CHAPITRE III
Trois raisons dont se sert saint Paul pour nous porter à l'obéissance.
Saint Paul, écrivant aux Hébreux sur ce sujet , leur dit : Obéissez à vos supérieurs, et soyez-leur soumis; car ils veillent sur vous, comme devant rendre compte de vos âmes ; afin qu'ils le fassent avec joie, et non en gémissant , ce qui ne vous serait pas avantageux : « Obedite prœpositis vestris , et stibjacele cis : ipsi enim pervigilant, quasi rationem pro animabus vestris reddiluri , ut cum gaudio hoc faciant , et non gemenles ; hoc enim non expedil vobis. > {llebr. MU , 17.) Nous voyons dans ces paroles trois raisons d'obéir, d'autant plus dignes d'attention, qu'étant dictées par le Saint-Esprit à ce grand Apôtre , cl données à tous les Chrétiens pour fondom«ut de leur conduite , nous ne pouvons manquer d'en lireT beaucoup de fi-uit, si nous y faisons toute la réflexion qu'elles mérilent.
(18) Si quidpiauimurmuralionis viliun», vel parv;e slibus, cl anliquis rovcslilum, qn.T fucrant sequççujuslibfl inoiiedicnliic (iilpani proccssisse dcpre- Mral:r. ilepclkinl. ( De instil., lib iv, cap. G. ) h"udcrint, cxuonlcs eum quibus indulus iuerat vc-
505 TllAiTE DE LOBEISSANCE. — PiVllT
La proniii-rc raison d'obéir à nos supérieurs et de faire exaolfuienl ce ([u'ils nous disent, c'est qu'ils sont chargés de veiller sur nous, et de rendre compte ù Dieu de notre conduite. C'est là un des plus grands sujets de repos et de joie que l'on puisse avoir en celle vie, et ce qui l'ait le grand bonheur des personnes qui vivent dans les communautés. Votre supérieur peut manquer en vous commandant ; mais |K)ur vous , vous êtes assuré qne vous ne sauriez manquer en lui obéissant comme vous devez ; car, s'il y a du mal , ce sera lui seul qui en répondra. Dieu vous demandera seulement si vous avez fait ce qu'on vous a ordonné ; si vous l'avez fait , vous voilà suiTisamment déchargé, et, comme dit saint Jean Climaque, ce vous sera devant Dieu une sulfis;\nte excuse qui fera que vous n'aurez aucun sujet de crainte, lorsqu'il faudra rendre compte de vos actions : Secnrus de omnibus rationem reddes. (Grad. 4.) On ne vous demandera point s'il vous a été utile de faire telle ou telle chose , s'il aurait été meilleur de vaquer à quelque autre exercice , si Notre-Seigneur ne demandait point de vous une vie plus austère : tout cela , au fond, ne vous regarde point; cela ne sera pas mis sur vos comptes , mais sur ceux de votre supérieur ; et vous ne serez point obligé d'en rendre d'autre raison, sinon que vous avez obéi. N'est-ce pas assez pour être en assurance .' 0 l'admirable et souveraine liberté , s'écrie un pieu\ auteur^ qui fait qu'on ne saurait presque s'égarer, et qui rend un homme , en quelque manière, impeccable : 0 summa libertas, qua obtenla , rix possit Itomo peccare. (Regul. monacli., cap. 6; apud S. Hieron.) Voilà 'e privilège de l'obéissance, et une des plus fortes considérations que nous puissions prendre pour nous faire aimer et pratiquer cette vertu.
Quand on est dans le monde et entièrement livré à soi-même, on est presque toujours dans l'incertitude si l'on fait ce que Dieu veut. Comment i»n prêtre, par exemple, saura-t-il si c'est la volonté de Dieu qu'il prêche, ou si elle ne serait point plutôt qu'il s'appliquât à la confession ? Comment ne pas craindre dans un emploi si périlleux , si on s'y engage ? et comment ne pas craindre en le fuyant , si en même temps on se voit en état de l'exercer utilement? C'est le plus grand embarras et. la plus grande peine des saintes âmes qui désirent d'être lidèles à Dieu dans le monde ; elles voudraient faire la volonté de Die«i, mais elles ont de la peine à la connaître ; et que ne donneraient-elles point pour en être assurées? Or c'est ce que l'on trouve dans les communautés, par l'obéissance en toutes choses, et par la soumission entière aux supérieurs ; car on est assuré que Dieii veut qu'on obéisse et que l'on fasse exactement ce qu'ils disent.
