CHAPITRE III
Combien il est important de ne rien cacher att directeur, et d'avoir pour lui une entière ouverture de cœur.
La première chose que les anciens Pères du désert proposaient à tous ceux qui se reliraient auprès d'eux pour servir Dieu, c'était, au rapport do Cassicn, de découvrir promplcnicnt à leurs directeurs toutes leurs tentations, toutes leurs mauvaises pensées, et généralement tout ce qui se passait .dans leur âme. Ils estimaient cette pratique d'unetelle conséquence pour la perfection, qu'ils la regardaient comme l'A, B, C, qu'on donne aux enfants pour leur apprendre à lire, c'est-à-dire comme un des premiers principes de la perfection chrétienne (58).
Saint Antoine exigeait de ses disciples une si grande ouverture de cœur, qu'il n'y avait rien dont ils ne dussent rendre compte à leur directeur, jusqu'à un verre d'eau qu'ils auraient bu, et à la moindre déntarchc (ju'ils auraient faite (,5'J), alin
suo patefaccrc seniori. ( L. iv Instit., cao. 9^ p. 71. )
(riîj) Si lieri potest, quoi passus aiid)idat. >el(|uot <ali(-es aqu;r, bibat, ut non devictur in ipsii*. (A>T.> In Vit. patr., part. n. )
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TRAITE DE L'OBEISSANCE. — PART. II. DE L'OBEISSANCE ENVERS LE DIRECTEUR. -ii2
qu'il n'v oilt rien dans leur conduite qui ne r&t réglé par roWlssance. Quelques-uns d'entre eux observaient celte pratique avec une si grande fidélité, au rapport de saint Jean Climaque (Seal, parad., grad. i, vers, nied.), qu'ils portaient habituellement à leur ceinture un petit livret, dans lequel ils écrivaient chaque jour toutes leurs pensées, afin d'en rendre compte à leur directeur. Saint Basile donnait la niènie règle à ceux qu'il formait à la perfect-ion : Vt nullum animi motnm apiid se celatum retineant. ( Rc(f. fus., interr. 2t>. ) Tous les saints ont également recommandé cette pratique, et tous les anciens Pères du désert l'ont donnée comme un premier principe de la vie spirituelle. Il est aisé, en effet, de montrer l'importance de cette pratique par les plus fortes considérations.
Car, en premier lieu, il est impossible que votre directeur vous conduise sûrement, à moins que vous ne lui découvriez tout votre fond. C'est la principale raison pour laquelle un grand saint demande cette ouverture ; Ut subditi magis régi , gubernari et in riam Domini dirigi possint , dit saint Ignace. {Exam., c. 4, n. 34.) Votre directeur doit vous gouverner et vous conduire; car c'est là son office. Or, s'il ne vous connaît pas à fond, si vous ne vous découvrez pas entièrement à lui, comment pourrat-il satisfaire à son devoir et s'acquitter sûrement de sa charge ? Celui qui cache ses péchés, dit le Sage, ne peut être bien conduit : Qui abscondit scelera sua non dirigetur. {Prov. xxviii, 15.) Si un malade ne voulait point découvrir sa maladie au médecin, comment voulez-vous que celui-ci le guérisse ? La médecine, dit saint Jérôme, ne guérit pas ce qu'elle ne connaît point ; Quod ignorât medicina, non curât (60). Quand même un malade n'aurait à guérir que d'une seule maladie, il faut qu'il se résolve à dé'couvrir au médecin toutes ses infirmités, de peur que, s'il en cache quelqu'une, on ne lui donne une médecine qui lui serait plus nuisible qu'utile ; par exemple, un remède qui lui guérirait le poumon, mais qui lui incommoderait la tète; qui le guérirait d'une fièvre, mais qui le ferait tomber dans une hydropisie mille fois plus fâcheuse. Or, c'est àquoi nous devons faire attention, quand nous avons à parler à notre directeur, et que nous le devons consulter sur nos besoins ; car, comme il nous tient lieu de médecin spirituel, il faut nous résoudre à lui découvrir tous nos péchés, à lui exposer toutes nos infirmités, à lui faire connaître toutes nos maladies spirituelles. Lorsqu'un médecin connaît bien un malade, lorsqu'il est parfaitement instruit de son tempérament et de sa complexion, il lui est bien plus facile de le guérir, parce qu'il découvre plus aisément la source de son mal, l'humeur qui prédomine en lui, et les remèdes qui lui sont les plus propres. C'est pour cette raison que les princes et
(60) Comm. in Eccle., super illud (x, ^i) : Sinior aeal serpens in silentio.
