DEUXIÈME PARTIE
J'ai dit, dans la première partie de ma vie, que mademoiselle Habert la cadette m'appela pendant que sa sœur s'endortnait.
Mon fijs, me dit-elle, nous vous retenons-, j'y ai fait consentir ma sœur, ^t je lui ai répondu de votre sagesse ; car je croîs que votre physionomie et vos discours ne m'ont point trompée j ils m'ont domié de l'amitié pour vous, et j'espère que vous la mériterez. Voiis serez avec Catherine, qui est bonne et vertueuse fille , et qui m'a paru aussi vous voir de bon œil ; elle vous dira de quoi nous sommes convenues pour vous. Je pense que vous aurez lieu d'être content, et peutêtre dans la suite le serez- vous encore davantage ^ c'est moi qui vous en assure. Allez, mon fils, allez dîner ^ soyez toujours aussi honnête garçon que vous le paraissez-, comptez que je vous estime, et que je n'oublierai point avec quel bon cœur vous m'avez secourue ce matin dans ma faiblesse.
11 y a des choses dont on ne peut rendre ni l'esprit ni la manière ; et je ne saurais donner une idée bien complète, ni de tout ce que signifiait le discours de mademoiselle Habert , ni de l'air dont elle me le tint. Ce qu'il y a de sûr, c'est que son visage , ses yeux , son
ton , disaient encore plus que ses paroles , ou du moins ajoutaient beaucoup au sens naturel de ses termes , et je crus remarquer une l)onté , une douceur affectueuse , une prévenance pour moi y qui auraient pu n'y pas être, et qui me surprirent , en me rendant curieux de ce qu elles voulaient dire.
Mais, en attendant , je la remerciai presque dans le même goût, et lui répondis avec une abondance de cœur qui aurait mérité correction, si mes remarques n'avaient pas été justes; et apparemment elles Tétaient, puisque ma façon de répondre ne déplut point. Vous verrez dans la suite où cela nous conduira.
Je faisais ma révérence à mademoiselle Haberï pour descendre dans ma cuisine , quand un ecclésiastique (entra dans I^ chambre.
C'étgiit le directeur ordinaire de ces Dames ; je dis ordinaire, parce qu'elles étaient amies de plusieurs autres ecclésiastiques qui lepr rendaient visite, et avec qui , par surcroit, elles s'entretenaient aussi des affaires de leur conscience.
Pour celui-ci, il en avait la direction en chef ^ c'était l'arbitre de leur conduite.
Encore une fois , que tout ce que je dis là ne scandalise personne , et n'induise pas à penser que je raille indirectement l'usage où l'on est de donner sa con-^ science à gouverner à ce qu'on appelle de3 directeprs, et de les consultersur toutes ses actions.
Cet usage est sans doute louable et saint en luimême*, c'est bien fait de le suivre, quand on le suit
comme il faut , et ce n'est pas de cela que je badine; mais il y a des minuties dont les directeurs ne de-* vraient pas se mêler aussi sérieusement qu'ils le font, et je ris de ceux qui portent leur direction jusque-là.
Ce directeur-ci était un assez petit homme , mais bien fait dans sa taille un peu ronde ; il avait le teint frais , d'une fraîcheur reposée ; Tœil vif, mais de cette vivacité qui n'a rien d'étourdi ni d'ardent.
N'avez-voûs jamais vu de ces visages qui annoncent dans ceux qui les ont je ae sais quoi d'accommo* dant, d'indulgent et de consolant pour les autres, et qui sont comme les garans d'une âme remplie de douceur et de charité ?
C'était là positivement la mine de notre directeur.
Du reste , imaginez- vous de courts cheveux , dont l'un ne passe pas l'autre , qui siéent on ne peut mieux , et qui se relèvent en demi-boucles autour des joues , par un tour qu'ils prennent naturellement , lequel ne doit rien au soin de celui qui les porte ; joignez à cela des lèvres assez vermeilles, avec de belles dents, qui ne sont belles et blanches, à leur tour , que parce qu'elles se trouvent heureusement ainsi sans qu'on y tâche '.
