NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR M. TRONSON
Louis Tronson, né à Paris en 1622, était fils d'un secrétaire du Cabinet {*). Ayant embrassé l'état ecclésiastique, il devint d'abord aumônier du roi; mais le désir d'une plus grande perfection lui fit quitter cet emploi, en 1655, pour entrer dans la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice , fondée depuis quelques années par M. Olier, et dont il fut élu supérieur général en 1676. il est difficile d'obtenir une considération plus générale et ]»lus méritée que celle dont M. Tronson était honoré, au dehors comme au dedans du séminaire. Une piété éminente , une instruction aussi solide que variée, une grande aptitude pour les aflaires et pour le maniement des esprits , justifiaient le respect et la confiance que lui témoignaient les personnages les plus distingués à la cour et dans le clergé. Il mourut à Paris, le 26 février 1700, après avoir consolidé, par la sagesse de son gouvernement, l'œuvre importante que M. Olier avait heureusement commencée.
Les qualités éminentes dont il était doué se manifestent surtout dans un volumineux recueil de ses lettres, qui se conserve au séminaire de Saint-Sulpice. On y trouve tout à la fois d'excellents avis pour la vie spirituelle, des règles importantes pour le gouvernement des séminaires, et une foule de traits curieux, relativement à l'histoire ecclésiastique du temps (**).
On a aussi de M. Tronson plusieurs ouvrages imprimés et manuscrits. Nous indiquerons seulement ici ses ouvrages imprimés, en suivant l'ordre de leuir première publication.
1" Selectœ Conciliorum et Palrum sententiœ, de sacratissimo clericorum ordine, ac "^ eorum vita, prœcipuisque virtutibus. Paris, 166i, petit in-i".
2° Forma Cleri. Paris, 1669, 3 vol. petit in-12; 1727, in-i". C'est un recueil de passages tirés de l'Ecriture, des conciles et des saints Pères, sur la vie et les mœurs des ecclésiastiques. La première édition, publiée en 1669 sans la participation de l'auteur, est divisée en trois parties qui traitent 1° de l'état ecclésiastique en générai, et des différents ordres; 2° des principales vertus auxquelles un ecclésiastique doit s'appliquer; 3° des principaux vices qu'il doit éviter. A ces trois parties l'édition de 1727 en ajouta quatre nouvelles, d'après les manuscrits de M. Tronson : elles ont pour objet les principaux moyens d'acquérir la perfection ecclésiastique, les obstacles qui peuvent en détourner, les principes fondamentaux qui doivent servir de règle à un ecclésiastique , enfin les principales fonctions de l'état ecclésiastique. Cette dernière édition , publiée d'abord in-4% a plusieurs fois été réimprimée en 3 vol. in-12 et in-8", Paris, 1770, 1822, etc.
3* Examens particuliers sur divers sujets propres aux ecclésiastiques et à toutes les personnes qui veulent s'avancer dans la perfection chrétienne. Lyon , 1690 , 2 vol. in-12 .. souvent réimprimé. Pour montrer l'importance de cet ouvrage , il suffit de rappeler qu'il
(*) On appelait alors secrétaires du Cabinet les of- relatifs aux affaires d'Etat et à toutes les affaires imficiers chargés d'écrire les lettres particulières du portantes de la couronne. (Voy. le Dictionnaire uniroi. Ils étaient au nombre de quatre , et prenaient verset de Trévoux et le Dictionnaire de Muréri, araussi les litres de secrétaires de la chambre et de \\c\09. Secrétaires.)
conseillers du roi en ses conseils. Il ne faut pas les (*) M est parlé de ce recueil dans la Vie de M.
confondre avec les secre/rtMfSfi'Efat qui étaient aussi Olier, tom. 1, page il. La société de Saint-Sulpice
au nombre de quatre depuis le règne de Henri II, n'en a pas encore préparé l'édition, ou du moins
ei qui expédiaient , par ordre du roi , tous les actes elle n'a pas encore jugé convenable de le publier.
OFUVRKS COMPL. DB M. Tbonson. L *
„1 NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR M. TRONSON. r
est regardé depuis longtemps comme un livre manuel pour le clergé. 11 suppose une connaissance très-étendue des saints Pères et des auteurs ecclésiastiques, mais surtout des voies intérieures et du cœur humain.
4" Traité de l'obéissance. Paris, 1822, in-12.
5° Manuel du séminariste^ ou entretiens sur la manière de sanctifier les principales celions de la journée, suivi de plusieurs autres opuscules. Paris, 1823, 2 vol. in-12.
6° Retraite ecclésiastique , suivie de méditations sur Vhumilité pour le temps de rAvent. Paris, 1823, in-12.