(01) L't melius ipsos dirigcre possil, nec supra
les grands seigneurs mènent toujours avec eux leur médecin : ils veulent qu'il assiste à leurs r»»pas, qu'il les voie manger et qu'il les suive p:ir . tout ; non pas afin qti'il leur dise à tout propos : Ne buvez pas tant, ne mangez pas de ceci ou de cela, ce qui serait tout à fait ennuyeux et insupportable; mais afin qu'en les voyant manger, en considérant ce qu'ils font habituellement et à quoi ils s'appliquent davantage, en remarquant ce qui a coutume de leur profiter ou de leur nuire, le médecin connaisse parfaitement leur complexion et soit en étal, quand ils deviennent malades, de mieux discerner la manière dont il faut les traiter. Voilà précisément à quoi vous doit servir un directeur : vous devez être ravi d'avoir quelqu'un qui se liennî habituellement auprès de vous , qui observe de près vos actions et votre conduite, afin que, connaisisanl mieux vos inclinations et votre tempérament, votre humeur et votre manière d'agir, le fort et le faible de votre âme, ils puisse mieux vous traiter quand vous êtes malade, discerner plus sûrement ce qui vous est utile ou dangereux, et vous donner des avis plus salutaires, en quelque état que voue soyez. Vous devez donc vous découvrir à lui, nonseulement comme à votre médecin, mais aussi comme à un bon père, pour qui vous devez avoir le cœur d'autant plus ouvert, qu'il vous tient la place de Dieu, et que vous ne sauriez avoir de la réserve pour lui, sans en avoir pour Dieu qui vous le donne. Il y va même en cela d^e vos plus grands intérêts ; car, si vous ne vous découvrez entièrement à lui, vous avez tout sujet de craindre, quelque éclairé qu'il puisse être, qu'il ne vous donne de mauvais conseils; ne connaissant pas assez le fond de vos dispositions, il vous engagera peut-être dans des états qui vous seront très-périlleux, et dans des emplois, qui seront pour vous des occasions de chute et de scandale. Aussi, un des plus importants avis, que donnent les saints à tous ceux qui veulent vivre en assurance sous la conduite d'un Directeur, est de lui rendre un compte exact de toute leur vie, et de n'avoir pour lui rien de caché (Gl). C'est pour cela que l'on conseille de lui dire, non-seulement les péchés présents, mais même ceux de la vie passée, quoiqu'on en ait reçu l'absolution. En effet, outre que cette déclaration est toujours un sujet d'humiliation pour une âme, et ne peut que lui attirer beaucoup de grâces, n'est-il pas important que le gouverneur d'une place connaisse les brèches qu'elle a souffertes, et par où l'ennemi s'en est rendu le maître, afin de reconnaître si elle est bien réparée, et d'examiner si elle est en état de soutenir de nouvelles attaques ? D'ailleurs, il en est des maladies de notre âme comme de celles de notre corps : po!ir être guéries, elles ne laissent pas d'avoir des suites fâcheuses, surtout si elles ont été habituelles ; car
mensuram virium suarum in periculis vel laboribus graviorrbus constituât. (S. Ig.n., Exam., c. 4, § .Vi.)
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souvent elles laissent après elles de grandes faiblesses, et elles obligent à observer de beaucoup plus grandes précautions que si Ton n'en avait reçu aucune atteinte. Il est donc très-important de les découvrir au directeur, afin qu'il puisse mieux juger du régime qui nous convient, et qu'il ne nous traite pas comme des personnes entièrement saines, tandis que nous devons vivre comme des convalescents.