Tels étaient les agrémens, soi-disant innocens, de cet ecclésiastique, qui, dans ses habits, n'avait
« Que parce qu'elles se trompent heureusement ainsi sans qu'on jr tâche. Tracer le portrait d'un directeur de femmes, entreprise devenue bien difficile après Boileau. Notre auteur, par le sel de ses plaisanteries, a su rajeunir un sujet qui semblait ëpuisé, et cette bonne grâce , cette élégance dont la nature et un heureux hasard
pas oublié que la religion même veut qu'on observe sur soi une propreté modeste , afin de ne choquer les yeux de personne* 11 excédait seulement un peu cette propreté de devoir -, mais il est bien difficile d'en trouver le point juste •, de sorte que notre ecclésiastique, contre son intention sans doute, avait été jusqu'à l'ajustement.
Mademoiselle Habert l'aînée, qui s'était assoupie , devina plus son arrivée qu'elle ne l'entendit -, car il ne fit pas grand bruit en entrant; mais une dévote, en pareil cas, a l'ouïe bien subtile.
Celle-ci se réveilla sur-le-champ en souriant de la bonne fortune qui lui venait en dormant; j'entends une bonne fortune toute spirituelle.
Cet ecclésiastique ^ pour qui j'étais un visage nouveau, me régarda avec assez d'attention.
Est-ce là votre domestique , mesdames ? leur dit-il. Oui, monsieur; c'est un garçon que nous avons d'aujourd'hui, répondit l'aînée ; et c'est un service qu'il a rendu à ma sœur qui en est cause.
Là-dessus elle se mit à lui conter ce qui m'était arrivé avec sa cadette, et moi je jugeai à propos de sortir pendant l'histoire.
Quand je fus au milieu de l'escalier, songeant aux regards que ce directeur avait jetés sur moi, il me prit envie de savoir ce qu'il en dirait. Catherine
passent pour faire seuls les frais; enfin ^ si Ton peut parler ainsi , cette négligence si industrieusement arrangée , sont autant de traits d''obserYation qui appartiennent au romancier, et dont il ne doit rien an poé'te.
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m'attendait pourtant dans sa cuisine; mais n'importe, je remontai doucement Tescalier. J'avais fermé la porte de la chambre , et j'en approchai mon oreille le plus près qu'il me fut possible.
Mon aventure avec mademoiselle Habert la cadette fut bientôt racontée; de temps en temps je regardais à travers la serrure ; et de la manière dont le directeur était placé, je voyais son visage en plein, aussi bien que celui de la sœur cadette.
Je remarquai qu'il écoutait le récit qu'on lui faisait d'un maintien froid , pensif, et tirant sur l'austère.
Ce n'était plus cette physionomie si douce, si indulgentequ'il avait, quand il était entré dans la chambre; il ne faisait pas encore la mine; mais je devinais qu'il allait la faire, et que mon aventure allait devenir un cas de conscience.
Quand il eut tout entendu , il baissa les yeux en homme qui va porter un jugement de conséquence, et donner le résultat d'une réflexion profonde.
Et puis : Vous avez été bien vite, mesdames, dit-il en les regardant toutes deux avec des yeux qui rendaient le cas grave et important, et qui disposaient mes maîtresses à le voir presque traiter de crime.
A ces premiers mots, qui ne me surprirent point, car je ne m'attendais pas à mieux , la sœur cadette rougit, prit un air embarrassé, mais à travers lequel on voyait du mécontentement.
Vous avez été bien vite, reprit-il encore une fois. Eh! quel mal peut-il y avoir là-dedans, reprit cette cadette d'un ton à demi timide et révolté, si c'est un
PARVENU. 45i
honnête garçon , comme il y a lieu de le penser ? II a besoin de condition, je le trouve en chemin, il me rend un service , il me reconduit ici ; il nous manque un domestique, et nous le prenons -, quelle offense^ peut-il y avoir là contre Dieu? J'ai cru faire, au contraire, une action de charité et de reconnaissance.
