Deuxième partie. — Corps d'oraison
Premier poht. Adoration. — Adorez Notre-Seigneur dans cet état de crainte, de tremblement et de frayeur où il nous est représenté au temps de sa p-ission, et où il est réduit par la vue du péché et des châtiments épouvantables que la justice de son Père irrité lui prépare : Cœpit eontristari, et pavere, et tœdere, et mœstus esse. {Matth. xivi, 37.) Admirez un Dieu qui tremble à la vue d'un Dieu en colère : Timor et tremor venerunt super me. [Psal. tiv, 6.) In me transierunt irœ tuœ, et terrores lui conlurbaverunt me. (Psal. lxxxvii, 17.) Ne faut-il pas que le péché soit bien horrible pour réduire on Dieu à cette extrémité ? Remerciez-le, aimez-le de ce qu'il a eu tant de bonté pour vous, que de s'abandonner à la justice de son Père ; et, voyant que vous n'êtes point en état d'en soutenir les rigueurs, de s'être mis en votre place, pour souffrir les châtiments que vous aviez mérités par vos péchés.
Deuxième point. Communion. — Pour avoir toute la crainte et l'horreur du péché que vous devez,
car c'est principalement ce que cette vue de Jésus- Christ doit opérer en vous; considérez jusqu'où va la fureur de Dieu irrité contre le péché, et sans vous arrêter encore aux châtiments dont il le punit en l'autre vie, et aux peines de l'enfer dont vous vous entretiendrez un autre jour, méditez bien à présent les horribles peines dont il la châtié eu cette vie.
Le premier châtiment du péché, qui est tout à fait effroyable, parait dans la révolte des anges : quoiqu'ils fussent les plus nobles créatures que Dieu eût faites, et qu'ils fussent enrichis en leur création de tous les avantages de nature et de grâces qui les rendaient agréables aux yeux de sa divine majesté. Dieu néanmoins, sans avoir égard à toutes les louanges qu'ils lui auraient pu rendre dans le ciel, à tous les blasphèmes qu'ils vomiront à jamais contre lui dans les enfers, à tous les crimes qu'ils feront commettre aux hommes sur la terre jusqu'à la fin du monde : Dieu les a précipités du plus haut du ciel pour une seule pensée de superbe, au plus profond des abîmes, où ils sont dans un état si misérable, que n'étant capables d'aucun bien, ils le sont de toutes sortes de maux. Car ils sont dans un perpétuel regret de se voir déchus de leur félicité, dans un perpétuel désespoir de ce qu'ils ne pourront jamais se convertir, dans une rage et une fureur continuelle contre Dieu, insupportables à eux-méuies, et dans une haine effroyable de tous les hommes, et particulièrement des plus saints, ne cherchant à tout moment qu'à les perdre. Enfin ils portent partout leur enfer et les flammes éternelles, dans lesquelles ils brûleront sans cesse, et ne seront jamais consommés. Voilà le châtiment du péché des anges : sur quoi vous pèserez bien ces trois circonstances afin que leur punition vous serve de leçon. Ergo repudiatio angelorum fiât emendatio hominum ; scripta est ernm ad ipsorum correptionem; cooperetur mihi in bonum, et diaboli malum. et lavem manus meas in sanguine peceatoris. (S. Bern.) 1" Si les anges, qui étaient les créatures de Dieu les plus accomplies, de purs esprits, brillants d'une admirab'e beauté, pleins de sagesse et de grâce, revêtus de pcrfeciions très-saintes qui les rendaient tout à fait agréables à Dieu, ont été néanmoins si rigoureusement punis, que sera-ce de moi, qui ne suis qu'ignorance, qu« pourriture, que iaihlessel Sane ego hoc legens referensque oeulos in me, et intuens diligenter, invenio me peste ipsa infectum quam in angelo Dominus in tanlum "xhorruit quatenus propterea declinaret ab eo ; et pavens tremensque animo, ad me ipsum : Si sic actum est cum angelo, quid de me fut terra et cinereîJlle in cœlo intumuit, ego in sterquilinio.... Vœ mihi, sitam dureinillo potenteanimadversumest, quid de me exigendum misero et superho ? (S. Ber.n.) t Leur péché fut seulement de pensée, et non d'effet : et les miens sont de toutes sortes de pensées, de paroles, et d'actions, d'omissions et de commissions. 3" Leur péché fut unique, car il*, n'en