C'est pour cela que l'on conseille encore de découvrir au directeur les tentations auxquelles on est sujet, quoiqu'on ne leur donne aucuH consentement, et qu'on s'y conduise avec toute la fidélité que Dieu demande ; car , si nous négligeons de les lui faire connaître, il pourra nous conseiller bien des choses qu'il nous croira utiles, et que la tentation nous rendrait pourtant dangereuses. Il nous portera, par exemple, à embrasser de grands emplois, parce qu'il croira qu'à raison de nos talents, nous y pourrions faire beaucoup de fruit; et il ne verra pas les tentations continuelles de l'orgueil et de la vanité, qui nous rendent ces emplois dangereux. Il nous portera à travailler à la conversion des personnes de mauvaises mœurs, et il sera cause que nous nous perdrons, parce que nous ne lui aurons pas fait assez connaître que nous souffrons nous-mêmes d'horribles ei continuelles tentations. Ainsi, quoique nous ne consentions pas aux tentations, il ne faut pas laisser de faire connaître à notre directeur de quel côté le démon nous presse ; car, bien que l'ennemi n'ait pas encore pris une place, il est très-important que le gouverneur sache par où elle est ordinairement et plus rudement attaquée, afin d'être plus en état de la défendre.
C'est pour cela enfin que l'on conseille de découvrir au directeur jusqu'aux inclinations et aux répugnances que l'on ressent, afin que le directeur, y faisant toute l'attention nécessaire, n'expose point à la tentation celui qu'il conduit, et ne le fasse point travailler au delà de ses forces.
Les pauvres qui veulent paraître riches, dit un ancien (Plutarch. t. I Moral., § 22), s'appauvrissent davantage, et se ruinent peu a peu par les dépenses qu'ils font pour cacher leur pauvreté. Ainsi une personne pauvre de vertu, et qui n'a pas assez d'humilité pour découvrir sa pauvreté intérieure, achèvera infailliblement de se ruiner ; car on la traitera comme étant bien riche et bien avancée dans la vertu, on l'exposera à des occasions dangereuses, au milieu desquelles, n'ayant pas assez de force pour se soutenir, elle succombera misérablement, faute d'avoir fait connaître ses dispositions et son état à celui qui la conduit.
C'est pourquoi, quand ce ne serait que pour notre satisfaction et notre repos, et pour engager plus cllicaceinent Notre-Seigneur à nous protéger dans les dangers, soyons extrêmement fidèles à ne rien téler à nos directeurs, à leur donner une pleine et entière connaissance de notre intérieur, et à leur
découvrir jusqu'aux moindres pensées qui nous viennent dans l'esprit : Aperi cogitationes tuas patribus tuis, disait autrefois l'abbé Isaie, ut ijralia Dei protegat te. Quelle joie et quelle satisfaction pour une âme qui s'est ainsi découverte à son directeur, lorsqu'on lui conseille de s'engager dans quelque état et de prendre quelque emploi ! Quel sujet n'at-elle pas alors de se confier en Dieu? et ne peutelle pas être entièrement assurée de son secours dans ses besoins ? Seigneur, peut-elle dire, je m me suis pas ingérée dans cet emploi ; je ne me suir» pas engagée de moi-même dans cet office ; vous savez que j'ai représenté mon insuffisance et mon incapacité ; c'est vous. Seigneur, qui m'avez placée dans cet état; je n'y suis que par votre ordre; c'est à TOUS à suppléer à ma faiblesse : Domine^ da quod jubés, et jubé quod vis. (S, Auc, liv. x Conf., c. 29.) Quant à ceux qui n'osent se faire connaître à leurs conducteurs, et qui ne peuvent se résoudre à leur découvrir leurs imperfections et leurs faiblesses, de peur qu'on ne leur accorde pas ce qu'ils désirent, qu'on ne leur donne pas un tel emploi, ou pour d'autres raisons pareilles ; comment peuvent-ils être en assurance, et comment peuvent-ils se consoler dans