Nous le savons bien, ma sœur, répondit l'aînée ; mais n'importe^ puisque monsieur, qui est plus éclairé que nous , n'approuve pas ce que nous avons fait , il faut se rendre. A vous dire la vérité, tantôt, quand vous m'avez parlé de garder ce jeune homme , il me semble que j'y ai senti quelque répugnance •, j'ai eu un pressentiment que ce ne serait pas l'avis de monsieur, et Dieu sait que j'ai remis le tout à sa décision.
Ce discours ne persuadait pas la cadette , qui n'y répondait que par des mines qui disaient toujours : Je n'y vois point de mal.
Le directeur avait laissé parler l'aînée sans l'interrompre , et semblait même un peu piqué de l'obstination de l'autre.
Prenant pourtant un air tranquille et bénin : Ma chère demoiselle, écoutez-moi , dit-il à cette cadette. Vous savez avec quelle affection particulière je vous donne mes conseils à toutes deux.
Ces dernières paroles , à toutes deux, furent partagées de façon que la cadette en avait pour le moins les trois quarts et demi pour elle , et ce ne fut même que par réflexion subite qu'il en donna le reste à l'aînée \ car , dans son premier mouvement , l'homme saint n'avait point du tout songé à elle.
Vraiment, dit l'aînëe , qui sentit cette inégalité de partage , et Toubli qu'on avait d'abord fait d'elle \ vraiment, monsieur, nous savons bien que vous nous considérez toutes deux l'une autant que l'autre , et que votre piété n'admet point de préférence , comme cela est juste*.
Le ton de ce discours fut un peu aigre , quoique prononcé en riant, de peur qu'on n'y vît de la jalousie.
Hélas ! ma sœur, reprit la cadette un peu vivement , je ne l'entends pas autrement non plus; et quand m<ime monsieur serait plus attaché à vous qu'à moi , je n'y trouverais rien à redire -, il vous rendrait justice ; il connaît le fond de votre âme et les grâces que Dieu vous fait, et vous êtes assurément bien plus digne de son attention que moi.
Mes chères soeurs, leur répondit là-dessus cet ecclésiastique, qui voyait que ce petit débat venait par sa faute, ne vous troublez point; vous m'êtes égales devant Dieu, parce que vous l'aimez également toutes deux ; et si mes soins avaient à se fixer plus sur l'une que sur l'autre , ce serait en faveur de celle que je verrais marcher le plus lentement dans la voie de son salut; sa faiblesse m'y attacherait davantage, parce qu'elle aurait plus besoin de secours ; mais , grâce au ciel ,\'Ous marchez toutes deux du même pas ; aucune
' Et que votre piété n'admet point de préférence , comme cela est juste. Les âërots et les gens de cour possèdent seuls cet art de se lancer innocemment des ëpigrammes bien acërées, etde se chercher querelie en n'ayant à la bouche que des paroles de douceur et d'amitié.
de vous ne reste en arrière, et ce n est pas cela dont il s'agit. Nous parlons du jeune homme que vous avez retenu ( cette jeunesse lui tenait au cœur )i vous n'y voyez point de mal J'en suis persuadé 5 mais daignez m'en tendre.
Là il fit une petite pause comme pour se recueillir.
Et puis continuant : Dieu, par sa bonté, ajouta-t-il, permet souvent que ceux qui nous conduisent aient des lumières qu'il nous refuse; et c'est afin de nous montrer qu'il ne faut pas nous en croire, et que nous nous égarerions si nous n'étions pas dociles.
De quelle conséquence est-il, me dites-vous, d'avoir retenu ce garçon qui paraît sage ? D'une très-sé^ rieuse conséquence.
