CHAPITRE IL
Sentiments de saint François de Sales sur la nécessité d'un directeur et sur le choix qu'on en doit faire.
Saint François de Sales, ayant été particulièrement suscité de Dieu, dans ces derniers temps, pour renouveler la piété parmi les fidèles, et l'Eglise elle-même nous donnant les écrits de ce saint évêque comme contenant une céleste doctrine el des règles sûres pour arriver à la perfection chrétienne, Iter ad Christianam perfectionem tutum detnonstrat, nous avons cru devoir confirmer , par l'autorité d'un si grand saint, la doctrine déjà établie dans les chapitres précédents, sur la nécessité d'un directeur et sur le choix qu'on en doit faire.
On sait que le saint évêque, dans son Introduction à la vie dévote, ne parle pas pour les solitaires et les religieux, mais pour les personnes du monde; il ne propose pas des pratiques de perfection nouvelles et difficiles ; en un mot, il rend la dévotion aussi aisée qu'elle peut l'être, sans rien relâcher des intérêts de Noire-Seigneur et de l'esprit de l'Evangile ; ainsi, il n'y a guère d'auteurs, dans ces derniers siècles, à qui nous devions donner plus de croyance, et qui nous doive être moins suspect que celui-ci. Or, voici mot à mot ce qu'il dit dans la première partie de son Introduction à la vie dévote^ sur le sujet qui nous occupe:
Le jeune Tobie ayant reçu l'ordre d'aller à Rages: t Je ne sais nullement le chemin, » dit-il ; < Va donc, » réplique le père, « et cherche quelque homme qui te conduise, d ( Tob. v, 4. ) Je vous en dis de même, ma Philothée ; voulez-vous à bon escient vous acheminer à la dévotion? cherchez quelque homme de bien qui vous guide et conduise. C'est ici l'avertissement des avertissements : quoi que vous cherchiez,
ficillimam, semetipsum cognoscere et curare, proplerea quod ingenilus est hominibus sui amor, et (luilibet, quadam erga se ipsum propensione, veriialis judicium éludai. (S. Bas., Const., c. 22, n. 5.)
(57) Quia privato nos amore diligentes, clausis nobis oculis in nostra deceplionc blandimur, (S. Grec, hom. 4, ?h Ezeçh. o. *J.)
43a OEUVRES COMl'LETES DE M. TRONSON.
dit le dévot Avila, vous ne trouverez jamais si assH-
rément la volonté de Dieu que par le chemin de cette humble obéissance, tant recommandée et pratiquée par les anciens dévots. La bienheureuse mère Thérèse, voyant que Catherine de Cordone faisait de grandes pénitences, désira fort de l'imiter en CJila, contre l'avis de son confesseur qui le lui défendait, auquel elle était tentée de ne point obéir pour ce regard; et Dieu lui dit : Ma fille, tu tiens un bon et assuré chemin; vois-tu la pénitence quelle fait ? mais moi je fais plus de cas de ton obéissance. Aussi elle aimait tant cette vertu, qu'outre l'obéissance quelle devait à ses supérieurs, elle en voua une toute particulière à un excellent homme, s'obligeant de suivre sa direction et conduite, dont elle fut infiniment consolée, comme, après et devant elle, plusieurs bonnes âmes qui, pour se mieux assujettir à Dieu, ont soumis leur volonté à celle de ses serviteurs ; ce que sainte Catherine de Sienne loue infiniment dans ses Dialogues.
La dévote princesse sainte Elisabeth se soumit avec une extrême obéissance au savant Conrard ; et voici l'un des avis que le grand saint Louis donna à son fils avant que de mourir: Confesse-toi souvent, élis un confesseur idoine qui soit prudent, et qui te puisse sûrement enseigner à faire les choses qui te seront nécessaires.
L'ami fidèle, dit l'Ecriture sainte, est une forte protection ; celui qui l'a trouvé a trouvé un trésor. L'ami fidèle est un médicament de vie et d'immortalité ; ceux qui craignent Dieu le trouvent. Ces divines paroles regardent principalement l'immortalité, comme vous voyez, pour laquelle il faut sur toutes choses avoir cet ami fidèle, qui guide nos actions par ses avis et conseils, et par ce moyen nous garantit des embûches et tromperies du malin : il nous sera comme un trésor de sagesse en nos afflictions, tristesses et chutes ; il nous servira de médicament , pour alléger et consoler nos cœurs dans les maladies spirituelles ; il nous gardera du mal et rendra notre bien meilleur ; et, quand il nous arrivera quelque infirmité, il empêchera quelle ne soit. à la mort, car il nous en relèvera.
Mais qui trouvera cet ami ? Le Sage répond : Ceux qui craignent Dieu, c'est-à-dire les humbles qui désirent fort leur avancement spirituel. Puisqu'il vous itnporte tant, Philothée, d'aller avec un bon guide en ce saint voyage de dévotion, priez Dieu avec une ffrande instance qu'il vous en fournisse un, qui soit selon son cœur, et ne doutez point ; car, quand il devrait envoyer un ange du ciel , comme il fit au jeune Jobie, il vous en donnera un bon et fidèle.
Or, ce doit toujours être un ange pour vous, c'està-dire, quand vous l'aurez trouvé, ne le considérez
(08) Ilis institntis quos initiant, voliil clcmcntis i|nil)iis(lam ac syllabis i»il)ncrc ad pcrrcrliononi at- (|ii<! inforniarc feslinant. Ad quod ni lacilc valcant pervenirc, cons(><|ncnl(Tinstilnniilur, nnllas pcnilns coj^i(;itioncs itrnricnlcs in corde, |)('rni('i(»sa ((tnl'nsiontj coiarc, sed conrcslim, ni «'xoH i" lutriul, t-'as
pas comme un simple homme, et ne vous confiez point en lui, 7ii en son savoir humain, mais en Dieu, lequel vous favorisera et parlera par l'entremise de cet homme, lui mettant dans le cœur et dans la bouche ce qui sera requis pour votre bonheur ; si bien que vous le devez écouter, comme un ange qui descend du ciel pour vous y mener. Traitez avec lui à cœur ouvert, en toute sincérité et fidélité, lui manifestant clairement votre bien et votre mal, sans feintise ni dissimulation; et, parce moyen, votre bien sera examiné et plus assuré, et votre mal sera corrigé et remédié; vous en serez allégée et fortifiée en vos affiictions, modérée et réglée en vos consolations ; ayez en lui une extrême confiance mêlée d'une sacrée révérence, en sorte que la révérence ne diminue point la confiance et que la confiance n'empêche point la révérence. Confiez-vous en lui, avec le respect d'une fille envers son père ; respectez-le avec la confiance d'un fils envers sa mère. Bref, celte amitié doit être forte et douce, toute sainte, toute sacrée, toute divin» et toute spirituelle.
Et, pour cela, choisissex-en un entre mille, dit Avila ; et moi je dis entre dix mille; car il s'en trouve moins que l'on ne saurait dire, qui soient capables de cet office. Il le faut plein de charité, de science et de prudence. Si l'une de ces trois parties lui manque, il y a du danger ; mais je vous dis derechef: demandez-le à Dieu, et, l'ayant obtenu, bénissez sa divine majesté, demeurez ferme et n'en cherchez point d'autre; mais allez simplement, humblement et confidemment, car vous ferez un très-hciireux voyage. ( Introduction à la vie dévote , part, i^ cap. 4. )