T Entretiens et Méditations ecclésiastiques. Paris et Lyon, 1826, in-12. L'auteur y traite de la vocation à l'état ecclésiastique, des principales obligations des prêtres , des vertus qu'ils doivent pratiquer et des défauts qu'ils doivent éviter. Cet ouvrage peut être considéré comme la suite et le complément naturel des Entretiens recueillis dans le Manuel
du séminariste.
M. Tronson fut aussi éditeur du Traité des saints ordres, composé par M. Olier et publié pour la première fois à Paris en 1677, in-12. C'est à M. Tronson qu'on doit les nombreuses citations de l'Ecriture et des Pères qu'on lit à la marge de cet ouvrage, à l'appui de la doctrine de M. Olier. Il avait publié quelque temps auparavant les Lettres spirituelles de ce dernier (Paris, 1672, in-8) ; la Préface de ce recueil est de M. Tronson.
MANUEL DU SEMINARISTE.
Sicdecet omnlno clericosin sorlem Ddftiini vocatos vilam moresque suos omnes componere, ut habitu, geslu, iiicessu, sermoiie, aliisque omnibus rébus, nil nisi grave, moderatum ac religione plénum prae se feront.
{Conc. Trid., sess. 22, De reform., cap. 7.)
ENTREIIEN,-PRBIIER.
De la perfection à laquelle on doit travailler dans le séminaire.
Ces entretiens, que nous commençons, sont destinés particulièrement à faire connaître à ceux qui viennent au séminaire la manière de faire saintement et chrétiennement toutes les actions de la journée.
Comme c'est la voie la plus courte et la plus solide pour arriver à une haute sainteté, et que Dieu ne nous demande pas , pour la perfection, que nous entreprenions des actions extraordinaires et singulières, mais que nous accomplissions parfaitement celles que nous avons tous les jours entre nos mains ; je puis dire que ces entretiens sont les plus utiles de tous ceux que vous pourrez entendre dans la maison. Mais, comme les instructions et les pratiques que nous y donnerons demandent une âme désireuse de la perfection, j'ai cru, avant que de descendre dans le détail, qu'il était à propos de vous parler en général de la perfection à laquelle on doit travailler dans le séminaire. C'est ce que nous ferons dans cet entretien, où nous avons besoin de vous dire deux choses : 1° Les motifs qui nous obligent à bien employer le temps que Dieu nous donne dans la maison, et d'y îaire de grands progrès dans la perfection ; 2° Les eaipêchements et les obstacles qui pourraient s'opposer à ce dessein.
Pour les motifs qui nous obligent à travailler avec ferveur, pour acquérir la perfection, pendant que nous sommes dans le séminaire , et à nous rendre pour cela fidèles à tous les exercices que l'on y fait,
j'en trouve trois considérables ; je vous prie d'y faire attention.
1° La facilité. C'est ce que tout le monde désire ; on se rebute dans les difficultés; on cède aux peines qui sont considérables; on succombe enfin sous des fardeaux qui sont pesants ; en yn mol, nous sommes dans une telle faiblesse en cette vie, que nous renonçons souvent à la poursuite du bien qui nous serait utile, pour ne point souffrir la peine qui se rencontre dans sa recherche. D'où vient cela ? On désire le bien, mais on le veut facile. C'est pourquoi Notre-Seigneur même, qui connaît le fond de l'homme , et qui sait condescendre adroitement, mais utilement et saintement, à ses infirmités, lorsqu'il le veut engager indispensablement à son service, il lui en propose d'abord la facilité par ces paroles : Jtigum enim meum suave est, et onus meum levé {Matth. xi, 50 ) : la loi que je vous donne est un joug, mais il est doux; c'est une charge, mais elle est légère ; le mot de joug vous effraye, celui de douceur vous rassure ; si celui de charge vous dégoûte, sa légèreté vous y convie, jugum suave, onus levé. Voilà un des premiers motifs et des plus amoureux dont Notre-Seigneur se sert dans l'Évangile, pour convier les hommes à la pratique de la perfection qu'il leur propose : sa facilité ; et c'est le premier dont je me sers, et qui doit, ce me semble, nous obliger à nous rendre fidèles et fervents à nos petits exercices , et à travailler à nous avancer beaucoup dans la perfection ; sa facilité.
Facilité très-grande , quant aux choses que l'on fait dans la maison ; quant à la manière dont on les fait; quant à la grâce.
1° Quant aux choses que l'on fait dans la maison.