Premièrement, c'est avoir agi contre la prudence humaine '; car enfin, vous ne le connaissez que de l'avoir rencontré dans la rue. Sa physionomie vous paraît bonne, et je le veux-, chacun a ses yeux làdessus, et les miens ne lui sont pas tout-à-rfait aussi favorables; mais je vous passe cet article. Eh b^en ! depuis quand , sur la seule physionomie, fie-t-on son bien et sa vie à des inconnus? Quand je dis son bien
* Premièrement c'^est avoir agi contre la prudence humaine. Il peut sembler ëtODDant qne Porobrageux directeur qui, à Tappui cle son opinion , va bientôt faire intervenir les Tolontës du ciel , mette en première ligne des consid^rations^purement mondaines. Mais un directeur est comme un mëdeein qui connak le côté faible de ses ma' lades, et peut-être celui-ci juge-t41 qa^il aura plus de facilite a faire goûter auxdeux det^otesles raisonnemens tirés deriûtérét de leuryie à venir, lorsqu'il aura frappé les premiers et les plus grands coups, à Faide du motif qui concerne les intérêts de la vie présente.
et sa \iey je n'exagère pas à votre égard. Vous n'êtes que trois filles toutes seules dans une maison -, que ne risquez -vous pas si cette physionomie vous trompe, si vous avez affaire à un aventurier, comme cela peut arriver? Qui vous a répondu de ses mœurs, de sa religion, de son caractère? Un fripon ne peut-il pas avoir la mine d'un honnête homme ? A Dieu ne plaise que je le soupçonne dé l'être, un fripon-, la charité veut qu'on pense à son avantage ; mais la charité ne doit pas aller jusqu'à l'imprudence , et c'en est Une que de s'y fier comme vous faites.
Ah ! ma sœur, que ce que monsieur dit est sensé ! s'écria l'aînée à cet endroit. Effectivement ce garçon a d'abord quelque chose qui prévient ; mais monsieur a raison pourtant, à présent que j'y songe -, il a un je ne sais quoi dans le regard qui a pensé m'arrêter, moi qui vous parle.
Encore un mot, ajouta l'ecclésiastique en l'interrompant-, vous approuvez ce que j'ai dit, et ce n'est pourtant rien en comparaison de ce que j'ai à vous dire.
Ce garçon est dans la première jeunesse, il a l'air hardi et dissipé ^ vous n'êtes pas encore dans un âge à l'abri de la censure ; ne craignez-vous point les mauvaises pensées qui peuvent venir là-dessus à ceux qui le verront chez vous ? Ne savez-vous pas que les hommes se scandalisent aisément, et que c'est un malheur terrible que d'induire son prochain au moindre scandale? Ce n'est point moi qui vous le dis, c'est l'Évangile. D'ailleurs, mes chères sœurs (car il faut tout dire), nous-mêmes ne sommes-nous pas faibles? Que
faisons-nous dans la vie, que combattre incessamment contre nous, que tomber, que nous relever? Je dis dans les moindres petites choses ^ et cela ne doit-il pas nous faire trembler ? Ah ! croyez-moi , n'allons point , dans FaiTaire de notre salut, chercher de nouvelles difficultés à vaincre; ne nous exposons point à de nouveaux sujets de faiblesse. Cet homme-ci est trop jeune 5 vous vivriez avec lui, vous le verriez presque à tout moment 5 la racine du péchë est toujours en nous, et je me défie déjà (je suis obligé de vous le dire en conscience), je me défie déjà de la bonne opinion que vous ave^ de lui , de cette affection obstinée que vous avez déjà prise pour lui •, elle est innocente , Je sera-t-elle toujours? Encore une fois, je m'en méfie. J'ai vu mademoiselle Habert , ajouta-t-il en regardant la sœur cadette , n'être pas contente des sentimens que j'ai d'abord marqués là-dessus ; d'où vient cet entêtement dans son sens, cet éloignement pour mes idées, elle quéjen'ai jamais vue résister un instant aux conseils que ma conscience m'a dictés pour la sûreté de la sienne ? Je n'aime point cette disposition d'esprit -là, elle m'est suspecte; on dirait que c'est un piège que le démon lui tend ; et , dans cette occurrence, je suis obligé de vous exhorter à renvoyer ce jeune homme, dont la mine, au surplus, ne me revient point autant qu'à vous -, et je me charge de vous donner un domestique de ma main * . C'est un peu
* El je me charge de vous donner un domestique de mamain. La p^rorabon sert de commentaire au reste du discours, et Ton voit
d'embarras pour moi , mais Dieu m'inspire de le prendre^ et je vous conjure, en son nom, de vous laisser conduire. Me le promettez-vous?
