HI. DE LA SOUMISSION AU REGLEMENT
peine de péché, ni sous peine de l'enfer, ne sont point du nombre des enfants, ni des amis de Dieu, ni même de ses fidèles serviteurs. Pour vous eu convaincre de plus en plus, jugez vous-même si celui-là pourrait être estimé bon serviteur, qui ne voudrait jamais obéir à son maître, à moins qu'il ne lui cou)mandàt une chose, l'épée à la main, et sous peine de nmrt ; ou si celui-là serait un bon fils, qui ne ferait aucun cas des ordres de son père, et ne lui obéirait que lorsqu'il menacerait de le déshériter ou de le chasser de la maison. Si une femme disait à son mari : Je ne veux pas être mauvaise, ni perdre ma conscience, ou mon honneur ; je ne veux point vous trahir, ni me joindre à vos ennemis pour vous outrager; mais hors de là sachez que je ferai tout ce qui me plaira, et que je me conduirai à ma fantaisie, quoique je voie bien que cela vous déplaît : quel jugement portcriez-vous de cette femme, et pourriez-vous ne pas blâmer sa conduite? C'est ainsi que se comportent ceux qui ne se mettent point en peine d'observer les règles, par celte raison qu'elles n'obligent, ni sous peine de péché, ni sous peine de l'enfer. C'est là une conduite d'esclaves, qui ne servent leurs maîtres que par la crainte du châtiment. Les méchants, disait un Ancien, s'abstiennent de mal faire, par une crainte servile : Oderunt peccare mali formidine pœnœ ; mais pour les bons, ils détestent le péché, et s'abstiennent de mal faire, pour l'amour de la vertu, et pour plaire à Dieu qui l'ordonne : Oderunt peccare bonevirtulis amore. (HoR., Ep. I, 16.)
Saint Grégoire, dans ses Dialogues (Dial., 1. m, c. 16), raconte qu'un saint solitaire appelé Martin, s'étant retiré dans un désert sur la montagne Mersique, s'attacha avec une chaîne de fer à un gros rocher, afin de s'ôteç la liberté de retourner dans le monde, et même d'aller plus loin que sa chaîne n'avait d'étendue. Saint Benoît en étant averti, lui envoya dire que s'il était véritablement serviteur de Dieu, il ne fallait point que ce fût une chaîne de fer qui le retînt dans son désert, mais la chaîne de Jësus-Christ : Si servus Dei es, non te teneat catena ferrca, sed catena Christi. Aussitôt Martin se détacha, et ne voulut plus avoir d'autres liens que ceux de la charité et de l'amour de Jésus-Christ. La même chose à peu près était arrivée auparavant à srtint Siméon Stylite, qui, s'étant attaché de même à sa colonne, en fut détaché par l'ordre du saint évêque Mélèce, qui fit rompre ses chaînes, ne voulant pas qu'il en eût d'autres que celles de l'amour divin : Amanti Deum, lui dit-il, satis est mens pro vinculo. (Tkeod,, Relig. hist,, c. 20.) Eu effet, rien n'est si capable de retenir les serviteurs de Dieu dans la fi^ délité qu'ils lui doivent, que le divin amour : Qui diligunt Dominum replebuntur lege ipsius, dit le Sage {EccH. Il, 19) ; ou, comme porte une autre version : Plénum legi operam navabunt,. C'est pour cela qu'on ne nous attache point ici au règlement avec les chaînes de la crainte, avec l'engagement sous peine
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de poché et de l'enfer ; mais on se conlentc de l'amour de Notre-SeJgneur, qui nous y doit assujettir bien plus doucement et plus efficacement que la crainte de l'enfer et de tous les tourments.
Or, quoique nous disions que nos règlements n'obligent point sous peine de péché, ni mortel, ni même véniel, non plus que les règles de la plupart des religieux, il faut pourtant remarquer ici une chose très-importante, selon la doctrine de tous les saints et de tous les docteurs, qui ont traité à fond ce sujet. Encore que la règle n'oblige point par ellemême, sous peine de péché, on ne laisse pas néanmoins de pécher souvent quand on la transgresse, soit à cause du scandale qui est presque inséparable de cette transgression, soit à cause du mauvais exemple qu'une conduite désordonnée donne dans une communauté, soit enfin à raison de la négligence, de la paresse, du mépris de la règle, ou de quelque autre désordre qui accompagne souvent cette transgression, comme saint Thomas l'a fort bien remarqué : Transgressio vel omissio reyulœ, dit le saint docteur, ex suo génère non obligal ad culpam, neque mortalem neque venialcm; qui tamen iransgrediuntur, possunt veniaLUer aut morlaliter pcccare, ex negligentia vel libidine seu contetnptu (2-2, q. 186, art. 9, ad 1). C'est ce que doivent particulièrement considérer les personnes qui n'agisseust que par crainte; car elles reconnaîtront sans peine qu'il y a souvent dans l'infraction du règleraont quelqu'une des circonstances dont nous venons de parler, et qu'elles s'en dispensent, pour l'ordinaire, ou parce qu'elles le méprisent, ou parce que la négligence les arrête, ou parce qu'elles veulent se satisfaire en quelque autre chose. Ainsi on peut dire qu'elles ont tout sujet de craindre d'offenser Dieu, lorsqu' elles ne l'observent pas ; puisqu'il est trèsrare qu'on le transgresse volontairement, sans quelque péché, comme on va le voir plus amplcracii» dans le chapitre suivant.