Qu'est-ce qu'on y fait ? Ne nous arrêtons plus à présent aux bruits du monde, n'écoutons plus ce que disent les enfants du siècle, qui, pour nous éloigner de la terre promise, veulent faire croire que c'est un pays fâcheux, plein de monstres, une terre qui dévore ceux qui l'habitent-; ne nous laissons plus enchanter par les ennemis de la perfection ; nous sommes en état d'en faire nous-mêmes l'expérience. Il ne faut que jeter la vue sur le détail des exercices ; ouvrez les yeux, et vous verrez ce qui en est. Se lever après sept ou huit heures de repos, et se lever dans des dispositions saintes et des pensées chrétiennes, qu'y a-t-il de plus doux? Une heure
chaînes que celles de l'amour de Jésus-Christ t ISon teteneat catena ferrca, sed catena Christi, disait un saint Père à un solitaire. Ubi amatur, non laboratur; aut si laboratur, labor amatur. Suscipite jiujum Christi; nolite imere quia jugnm est; festinate quia levé est, non conterit colla sed honestat. Quid dubitatis? Quid procrastinalis? Non alligat cervicem vinculis, sed mentem gratia copulat; non neci;ssitate constringit, sed voluntalem boni operis di~ rigit. (Amdros.) Cervici ornamenta stint, non onera
Facilité en troisième lieu, quant à la grâce avec laquelle on les fait. Plus on a de grâces, moins on
d'oraison , c'est bien peu pour la grandeur de nos a de peine. (Chrysost.) Rien de plus délicieux que la
besoins, c'est bien peu pour l'étendue de nos de- manne, cependant les Juifs s'en dégoûtent : rien de
voirs, c'est bien peu pour satisfaire à l'étendue de plus dégoûtant que les croix, cependant saipt Paul
nos obligations immenses envers Dieu, dont nous y trouve sa joie : d'où vient cela ? De la différence
lui sommes, à chaque heure, redevables paur ses de la grâce; plus elle est abondante, et plus on
bienfaits continuels. La sainte Messe et la commu- trouve de facilité à ce qu'on fait. Je ne prétends
nion, c'est la joie des Chrétiens , c'est l'attrait de leurs cœurs, c'est leur centre et leur repos. La lecture de l'Ecriture sainte , c'est la nourriture de notre âme la plus douce et la plus délicieuse. Ensuite l'examen , les entretiens, les conférences, les études réglées, conformes à notre emploi et à notre profession ; en conscience , qu'y a-t-il en cela de difficile ? C'est ce que l'on fait dans la maison;, ce que tous les Chrétiens devraient faire dans la leur : à chaque jour son emploi, à chaque heurs de si saintes et de si douces occupations, à chaque moment l'accomplissemenfde la volonté de Dieu, d'une manière si suave et si certaine, comme nous vous l'expliquerons ailleurs plus amplement ; qu'y a-t-il en cela de rude ? qu'y a-t-il de fâcheux ? qu'y a-t-il de pénible? Cependant c'est tout ce qui est ici nécessaire pour nous perfectionner; car notre perfection, pendant que nous sommes dans la maison, ne consiste point à entreprendre des actions hautes, cxtiaordinaires et difficiles, mais à bien faire tous nos petits exercices; c'est tout ce que Dieu demande de nous. Facilité donc , en premier lieu, quant aux choses que l'on fait dans la maison.
Facilité en second lieu, quant â la manière dont on les fait. Notre-Seigneur, dans l'Évangile, dit que
pas m'étendre sur les grâces particulières que Dieu communique dans le séminaire : il me suffit de vous dire qu'il y en a de très-abondantes, et Dieu veuille seulement que nous y soyons fldèles ; l'expérience vous le fera connaître. Lorsque nous voyons dans les cloîtres des faces blêmes, des mines austères, des visages défaits , des corps exténués, des squelettes vivants, nous croyons que cela est rude, et cependant c'est là leur joie. D'où vient cela ? De la plénitude de la grâce que Dieu leur donne. Cependant nous n'avons pas leurs peines, et nous avons leurs grâces ; car l'esprit ecclésiastique renferme toute la grâce qui est communiquée aux ordres particuliers. Facilité donc quant à la grâce avec laquelle on agit.