Pour moi , monsieur , dit Tainée avec un entier abandon à ses volontés, je vous réponds que vous êtes le maître , et vous verrez quelle est ma soumission; car, dès cet instant, je m'engage à n'exiger aucim service du jeune homme en question , et je ne doute pas que ma sœur ne m'imite.
En vérité, reprit la cadette avec un visage presque enflammé de colère , je ne sais comment prendre tout ce que j'entends. Voilà déjà ma sœur liguée contre moi ! la voilà charmée du tort imaginaire qu'on me donne I et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle est de celte façon-là à mon égard, puisqu'il faut le dire, et que la façon dont on me parle m'y force. Elle ne doute pas, dit-elle, que je ne me conforme à sa conduite-, eh ! je n'ai jamais fait autre chose depuis que nous vivons ensemble; il a toujours fallu plier sous elle pour avoir la paix. Dieu sait, sans reproche, combien de fois je lui ai sacrifié ma volonté , qui n'avait pourtant point d'autre défaut que de n'être pas la sienne! et franchement, je commence à me lasser de cette sujétion que je ne lui dois point. Oui ,
bien que le charitable directeur tient en effet beaucoup à avoir auprès de aes deux ouailles un surveillant affîdë qui puisse Taîder â leur faire prendre la direction qu'il désire. Les mots qui suivent : (Test un peu d'embarras pour moi, sont un raffinement d'hypocrisie. H veut se faire remercier de la peine qu'il lui en aura coûté pour se faire obéir.
ma sœur ; vous ferez de ce que je vous dis Fusage qu'il vous plaira ; mais vous avez Thumeur haute , et c'est cette humeur Jà dont il serait à propos que monsieur s'alarmât pour vous, et non pas de l'action que j'ai faite en amenant ici un pauvre garçon à qui j'ai peut-être obligation de la vie, et qu'oa veut que j'en récompense en le chassant, après que nous lui avons toutes deux donne parole de le garder. Monsieur m'objecte qu'il n'a point de répondant 5 mais ce jeune homme m'a dit qu'il en trouverait, si nous en voulions ; ainsi cette objection tombe. Quant à moi , à qui il a rendu un si grand service, je ne lui dirai point de s'en aller, ma sœur 5 je ne saurais.
Eh bien! ma sœur, repritl'aînée, je me charge, si vous me le permettez, de le congédier pour vous, sans que vous vous en mêliez 5 avec promesse , de ma part, de réparer mes hauteurs passées par une condescendance entière pour vos avis , quoique vous ne soyez que ma cadette. Si vous aviez eu la charité dem'avertir de mes défauts , je m'en serais peut-être corrigée avec l'aide dôDieu et des prières de monsieur, qui ne m'a pourtant jamais reprise de cette hauteur dont vous parlez ; mais comme vous avez plus d'esprit qu'une autre, plus de pénétration, vous ne sauriez vous être trompée, et je suis bien heureuse que vous aperceviez en moi ce qui est échappé à la prudence de monsieur même.
Je ne suis pas venu ici , dit alors l'ecclésiastique en se levant d'un air dépité, pour semer la zizaiiie entre vous, mademoiselle ^ et ^ dès que je laisse sub-
sister les défauts de mademoiselle votre sœur, que je ne suis pas assez ëclairé pour les voir, que d'ailleurs mes avis sur votre conduite ne vous paraissent pas justes, je conclus que je vous suis inutile, et qu'il faut que je me retire.
Comment ! monsieur, vous retirer ! s'écria l'aînée; ah! monsieur, mon salut m'est encore plus cher que ma sœur', et je sens bien qu'il n'y a qu'avec un aussi saint homme que vous que je le puis faire. Vous retirer, mon Dieu! non, monsieur ^ c'est d'avec ma sœur qu'il faut que je me retire. Nous pouvons vivre séparément l'une de l'autre -, elle n'a que faire de moi , ni moi d'elle -, qu'elle reste, je lui cède cette maisonci, et je vais de ce pas m'en chercher une autre , où j'espère de votre piété que vous voudrez bien me continuer les visites que vous nous rendiez ici. Eh ! juste ciel! où en sommes-nous ?
