l'égard du procnain. Il le faut aimer de tout soi-même ; il faut se communiquer à lui de cœur et dame, de moyens, de présence : en un mot, il ne faut rien avoir qu'on ne soit prêt de verser eu lui.

Les premiers Chrétiens, qui vivaient de la vie de Dieu, et dans la règle de l'amour qu'il leur prescrivait, et que le Saint-Esprit leur faisait suivre, avaient tout en commun , comme Jésus-Christ a tout en commun avec

la charité

ICO

son Père (197). Et comme en Dieu il ne se trouve qu un esprit, et qu'une volonté vivante en trois personnes, et qu'il y a une unité parfaite de sentiments, de pensées et de désirs; de même il est dit des premiers Chrétiens, qu'ils n'avaient qu'une âme, qu'un cœur, et qu'une même volonté (198). C'est la vie des saints dans le ciel, qui sont dans une unité parfaite, et ce doit être aussi celle de tous les fidèles qui vivent dans l'Eglise.

Et c'est en quoi Notre-Seigneur a fait paraître qu'il accomplissait le premier des ordres qu'il prescrivait aux hommes, et qu'il satisfaisait à la loi de son Père. Car étant le premier né d'entre ses frères, il devait le premier obéir parfaitement à son Père, et nous servir de modèle et de forme en la conduite parfaite de notre vie.

Il imite son Père en l'amour éternel que • son Père lui porte, et témoigne en sa vie qu'il nous aime, comme son Père l'a aimé de toute éternité : Je vous ai aimés comme mon Père m'a aimé (199). Mon Père verse en moi toute sa substance, et moi je vous communique la mienne en mon saint Sacrement et en ma communion.

Mon Père me communique et me donne sa vie; et moi je vous donne la mienne, nonseulement ne l'épargnant pas sur la croix, et vous donnant jusqu'à la dernière goutte de mon sang, mais vous communiquant encore mon esprit, qui est ma vie.

Mon Père me communique ses richesses et ses trésors ; et moi je vous communique les dons de mon esprit.

11 me donne sa lécondité, si bien que j'ai de quoi produire une personne divine; et je vous donne la même fécondité, pour produire et engendrer des enfants à Dieu et à la vie éternelle.

11 m'a donné toute puissance au ciel et en la terre : il m'a donné pouvoir sur toute la nature pour en faire commeje veux, et pour en changer les ordres quand il me plaît, et comme je le désire ; et je vous ai donné la force et la vertu, par la présence de mon esprit, de faire ces mêmes choses, et encore de plus grandes, quand il en sera besoin pour la gloire de Dieu mon Père, et pour le bien de son Eglise.

Je n'ai rien que je ne vous donne, et tout ce que j'ai en moi je désire qu'il vous soit commun avec moi ; de même que tout ce qu'a mon Père je l'ai commun avec lui. Enfin, comme mon Père met en moi tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, ainsi je mets eu vous tout ce que j'ai et tout ce que je suis. C'est là la loi de la vraie et de la parfaite charité du prochain.

11' Section. — Des marques de la vraie et parfaite charité envers le prochain.

La vraie et parfaite charité se fait connaître par le grand amour qu'on a pour tous les

(107i Mea omnia tua sunl. (Jomi. ivii. tO.) (I'j8; tria cur unum , a anima iiua. (Art. 32.) l

iv,

(199) Skia dilexit vie Pater, et ego dilcxi vos. (Juan, xv, 9.)

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