les travaux et dans les peines qui leur arrivent? Le directeur ne leur ayant conseillé de prendre un tel emploi, ou de faire une telle chose, que parce qu'il ne les connaissait pas, ils voient bien que ce n'est pas véritablement l'obéissance, mais leur propre volonté qui les a mis où ils sont, et que s'y étant ingérés d'eux-mêmes, sans attendre que Dieu les appelât, ils n'ont pas sujet d'en espérer de grands secours : Non mittebam prophetas, et ipsi currebant : non loquebar ad eos, et ipsi prophetabant, dit le prophète Jérémie. [Jerem. xxiii, 21.) Un des plus terribles sujets de crainte dans l'exercice d'un emploi, lors même qu'on y est par l'avis du directeur, est de ne s'être pas fait suffisamment connaître ; car, quand même on ferait tout ce qu'on peut pour bien s'acquitter de son devoir, il y aura mille choses auxquelles on ne pensera pas, et dont on ne laissera pas d'être coupable devant Dieu, pour s'être engagé de la sorte. Pour moi, je regarde ces personnes comme les plus misérables du monde, surtout quand il se trouve quelque chose qui ne réussit pas selon leur désir ; car je ne crois pas qu'elles puissent avoir la paix en cet état, ni trouver aucune consolation dans les dilFicultés et les dégoûts qui leur arrivent. Ce n'est pas une sûreté pour elles de dire qu'elles se sont excusées autant qu'elles ont pu, pour ne point prendre l'emploi où elles se trouvent ; car, pour avoir dit en général, et comme en passant, à un directeur, qu'elles n'en étaient pas dignes, qu'elles n'avaient pas assez de vertu pour s'en bien acquitter, ni de force pour en soutenir toutes les ch;»rgcs, elles ne doivent pas s'imaginer av(»ir fait tout ce (|u'elles devaient, pour se faire connaître. Les plus grands saints en diraient bien autant, et c'est le langage qu'ils ont coutume de tenir : plus ils sont
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capables des emplois, plus ils s'en jugent indignes ; ils s'abaissent d'autant plus, qu'ils sont plus élevés, el, à les entendre parler, on les croirait inutiles à toutes les choses auxquelles on voudrait les enjployer.
Ce n'est donc pas vous être découvert assez à votre directeur que de lui avoir dit que aous étiez toHt à fait incapable de l'emploi qu'il voulait vous faire accepter ; car il peut avoir pris cela pour un discours que l'huniililé vous faisait tenir, et, l'attribuant au mépris que vous avez pour vous-même, il n'aura pas cru au fond que vous fussiez indigne ■de cet emploi, et vous aura ainsi conseillé de le prendre. C'est pourquoi il faut vous expliquer davantage; il faut lui parler plus en détail; et, afin qu'il ne se trompe point dans le jugement qu'il portera de vous, il faut lui déclarer en particulier d'où vient votre indignité, lui spécifier tels ou tels vices auxquels vous èles plus sujet, lui faire remarquer telles •ou telles tentations auxquelles vous êtes tous les jours sur le point de succomber, lui bien expliquer telles ou telles passions ou inclinations, que vous ne sauriez vous résoudre à combattre eificacement. A moins d'en user de la sorte, on ne marchera jamais dans la voie de l'obéissance, mais dans les sentiers détournés de l'amour-propre, qui, lot ou lard, he manquent pas de conduire une âme au précipice. Enfin, pour se faire entièrement connaître au directeur, les saints disent qu'il faut lui rendre un compte exact des vertus que l'on peut pratiquer, des mortifications que l'on embrasse, des pénitences que l'on fait : Nec soltim defectusaperiant, sed etiam j>œnitentias vel mortificationes, et devotiones ac virtutes omîtes, dit saint Ignace. {Const., part, m, c. 1, § 12.) Voilà le moyen de marcher en assurance sous la conduite d'un directeur, et de se conserver toujours dans une profonde paix.