C'est pourquoi saint Jean Climaque , parlant de l'obéissance , dit que c'est une navigation sûre et un voyage qu'on fait en dormant : Tula naviyalio , iter dormiendo confcctum. (Grad. -4.) Car, comme celui
. 1. DE L'OBEISSANCE EN CENEKAL. 56<r
qui s'embarque dans un b(m vaisseau et sous b' conduite d'un bon pilote, avec un vent favorable , ne doit point se mettre en peine de la route qu'il doit prendre, et que sans effort il avance toujours et arrive enfin an port, même en doi=mant : ainsi, celui qui s'embarque dans une communauté et qui y vit sous l'obéissance n'a plus à s'inquiéter de, ce qu'il doit faire ; et cependant il ne laisse pas d'avancer vers le ciel et d'arriver enfiji à la perfection, parce que les supérieurs, comme de bons pilotes, veillent et travaillent pour lui , pendant qu'il se repose : Ipti enini pervigilant , quasi rationem rcddituri.
Quel avantage de pouvoir passer le torrent de ce monde, où il y en a tant qui périssent, sur les bras et sur les épaules de quelqu'un qui nous soutienne et qui nous porte ! Or c'est le privilège de l'obéissance. < Car, savez-vous, » dit un saint l'ère , « ce que c'est que d'obéir ? c'est passer à la nage cette vaste mer, étant soutenu et soulevé par les mains d'un autre. Voilà le bonheur de ceux qui , dans les communautés, s'abandonnent en tout à l'obéissance : ils sont toujours entre les bras de leurs supérieurs ; et, au milieu des périls et des embarras, ils sont continuellement soutenus par l'exacte soumission qu'ils leur rendent : Aliorum manibits sublali, et notantes mare hoc magnum IrajicitnU. »
Tant que nous vivons en communauté et sous l'obéissance , Dieu nous donne , pour ainsi dire , comme aux enfants d'Israël, un autre Moïse qui monte sur la montagne, nous déclare sa sainte volonté , nous interprèle ses commandements ; et ainsi nous pouvons dire ce que disaient les enfants d'Israël, quand ils avaient quelques doutes et quelques difficultés : Allons consulter et interroger le Voyant : 1 Eamus ad Videnlem. »(/ Rcg. ix, 9.) Us donnaient au prophète le nom de Voyant, parce qu'il .voyait la volonté de Dieu, et que Dieu même la lui faisait entendre , afin qu'il l'exposât au peuple. Or c'est le même avantage que nous avons ici ; car, en tous nos embarras et en toutes nos difficultés, nous pouvons dire : Allons trowver celui que Dieu nous a donné pour prophète , et qu'il a établi son lieutenant, pour nous déclarer sa volonté. Ainsi nous jouissons de celte bénédiction et de cette félicité dont parle le prophète Baruch , lorsqu'il dit : Oh ! que nous sommes heureux de pouvoir si aisément connaître la volonté de Dieu, de pouvoir sans^ peine discerner ce qu'il désire, et de voir si clairement ce que nous devons faire pour plaire à sa divine majesté! Beati sumus,- Israël, quia quœ Deo< placent, manifesta snnt nobis. [Baruch iv, ^.)