Il est vrai, qu'à regarder les choses quant à l'extérieur, et comme on les envisage dans le monde, on a peine à se convaincre de cette joie, et à croire qu'il y ail des roses au milieu de ces épines : Qui videbant me foras, fugerunt a me, dit la plus belle et la plus sainte de toutes les épouses, selon la pensée de saint Bernard : Ipsi etiam Christo, dit le même saint, si Judaicis consideretur oculis, non erat species, ncque décor. Ainsi, quand on ne considère que l'extérieur des exercices, que l'écorce du règlement,
son joug est doux et sa charge légère ; pourquoi ? quand on y trouve quelque ombre et apparence de
Saint Augustin nous le dit en deux mots : \iœ Do- peine, je ne m'en étonne pas; mais ces ombres sont
viini durœ sunt timori, levés amori; et la raison bientôt dissipées, lorsque Notre-Seigneur nous en
qu'il en donne est que : Cliaritas facit prœcepti sur- fait connaître la vérité ; et l'onction que Dieu y
cinam levem, non solum non prementem onere pan- donne est si surprenante, et rond ce poids si agréa-
dcrum, sed etiam sublevantem vice pennarum. Ainsi, ce qui rend la loi de Dieu facile, c'est la manière dont on la fait (1), c'est l'amour. Or c'est le fondement de tous nos exercices, c'est le seul esprit qui nous y porte, c'est le seul lien qui nous rassemble, c'est la seule clôture qui npus retient; car qui estce qui nous assujettit à tous nos règlements? L'amour. Oh! (ju'il est doux de n'avoir point d'autres
• (1) Pratique.
ble, que, comme remarque saint Bernard, non solum non onerat, sed etiam portet, cum quid portandum imponit ; en sorte que ceux qui, auparavant que de l'avoir éprouvé, y avaient le plus de répugnance, se trouvent souvent obligés, après en avoir fait l'expérience, à s'écrier avec le même saint: Ojugmn sanclumamoris, quam dulciter capis, gloriose laqueas, suuviter promis, delcclanler oneras, fortiter stringin
5 MANUEL DU SEMINARISTE.
pruaentfr entdis ! Voilà le premier motif, la facililé.
Ajoutez à ce premier motif, que si nous ne travaillons sérieusement et avec ferveur à la perfection, pendant que nous sommes dans ce lieu de retraite, et séparés du monde, nous ne le ferons jamais : c'est le second motif. Et ceci vous paraîtra évident, si vous voulez faire avec moi trois petites réflexions. La première, que nous n'avons ici que cette seule affaire ; la seconde, que nous avons beaucoup de secours qui nous la facilitent ; la troisième, que nous n'avons presque aucun obstacle qui nous arrête et qui nous en détourne ; on a au contraire dans le nionde beaucoup d'affaires, peu de secours, beaucoup d'obstacles; d'où je tire cette conséquence, laquelle, à mon avis, est convaincante, que si nous n'avançons point dans la perfection, à présent que nous n'avons que cette seule affaire, que tout nous y porte, que rien ne nous en détourne, il n'y a nulle apparence que nous y avancions, lorsque nous aurons beaucoup d'autres affaires, que nous aurons beaucoup d'obstacles, et que nous ne trouverons plus tant de secours.
Ici nous n'avons que celte seule affaire : car que faisons-nous depuis le matin jusqu'au soir? Nous n'avons qu'à travailler à notre avancement, à notre perfection. Or, dans le monde, tant d'embarras, tant d'affaires, tant de visites. Ajoutez que, dans le monde, quelque bon dessein que l'on ait, quelque bonne résolution que l'on ait prise, il y a trois grands obstacles à la perfection : les compagnies, les occupations, les divertissements. 1° Les compagnies, car quoique nous soyons sur nos gardes, nous ne les éviterons pas aisément; et lorsque nous ne les cbercherons pas, elles nous chercheront. Or il y a toujours, dans ces compagnies, perte de temps, discours ordinaires du monde, petites liaisons secrètes, qui s'y glissent, et qui nous attachent insensiblement aux créatures. 2° Les occupations ou mauvaises, ou périlleuses, ou au moins dissipantes. 3° Les divertissements presque toujours mêlés avec le péché. N'est-ce donc pas une tromperie manifeste de croire que si, maintenant que les compagnies et conversations sont utiles, nos occupations saintes nos divertissements innocents, nous n'avançons point dans la vertu, nous le ferons lorsque nous y aurons tant d'obstacles, et que nous nous sauverons lorsque tout nous en détournera, ne pouvant pas y arriver lorsque tout nous y porte ? C'est un abus. Nous avons ici de grands secours ; or. Qui, oppurtnnitatem deseril, opportunitas eum fugit. (S. Bo.vAVENT.) Vœ qui spernis, nonne et ipse sperneris? Ideo dum tempus liabemus, operemur bonum. (Galat. VI, 10.) Venient enim dies, cum tempus non erit amplius. {Apoc. X, 6.)|
Enfin, le troisième motif qui nous doit obliger à travailler ici solidement à la perfection, c'est le compte exact qu'il faudra rendre, le châtiment rigoureux que nous devons attendre, si nous ne le faisons. Il y a trois choses, qui font que Dieu chà-