L'ecclésiastique ne répondit rien à ce dévot et tendre emportement qu'on marquait en sa faveur. Ne conserver que l'aînée, c'était perdre beaucoup. Il me sembla qu'il était extrêmement embarrassé ; et comme la scène menaçait de devenir bruyante par les larmes
■ Ah ! monsieur, mon salut m'est encore plus cher que ma sœur. MademoiseUe Habert atnëe ne se trompe ici que cTun mot; aa lieu de : mon salut , elle devrait dire : mon directeur. L* usage d*un directeur n^e'tait guère qu^une nouvelle forme â^ amour platonique, du moins quand ilnVtait rien de plus j et, quoique -Richardson ait dit : Platonic loue, platonic nonsense, on conçoit que pour des femmes d^un certain âge, et qui avaient une réputation a me'nager, cette mode ne fût pas sans charme et sans avantages.
que Tainëe commençait à répandre, et par les éclats de voix dont elle remplissait la chambre , je quittai mon poste et descendis vite dans la cuisine , où il y avait près d'un quart d'heure que Catherine m'attendait pour dîner.
Je n'ai que faire, je pense, d'expliquer pourquoi le directeur opinait sans quartier pour ma sortie. Il leur avait dit dans son sermon qu'il était indécent que je demeurasse avec elles 5 mais je crois qoil aurait passé là-dessus, qu'il n'y aurait pas même songé sans un autre motif que voici : c'est qu'il voyait la sœur cadette obstinéeàme garder 5 celapouvaitsignifier qu'elle avait du goût pour moi 5 ce goûtpour moi aurait pu la dégoûter d'être dévote , et puis d'être soumise ; adLeu l'autorité du directeur, et on aime à gouverner les gens. Il y a bien de la douceur à les voir obéissans et attachés ] à être leur roi, pour ainsi dire , et un roi souvent d'autant plus chéri, qu'il est inflexible et rigoureux.
Après cela , j'étais un gros garçon de bonne mine , et peut-être savait-il que mademoiselle Habert n'avait point d'antipathie pour les beaux garçons ^ car enfin un directeur sait bien des choses. Retournons à notre cuisine.
Vous avez été bien long-temps à venir , me dit Catherine qui m'y attendait en filant , et en faisant chauffer notre potage. De quoi parliez -vous donc tous si haut dans la chambre ? J'ai entendu quelqu'un qui criait comme un aigle. Eh ! tenez , écoutez le beau tintamarre qu'elles font encore. Est-ce que nos demoiselles se querellent ?
46o LE PAYSAN
Ma foi ! madame Gatberine , je n'en sais rien , lui dîs-je 'j mais elles ne peuvent pas se quereller , car ce serait offenser Dieu ^ et elles ne sont pas capables de cela.
Oh! que si , reprit-elle. Ce sont les meilleures filles du monde, cela vit comme des saintes; mais c'est justement à cause de leur sainteté qu'elles sont mutines entre elles deux ; cela fait qu'il ne se passe point de jour qu'elles ne se chamaillent sur le bien , sur le mal , à cause de l'amour de Dieu qui les raid scrupuleuses ' , et quelquefois j'en ai ma part aussi , moi ; mais je me moque de cela , je vous les rembarre qu'il n'y manque rien ; je hausse le coude et puis je m'en vais, et Dieu par- dessus tout! allons, mangeons; ce sera autant de fait»
Ce que le directeur avait dit de moi ne m'avait pas 6té l'appëtit. En arrive ce qui pourra , disais-je en moi-même ; mettons toujours ce dîner à 1 abri du naufrage.
Là-dessus, je doublais les morceaux , et j'entamais la cuisse d'un excellent lapereau, quand le bruit d'en haut redoubla, jusqu'à dégénérer en charivari.
A qui diantre en ont-elles donc? dit Catherine , la bouche pleine. On dirait qu'elles s'égorgent.