La seconde raison dont se sert l'apôtre saint Paul , pour nous [porter à l'obéissance, est que, par ce moyen, nous faisons en sorte que nos supérieurs s'acquittent avec joie de leur office; au contraire, lorsque nous manquons de soumission pour eux, nous leur donnons sujet de porter avec peine et en gémissant la pesanteur de leur charge. Obcdite prœ-
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fositis vestris... vt cum (jaudio hoc faciant, et non gementes. L'Apôlre témoigne, par ces paroles, b, compassion qu'il avait des supérieurs et celle qu'il nous ordonne d'en avoir ; car il veut que nous les consolions par notre soumission , et que, par la promptitude de notre obéissance, nous contribuions, autant que nous le pourrons, à diminuer la pesanteur de leur charge. Votre supérieur n'a-t-il pas déjà bien assez de peine, et n'a-t-il pas un fardeau assez pesant, lui qui doit veiller incessamment sur votre conduite et rendre compte de ce que vous faites, aussi bien que de ce qu'il fait lui-même? voulez-vous donc lui ajouter encore une charge mille fois plus pesante et plus fâcheuse , par votre résistance à ses ordres et à sa conduite ?
C'est une plus grande peine qu'on ne pense pour un supérieur, de voir des inférieurs si peu mortifiés, qu'il ne puisse faire d'eux ce qu'il voudrait , qu'il n'ose leur commander ce qu'il croirait le plus utile , qu'il se voit obligé d'étudier la manière dont il les avertira, pour ne les point rebuter, qu'il ne peut leur parler qu'avec beaucoup de circonspection, de réserve et de retenoe, de peur de leur déplaire, et dans la crainte qu'ils ne se soulèvent contre l'obéissance.
La difficulté de conduire ces gens-là ne se conçoit pas ; et elle me paraît semblable à celle qu'on éprouve à remuer un membre infirme. Vous avez mal au pied ; vous avez besoin de vous en servir ou de le remuer; vous ne le faites qu'avec douleur et avec peine ; la douleur même que vous ressentez est quelquefois si grande, que vous aimeriez mieux laisser ruiner une affaire , que de vous remuer du lieu où vous êtes. D'où vient cela? c'est que votre pied est infirme , et que dans cet état d'infirmité vous ne sauriez lui rien commander qu'avec de grandes difficultés. Ainsi en est-il d'une personne immortifiée, dans une communauté : elle donnera toujours beaucoup de peine et à la communauté et au supérieur, lorsqu'il faudra qu'on la remue et qu'on lui ordonne quelque chose; et la peine sera quelquefois si grande que, lors même qu'il s'agira d'une chose importante, on aimera mieux la laisser impariaite, que d'entreprendre de rien commander à une personne si mal disposée.
C'est ce que devraient sérieusement considérer tous ceux qui croient que c'est une chose bien douce et bien agréable que d'être supérieur, et d'avoir beaucoup d'enfants spirituels sous sa conduite. I/Ecriture sainte raconte de Rébccca , qu'après qu'elle eut ardemment désiré d'avoir des enfants, et que Dieu lui en eut accordé , lorsqu'elle commenta h éprouver les douleurs de l'enfantement, et qu'elle sentit les deux enfar-ts qu'elle portait dans son sein, B'entrebaltre à qui sortirait le premier, elle se repentit de sa demande et eut regret de sa fécondité. Si je (levais souffrir de la sorlc, disait-elle, et avoir tant de ficine , ne m' eût-il pas été plus avantaçieux de n'avoir voint d'enfants? n Si sic milù 'utvrum erai.
