ENTRETIEN XV
Du repas.
Le repas, qui va faire la matière de cet entrelien, est une action d'une telle nature , qu'elle demande toute la présence de notre esprit et tout l'effort de notre coeur pour la bien faire ; et, à moins que d'y apporter une attention particulière et une vigilance tout extraordinaire, je puis dire que nous sommes en très-grand péril de ne la faire jamais chrétiennement. Aussi lorsque le grand Apôtre nous en parle , et qu'il nous avertit de rapporter à Dieu toutes nos actions, il nous marque celle-ci plus particulièrement avec toutes les autres : Sive mandueatis, sive bibitis, sive aliud quid facitis, omnia in gloriam Dei facite {I Cor. x, 32), et au lieu que pour les autres, il se contente de les toucher en général, sive aliud quid facitis; il détermine en particulier celle du repas , pour nous faire connaître que nous devons apporter un soin tout particulier pour le bien faire. Et c'est ce que TEglise nous fait aussi suffisamment connaître dans les prières qu'elle nous ordonne de réciter avant cette action ; car pourquoi tant de prières pour une action commune ? Dans les autres qui sont ordinaires nous ne voyons point qu'elle ait cette coutume ; c'est pour nous dire qu'il faut que nous y apportions une diligence extraordinaire ; et que si nous devons veiller beaucoup sur toutes nos actions , suivant le conseil de Notre-Seigneur dans l'Evangile , il faut en celle-ci une vigilance, une attention exacte pour nous en bien acquitter. C'est ce que vous verrez plus amplemeuj dans la suite de cet entretien, où, pour suivre notre méthode ordinaire, nous vous parlerons de fimpor-
Dans les autres actions nous vous avons proposé d'abord leur excellence ; et , par cette vue nous avons tâché de vous exciter à les bien faire : mais dans celle-ci, nous prenons une voie toute contraire, et nous vous représentons sa bassesse. Voici trois réflexions auxquelles je vous prie de faire attention, pour avoir l'éclaircissement de ce motif, et pour en découvrir la force et l'étendue.
La première , c'est que cette action est tellement basse, terrestre et animale, qu'elle ne met aucune différence entre l'homme et la bête ; car l'homme qui, par sa nature, est infiniment élevé par-dessus tous les animaux , et qui par grâce se trouve pardessus les anges, et en société même de Dieu, par la participation de sa divine nature, se trouve néanmoins tellement dégradé dans cette action, qu'il y est abaissé au-dessous même de l'homme ; et il se trouve entièrement semblable aux animaux. Il n'y a point de reproche plus sensible à un homme , et particulièrement à un homme d'esprit, que de lui dire qu'il est une bête. Or, c'est pourtant où nous sommes ravalés dans cette action ; car, au lieu que nous pouvons nous repaître de la nourriture céleste et toute divine dont les anges et Dieu même se repaissent, nous nous trouvons, dans cette action, réduits à la nourriture des animaux; en sorte que, si nous ne la sanctifions par la pureté de nos intentions, on peut dire de nous et avec sujet : NiJiil habet homo jumento amplius. {Eccli. in, 19.) Examinez une bête et un homme qui mangent, vous n'y trouverez extérieurement aucune différence : Nihil habet homo jumento amplius ; le cœur seul et les dispositions intérieures en peuvent faire le discernement ; n'est-ce pas assez pour nous obliger de les y apporter, afin de nous relever de ce reproche? N'est-ce pas assez pour nous obliger à une vigilance particulière ?
Ajoutez, pour une seconde réflexion, que nous avons deux sortes d'actions, qui demandent de nous une attention tout extraordinaire : celles qui sont extrêmement saintes, celles qui sont extrêmement basses et grossières. Celles qui sont extrêmement saintes, à cause des grandes dispositions qu'elles demandent en celui qui les fait : autrement, il serait en péril d'en profaner la sainteté : ainsi la sainte Messe, la sainte communion, le saint Office, etc. Quiconque ferait ces hautes actions d'une manière commune et sans s'être bien préparé, s'exposerait à les mal faire, parce que leur sainteté demande une grande préparation. Mais il y en a d'autres qui sont fort basses et terrestres, comme l'action dont nousparlons, et celles-làne demandent pas aussi un moindre soin ; car, comme elles sont de
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leur .nî»Uire extrêmement dissipantes, il est impossible d'y observer toute l'auention et l'application qui est nécessaire pour les bien faire, à moins que d'y apporter une très- grande diligence; or telle est Taclion du manger.
La troisième réflexion est que, plus cette action est basse et terrestre, plus il faut d'eflorts pour l'élever et la faire monter jusqu'à Dieu. Plus une pierre est massive et pesante, et plus on a de peine de • »nlever sur le haut d'une muraille : on se sert de machines et de grues, et il faut faire plus ou moins d'efforts, selon la pesanteur de la pierre que l'on enlève. Machina mentis vis amoris, dit saint Grégoire (Moral.) ; de sorte que plus l'action sera basse., ter- ' restre, massive, pesante de sa nature, et plus il faudra faire d'efforts, pour l'élever à Dieu et la sanctifier. Voilà le premier motif qui nous oblige à veiller sur cette action , sa bassesse ; et à moins que d'y apporter une attention exacte, nous ne la sanctifierons jamais ; non-seulement cette action est basse, mais elle est périlleuse ; c'est le second motif.