firent qu'un ; cl les miens sont presque infinis ayant péché par les cïnq sens, et par tous les membres de mon corps, et par toutes les puissances de mon âme, contre une grande partie des commande ments de Dieu et de l'Eglise ; de sorte que je puis dire avec le roi Manassès que mes péchés surmontent en nombre le sable de la mer, et en grandeur les plus grosses montagnes. Diabolus nulla prœcedentis peccati vindicta superbiens peccavit : cqo visa ejus pœna non continens ad peccatum properavi. nie in innocentiu conslilulus : ego vero restitutus. Jlle perstitit in malitia, Deo reprobante : ego vero Dec revocante. Ille obduratur ad punientem, ego vero ad blandientem, el sic uterque contra Deum. Ille contra non requirentem se : ego vero contra morientem pro me. Ecce cujus imaginem horrebam, horrorem in
nissant en eux pendant une durée qui n'aura point de fin le seul péché originel. Cependant ces pauvres petits ne l'ont pas fait, il se trouve seulement en eux, parce qu'ils sont enfants d'un tel père. Ah 1 péché, que lu es épouvantable ! ah ! justice de Dieu , que vous êtes redoutable ! Après cela, péchez, si vous voulez : mais si vous le faites, et que Dieu mette la main sur vous, assurez-vous, qui que vous soyez, que vous êtes perdu, et que vous éprouverez la vérité de ces terribles paroles de saint Paul; Ilorrendiim est incidere in munus Dei viventis [Ihbr. x, 51) : II C'est une chose horrible de tomber entre les 7nains du Dieu vivant. »
Le troisième châtiment infiniment plus effroyable que tous les autres est en la personne adorable du Fils de Dieu mourant sur la croix pour le péché. Car
mtiltis aspicio me horribiliorem. (S. Anselm.) Après c'est le plus innocent de tous les hommes, c'est l'in-
cela n'avez-vous pas sujet de craindre ? Si enim Deus, dit le prince des apôtres, angelis peccantibits non pepercit, sed rudentibus inferni detractos in tartarum tradidil crnciandos (II Petr. ii, 4) ; si, pour une seule pensée inefficace, il a puni avec tant de sévérité les officiers de sa cour : quelle rigueur n'exercera-t-il point envers un valet coupable de mille trahisons, et qui a mille fois attenté à sa vie? Le second châtiment du péché qui fit paraître la justice de Dieu extraordinaircmenl terrible, est la vengeance qu'il lire du péché du premier homme* Ce péché fut une intempérance : ce fut d'avoir mangé d'un fruit défendu: Qu'est-ce que cAa , un fruit mangé ? Il n'y avait que la seule défense de Dieu qui fit l'action mauvaise; néanmoins, pour cela seul, t Dieu entre au même instant dans une telle colère contre Adam, qu'il le dépouille de la justice originelle, sans la lui rendre jamais, non pas même après neuf cents ans de pénitence. Il lui retire sa grâce, il lui ôte tous les dons du Saint-Esprit, il le chasse honteusement avec sa femme du lieu de délices où il devait passer sa vie dans toutes sortes de plaisirs innocents, et le condamne à toutes sortes de maux et à la mort. Ce qui est de plus étonnant, il enveloppe dans ce même cliàtiment toute sa race et sa postérité, c'est-à-dire tous les hommes qui ont été, et q»ii seront jusqu'à la fin du monde. Ainsi il punit les enfants pour la faute de leur père et les punit en leur corps, par la famine, la guerre, la peste, et toutes les autres misères de la vie, cj, enfin par la mort ; en l'âme, les faisant naître enfants de colère, ennemis de Dieu, esclaves des démons, incapables du paradis, faibles pour le bien, extraordinairemciit portés au mal ; et tout cela pour un péché qu'ils n'ont pas fait, d'où pourtant la damnation éternelle a pris son origine. Mais ce qui surpasse toute pensée dans la rigueur épouvantable de ce châtiment, ce sont tant d'enfants morts sans baplêrae. Il y en a une infinité parmi les Chrétiens , parmi les Turcs, parmi les Jtiiis et les païens, et tous privés de la vue de l)i(Mi pour jamais, ot par conséquent damnés durant toute réternitc, Dieu pu-