lELVRES COMPLETES DE M. TRONSON. î^f»8
qiiid necesse fuit concipere ? » (Gew. xxv, 22.) Ainst, quand un supérieur voit que ses hiférieurs ne lui rendent pas la soumission qu'ils lui doivent, que l'un fait les choses à contre-cœur, et que l'autre ne les fait point du tout, ou ne les fait que quand il lui plaît; que celui-ci réplique, l'autre se plaint, et cet autre murmure ; il ne peut alors s'empêcher de sentir de cuisantes douleurs, et gémissant sous le poids de sa charge : Oh! que je serais heureux, dit-il en lui-même, si je pouvais être dans quelque petit coin, sans être chargé de personne et sans antre soin que de faire ce qiCon m'ordonnerait! N' eût-il pas mieux valu pour moi jCavoir point d'inférieurs, que d'en avoir qui soient si peu soumis? Oh! qu'heureux e^l celui qui n'a soin que de lui-même, sans être obligé de répondre des autres, ni de veiller sur leur conduite! Il n'y a que celui qui a expérimenté ces peines et éprouvé ces douleurs, qui puisse comprendre combien elles sont sensibles. Ce qu'il y a ici de plus fâcheux pour ïin supérieur , n'est pas précisément la peine de commander, mais c'est de voir ce que souffrent ses inférieurs et le peu de vertu qu'il remarque en eux ; car, ayant un cœur de père et plein de tendresse pour ses enfants, il ne peut s'empêcher de ressentir leurs infirmités et d'être touché an vif de leur imperfection. Il gémit de voir qu'ils ne se veulent faire aucune violence , qu'ils ne sauraient se résoudre à surmonter leur humeur, et que les choses même auxquelles l'esprit de la grâce et de l'Evangile devrait porter avec plus de ferveur et de promptitude, sont précisément celles dont ils ont un plus grand éloignement, et où ils trouvent tant de difficultés, qu'ils ont toujours mille excuses et mille répliques, quand on leur conseille de s'y assujettir.
i Celui qui est tiède et lâche dans le sen'ice de Dieu, » dit le pieux auteur de V Imitation, « est tou jours infirme, quand il faut faire quelque chose qui ne lui plaît pas ; il est malade, quand on lui dit de se faire violence, et jamais il ne manque de prétexte et d'excuse pour s'exempter de ce qui n'est pas à son goût. » Ainsi quand une chose ne revient pas à notre humeur, nous disons que nous ne saurions la faire : mais la vérité est que nous ne le voulons pas ; car, quand nous le voulons , nous voyons fort bien que nous le pouvons : Magna vis voluntatis , dit saint Chrysostome, quœ nos cfficiet posse illa quœ volumus. {De laud. S. Panlu, hom. 6, t. II.) Nous sommes impuissants pour ce qui nous déplaît; mais quand une chose nous est agréable, jamais nous ne la croyons impossible. C'est la grande douleur du supérieur de voir ses inférieurs se flatter et se tromper ainsi eux-mêmes. Rien ne
l'afflige tant
que cette erreur , rien ne le touche si vivement que cette maladie spirituelle , cette paresse , celte immortification de ses enfants ; et c'est la seconde vue (jue saint Paul nous présente, pour nous porter à oi>éir parfail(Muenl à nos supérieurs et à faire exaclemeiil ce ([u'ils nous disent : Vt cum ijaudio hoc faciant, et non gementes.
3e9 TRAITE DE L'OBEISSANCE. — PART
Eaftilj la troisième raison dont l'Apôtre se soi t pour nous porier à l'obéissance, c'est qu'il ne nous serait pas utile de donner à nos supérieurs un si grand sujet de peines par notre désobéissance : Hoc cnim non expedit vobis. Ce ne pourrait être pour nous qu'une source de grands malheurs. Je ne parle point ici des grands biens dont on se prive par une coriduile peu soumise, et des misères que la désobéissance entraine après elle ; nous en avons parlé dans les chapitres précédents, et nous en parlerons encore dans ceux qui suivent; mais je dis seulement que, si vous n'obéissez pas ponctuellement, vous ne mènerez ici qu'une vie languissante, vous n'y trouverez aucune chose qui vous soit agréable, vous aurez le chagrin de voir qu'on vous laissera comme un membre inlirme , dont on ne saurait plus se servir ; et comme, pour ne pas vous rebuter tout à fait, on condescendra quelquefois à vos imperfections en vous laissant faire ce que vous voudrez, ce vous sera encore un surcroît de peines de voir que vous ferez toujours votre volonté et non celle de Dieu, ce qui devrait pourtant être votre exercice continuel dans la maison, aussi bien que votre unique occupation pendant toute votre vie.
Vous pourrez vous convaincre de plus en plus, dans la suite de ce Traitp, jcombien cet avis est iraportant ; et pour peu que vous vouliez faire attention à ce que nous dirons , vous verrez clairement que le seul moyen de vivre heureux et content dans la communauté, est de vous rendre parfaitement obéissant à vos supérieurs.