CHAPITRE IV
Sentiments de mini François de Sales surl'observaliom et le méprh des règles.
ï.a doctrine de saint François de Sales sur ce sujet est très-digne de remarque. Je la rapporterai ici tout au long, parce que la grande sainteté de sa vie, (|ui l'a rendu vénérable même à ses ennemis, la i)un;té de sa doctrine, si universellement approuvée dans l'Eglise, la douceur extraordinaire de sa conduite, qui est reconnue de tout le monde, donnent un grands poids à ses sentiments, et cmpè- «hciit (|u'on ne le récuse comme un juge, suspect, ou trop rigoureux en celte matière. Or voici, presr.ue mot à mot, ce qu'il dit des règle» et des constitutions (cnlret. 1) :
Elles n'obligent aucunement d'elles-mêmes, dit-il, « aucun péché, ni mortel, ni véniel; mais elles sont iiitlcmnit données pour la direction et la conduite des ^•r.sohnes de la communnu'é. Que si pourtant on lci>
violait voto7daircmcnl avec mépris, ou bien avec scandale, soit de quelqu'un de la communauté,, soit des étrangers, on commettrait sans doute une grande offense; car on ne saurait exempter dépêché celui qui dément sa profession, qui renverse l'ordre de la communauté, qui déshonore les choses de Dieu, et qui dissipe les fruits de bon exemple et de bonne odeur qu'il doit produire envers le prochain ; si bien qu'un tel mépris volontaire serait enfin suivi d'un grand châtiment du Ciel, cl spécialement de la privation des grâces et des dons du Saint-Esprit, qui sont ordinairement ôtés à ceux qui abandonnent leurs bons desseins, et quittent le chemin où Dieu les avait mis.
Or le mépris des constitutions, comme de toutes les autres bonnes œuvres, se reconnaît lorsque, par ce mépris, on viole quelque ordonnance ou qu'on la néglige, non-seulement volontairement, mais de propos délibéré; car, si on la viole par inadvertance, par oubli ou par surprise de quelque passion^ ce n'est pas mépris ; car le mépris renferme en soi une volonté délibérée et qui se détermine distinctement, c'est-à-dire de sang-froid, à faire ce quelle fait; d'où, il s'ensuit: 1° Que cehi qui viole l'ordonnance, ou désobéit par mépris, non-seulement désobéit, mais il veut bien désobéir ; non-seulement il fait la désobéissance, mais il la fait avec l'intention de désobéir. Il est défendu, par exemple, de manger hors des repas : une personne mange quelques prunes, quelques abricots, ou quclqiie autre fruit; elle viole la règle et désobéit. Or, si elle viange, emportée par sa passion, par la délectation qu'elle pensait y trouver, elle désobéit à la vérité, mais c'est par friandise, et non par désobéissance : mais si elle mange, parce qu'elle n'estime poi7it sa règle, et qu'elle ne fait point de cas de cette défense, qu'elle n'en veut tenir compte, ni s'y soumettre, alors elle désobéit par mépris et par désobéissance.
2° // s'ensuit que celui qui désobéit par quelque surprise de passion voudrait bien pouvoir contenter sa passion satis désobéir ; et en même temps qiCil prend plaisir, par exemple, à manger, il est fâché que ce soit avec désobéissance ; de sorte que la désobéissance suit seulement ou accompagne son œuvre; mais celui qui désobéit par mépris, la désobéissance précède son œuvre, et en est la cause et le motif, quoique ce soit aussi par friaiidise. Le premier désobéit, à ta vérité^ en mangeant contre la défense portée par le règlement; mais il voudrait bien pouvoir manger sans désobéir, comme celui qui voudrait bien ne pas s'enivrer en buvant trop de vin; mais le second veut la désobéissance même, en sorte qu'il ne mangerait pas, si avec la friandise qui l'y attire, il n'y était encore porté par la volonté qu'il a de désobéir. Le premier donc désobéit, voulant une chose h laquelle la désobéissance est attachée; l'autre désobéit, voulant la même chose, parce que la désobéissance y est attachée , l'un rencontre la désobéissance en la chose qu'il veut, et voudrait bien ne pas la rencontrer ; l'autre l'y recherche, et ne veut la chose qu'avec intention de Cy trouver. L'un dit : Je désd'éis, parce que je veux
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manger celte friandise, que je ne puis manger sans désobéir; l'autre dit : Je la mange, parce que je veux désobéir, et je désobéirai en la mangeant. Or cette désobéissance, et ce mépris des choses bonnes et saintes, n'est jamais sans quelque péché, pour le moins véniel, quand même ces choses ne seraient d'ailleurs que de conseil ; car, bien que l'on puisse sans péché omettre les conseils, on ne peut pas néanmoins les omettre par mépris, d'autant que tout bien ne nous oblige pas, à la vérité, à le suivre, mais il nous oblige au moins à l'honorer et à l'estimer, et à plus forte raison à ne le poittt mépriser.
5" // s'ensuit que celui qui viole sa règle par mépris, l'estime vile et inutile, ce qui est une très-grande présomption ; ou bien, s'il l'estime utile et qu'il ne veuille pas pourtant s'y soumettre, il fait paraître par là le dérèglement de son âme, refusant d'employer un moyen de salut si avantageux, contrevenant à la parole qu'il a donnée, en entrant dans la maison, de se rendre fidèle à tous les règlements ; et mettant le détordre dans une communauté sainte, par le scandale et le mauvais exemple qu'il donne à ses frères, ce qui ne peut se faire sans péché.
Or, afin qu'on puisse discerner plus aisément quand une personne viole les règles et l'obéissance par mépris, en voici quelques signes : 1° quand, étant corrigé et repris, on raille, ou on se moque, ou on n'a aucun regret ni repentir de ce qu'on a fait; 2° quand on persévère dans la désobéissance, sans témoigner aucune envie, ni aucune volonté de s'amender; "cf quand on trouve à redire aux règlements, que l'on conteste et que l'on veut soutenir ceux qui les désapprouvent ; i" quand on tâche d'attirer les autres à la désobéissance, qu'on s'efforce de leur èter la crainte (fui les retient dans l'ordre, qu'on leur insinue même des sentiments qui ne vont qu'à leur faire violer le règlement , par exemple en leur disant que ce n'est rien, qu il n'y a point de danger, que ce ne sont que des scrupules, et d'autres choses semblables. En quoi il faut bien prendre garde à mie tentation qui arrive quelquefois sur ce sujet : c'est qu'on ne se persuade pas être désobéissant, quand on ne méprise qu'un ou deux points du règlement, qu'on s'imagine être de peu d'importance, et qu'on observe exactement tous les autres. C'est là une pure illusion, et la tromperie en est visible; car ce que l'un estimera peu, l'autre l'estimera beaucoup ; de sorte que, dans la même communauté, l'un ne tiendra pas compte d'une règle, le second en méprisera iine autre, le troisième de même; aimi tout ira en désordre et en confusion ; car lorsque tesprit de l'homme ne se conduit que selon ses inclinations ou ses aversions, qu'arrive-t-il autre chose, qu'une perpétuelle inconstaiice, et une grande suite et variété de fautes ? Hier que j'étais joyeux, le silence me déplaisait, et la tentation me suggérait que j'étais oisif dans ma retraite; aujourd'hui que je serai tnéiancdique, elle me dira que la récréation et l'entretien sont encore plus inutiles et plus ennuyeux. Hier au.: je sentais beaucoup de consolations , j'avais bien