nocence même : Quid commisisti , dulcissime Jesu, ni sic judicaveris? Quid commisisti, aniantissime ju~ venis, ut adeo dure tractaveris? quod scelus tuum, quœ causa mortis, quœ occasio tuœ damnationis? ego, ego sum tui plaga doloris; tua culpa occisionis; ego tuœ mortis meritum, tuœ vindictœ flagitium. (S. Auc, Méditât.) C'est le Fils unique de Dieu, et son Fils bien-aimé, qui est l'objet de toutes ses complaisances, et qui ne l'a jamais offensé ; 0 ineffabilis mysterii dispositio, peccat iniquus, el punitur justus , delinquit reus, et vapulat innoccns ; quod mcretur malus patitur bonus ; quod perpétrai servus cxsolvit dominus, quod commillit homo suslinet Deus. (S. Bern.) C'est un Fils qui est Dieu aussi bien que son Père ; toutefois parce qu'il s'est donné caution pour les pécheurs, et qu'il se couvre seulement de l'extérieur et de l'apparence du péché. Dieu le Père l'abandonne, il le livre à la fureur des Juifs, il le trajte comme le plus abominable des hommes ; et après une infinité d'opprobres , d'ignominies et de souffrances, sans avoir aucun égard qu'il est son Fils, il le fait mourir par le supplice le plus honteux, et le plus cruel qui fiît jamais. Propter scelus populi mei percussi eum {Isa. lui, 8) ; ou comme portent les Septante : Ab iniquitatibus populi mci ductus est ad mortem. Pesez bien ces circonstances, et vous verrez qu'il faut que Dieu ait une étrange horreur du péché, puisqu'il semble avoir oublié el les qualités aimables de son Fils, et l'amour qui lui a fait prendre toutes ses complaisances en lui, pour le traiter œmme le plus infâme et le plus abominable de tous les scélérats. Il faut qu'il ait un zèle étrange contre le péché, puisque sa qualité de Fils, l'amour de Père, et tout ce qu'il y a d'aimable en Jésus , et de doux dans le Père, n'est point capable .de l'apaiser , et <ju'il exerce sur lui sa vengeance, comme s'il ne lui appartenait en rien. Est-il possible que le péché soit si horrible que de couvrir d'horreur le Fils de Dieu et le rendre abominable aux yeux de ce tondre Père? 0 péché, que tu es noir , et que lu es hideux !
Faites réflexion sur vous-même, et voyant les péchés dont vous êtes coupable devant Dieu, dites de
RETUAITE ECCLESIASTIQUE. — TROISIEME JOUR
cœur, mais avec treinblement cl confusion : 0 péché, si tu as cette horreur eu loi, que d'avoir noirci le Fils de Dieu , et obscurci sa gloire cl sa beauté, que ne feras-tu point dans un sujet déjà abominable par lui-même aux yeux du Père éternel, et qui n'est supportable devant lui que dans la personne du Fils de Dieu? Qui non pareil Filio , non parcet figmento, non parcet servo neqiiam. (S. Bern.) Si le péché a tant d'horreur en soi que de mettre en furie le Père contre son Fils, et le Père si débonnaire contre un Fils si aimable, si cher et si précieux, un Fils qui n'est qu'un avec lui : que sera-ce de l'horreur que lu donneras à Dieu d'une créalure déjà abominable en sa naissance, déjà bannie et séparée de lui , qui a en soi un fond maudit, insupportable aux yeux de Dieu? Entin si notre Dieu exerce sa vengeance, s'il fait passer par la fournaise, un bois inhabile à brûler : que sera-ce du bois propre à être consommé par le feu ? Si in viridi ligno hœc faciunt, in arido quid fiet? {Luc. xxni, 31.)
Demandez à Notre-Seigneur la grâce de haïr parfaitement le péché, et de le craindre par-dessus tout ; et faites dès maintenant un acte de contrition sur tous ceux de votre vie passée, particulièrement dans la vue qu'ils ont fait mourir le Fils de Dieu.
Troisième poimt. Coopération. — 1" Puisque Dieu vous donne et le temps et les moyens de faire pénitence, qu'il a refusés aux anges, résolvez-vous, pour prévenir les effets de sa colère, de punir volontairement.et sévèrement vos fautes passées, de peur qu'attendant l'effet de sa haine, il ne décoche sur vous les traits de sa justice; car si vous ne les punissez, Dieu les punira, c'est une nécessité aut ab homine puniente, aut a Deo vindicante
2° Résolvez-vous encore de faire une bonne confession , puisque c'est la voie sûre pour arrêter la colère de Dieu, et ôter le péché.
5° Ne vous contentez pas d'avoir horreur du péché pour l'avenir, mais, comme le Prophète, ayez-le en abomination : Iniquilatem odio habui , et abominatus sum {Psal. cxviii, 1G3) ; et pour cela, évitez-en telle et telle occasion ; et, quand vous serez sollicité de le commettre-, d'abord élevez votre âme à Dieu, songez qu'il vous regarde , et dites comme Joseph {Gen. XXXIX, 9) : Quomodo possum hoc malum facere, tt peccare in Deum tneum ?