Lorsque quelqu'un se trouve obligé de s'exposer sur une mer orageuse et pleine d'écueils ; ou qu'il est nécessaire d'aller dans des lieux difficiles, oîi l'on ne voit de toutes parts que des précipices, il ne faut point d'autres raisons pour l'obliger à une grande vigilance, que la considération des périls où il se trouve. Cette seule vue rappelle toute l'atlenlion de son esprit, et le tient dans une application continuelle, pour se conserver au milieu de ces périls. Or, c'est ce que je trouve dans l'action dont je parle, elle est toute pleine d'écueils et tout environnée de périls : périls avant l'action, périls dans l'action, périls après l'action. Périls avant l'action, par le désir immodéré et l'appétit déréglé de la nourriture. J'est ce qui porte à l'impatience, au murmure, à la tristesse, à la colère et à beaucoup d'autres émotions qui naissent dans notre cœur. Oh ! qu'il est difïlcile de régler ce désir lorsqu'il est violent ! quand la nature est affamée, qu'elle nous sollicite, qu'elle nous inquiète pour lui donner ce qu'elle croit lui cire nécessaire, quelle peine à se modérer dans ces occasions, et quelle violence ne fautil point se faire, pour réprimer ces mouvements? Et cependant les dérèglements, que l'on commet par ces désirs, dit admirablement saint Grégoire ( Jl/or«/., lib. III, cap. 27), sont quelquefois plus criminels que ceux que l'on fait en prenant sa nourriture : Nonnunquutn et abjectius est (luod desideratur, et tamen ipso œstii immensi desiderii detC' rius peccatur. Voyez un Esaïi, dit ce même saint (Ibid.); ce qu'il désire n'est point criminel, et cependant l'ardeur et la violence de son désir le rend coupable, quia magno a-stu desiderii vilem cibum concupivit. Neque enim cibut, sed appctitm in desi' dcrio est.
Périls en second lieu pendant Faction, mais en si grand nombre, qu'il y a peu de personnes qui 1;3 évitent, et qui ne s'y trouvent enveloppées.
Saint Thomas (2-2, quresi. 4, 148, art. 4) les réduit tous à deux sortes: les uns qui regardent b nonr riture que l'on prend, les autres qui regardent l'action par laquelle on la prend. Ceux qui regardent la nourriture que l'on prend sont de trois sortes : les uns regardent la substance même de la nourriture; les seconds la quantité de la nourriture ; les troisièmes, les circonstances de la nourriture : trois grands écueils qui nous sont marqués dans les saints Pères, et où nous voyons dans l'Écriture que plusieurs ont fait naufrage, et où nous sommes en danger nous-mêmes de nous trouver enveloppés , à moins que d'y faire attention. 1° Pour la substance des viandes. On ne se contente pas des communes et ordinaires, on en désire de plus exquises, de plus délicates, de plus satisfaisantes : écueil extraordinairemenl redoutable : c'est, dit saint Grégoire, où les Israélites se perdirent autrefois dans le désert : Ecce furor Domini concitatns in populum, percussit eum plaça magna. (Num. u, 33. ) Ils ne se contentèrent pas de la nourriture que Dieu leur avait donnée : Anima nostra nauseat super cibo isto levissimo; ils en voulurent d'autres qui leur paraissaient plus excellentes et plus considérables, et ce fut la cause de leur perte : Populus in eremo occubuit, dit ce grand saint ( Ibid.), quia despecla manna cibos carnium, quos lautiores puta • vit, peliit. Premier écueil qui se rencontre dans cette action, mais écueil extraordinairement à craindre; en un seul jour, plusieurs milliers de personnes y ont fait naufrage, et plusieurs y périssen* encore tous les jours ; péril dans la substance et dans la nourriture. Péril en second lieu dans la quantité. C'est ce qui perdit autrefois une ville abominable : Hœc fuit iniquitas Sodomœ , abundantia panis (Ezecli.wi, 49) ; et saint Grégoire faisant réflexion sur ces paroles : Jdcirco salutem perdidit, quia men" suram moderatœ refeclionis excessit (Moral.), dit que la cause de sa perte ne fut pas la nourriture trop exquise, mais trop abondante, abundantia panis. La nourriture nous est donnée pour le besoin, et lorsque nous en prenons au delà de ce qui nous est nécessaire, c'est en abuser ; car qu'est-ce qu'abuser d'une chose? c'est, dit saint Basile, en prendre au delà de la nécessité : Abusus est usus extra necessarium. (Rey. fus., reg. 20.) Tout ce qui est au delà de la nécessité, dit saint Clément d'Alexandrie (Pœdagoy. lib. ii, cap 1), vient du démon : Quod amplius est, ex supcrfluo est ; quod autem est ex superfluo, esse a diabolo declaravit Scriptura ; est, est; non, non : quod enim his amplius est, a malo est. Péril d'autant plus à craindre, que, comme ii est très-tliflicile à reconnaître, il y a aussi fort peu de personnes qui le puissent entièrement éviter : Et quis est. Domine, qui non rapiatur uliquantulum extra mêlas necessitatis? (AuG., Confess., lib. x, c. 31.) Car qui est-ce (pii peut prescrire celte mesure précise cl ce juste point de la nécessité? Saint Augustin lui-même, si rempli de lumières, avoue néan-