■ u4 cause de Vamour de Dieu qui les rend scrupuleuses. Se chamailler k cause de Vamour de Dieu, trait comique qui relève ce qu'il y a d'un peu commun dans l'expression. Catherine, qui, de son côte, rembarre ses deux maîtresses parce que Dieu est par-dessus tout , complète le tableau de cette vie pieuse et sainte quVn menait chez les dévotes de profession.
PARVENU. 46i
Le bruit continua. U faut que j'y monte , dit-elle 5 je gage que c'est quelque cas de conscience qui leur tourne le cerveau. Bon! lui dis-je, un cas de conscience ! Est-ce qu'il n'y a pas un casuiste avec elles ? Il peut bien mettre le holà; il doit savoir la Bible et l'Évangile par cœur. Eh! oui, me dit-elle en se levant 5 mais cette Bible et cet Évangile ne répondent pas à toutes les fantaisies musquées des gens, et nos bonnes maîtresses en ont je ne sais combien de celles-là; attendez-moi en mangeant ; je vais voir ce que c'est. Elle monta.
Pour moi, je suivis ses ordres à la lettre, et je continuai de dîner comme elle me l'avait recommande , d^autant plus que j'étais bien aise , comme je l'ai déjà dit, de me munir toujours d'un bon repas , dans l'incertitude ou j'étais de tout ce qui pourrait m'arriver de tout ce tapage.
Cependant Catherine ne revenait point, et j'avais achevé de dîner -, j'entendais quelquefois sa voix primer sur celle des autres ; elle était reconnaissable par un ton brusque et décisif. Le bruit continuait et même augmentait.
Je regardais mon paquet que j'avais porté le même jour dans cette maison , et qui était resté dans un coin de la cuisine. J'ai bien la mine de te reporter, disaisje en moi-même , et j'ai bien peur que ceci n'arrête tout court les bons gages qu'on m'a promis, et qui courent de ce matin.
C'étaientlà les pensées dont je m'entrefenais, quand il me sembla que le tintamarre baissait.
46a LE PAYSAN
Un moment après , la porte de la chambre s'ouvrit, et quelqu'un descendit Fescalier. Je me mis à Fentrëe de la cuisine pour voir qui sortait; c't5tait notre directeur.
Il avait Pair d'un homme dont l'âme est en peine ; il descendait d'un pas mal assuré.
Je voulus repousser la porte de la cuisine , pour m'ëpargner le coup de chapeau qu'il aurait fallu lui donner en me montrant ; mais je n'y gagnai rien, car il la rouvrit et entra.
Mon garçon , me dit-il en rappelant à lui toutes les ressources de son art, je veux dire de ces tons dévots et pathétiques qui font sentir que c'est un homme de bien qui vous parle; mon garçon, vous êtes ici la cause d'un grand trouble'. Moi, monsieur! lui répondis-je. Eh! je ne dis mot; je n'ai pas prononcé quatre paroles là - haut depuis que je suis dans la maison.
N'importe , mon enfant , repartit- il ; je ne vous dis pas que ce soit vous qui fassiez le trouble , mais c'est vous qui en êtes le sujet ; et Dieu ne vous demande pas
« Mon garçoriy vous êtes ici la came d'huit grand trouble. Les hommes qui peuvent couvrir leurs fantaisies d'un intërât sacré, ne doutent de rien , et sont d'une édifiante opiniâtreté. A qui, en désespoir de cause , va s'adresser le directeur, pour £iiire partir le paysan qui l'offusque ? A ce paysan même. Il vient de le traiter de fripon ; il lui parle avec bénignité j c'est au nom de l'amour du bien qu'il l'exhorte. La rustique franchise de Jacob tient plaisamment tête au doucereux patelinage desop antagoniste.
ici puisque vous en bannissez la paix, sans y contribuer que de votre présence.
Une de ces demoiselles vous souffre volontiers, mais l'autre ne veut point de vous; ainsi vous mettez la division entre elles; et ces filles pieuses, qui, avant que vous entriez ici , ne disputaient que de douceur , de complaisance et d'humilité l'une avec l'autre, les voilà qui vont se séparer pour l'amour de vous ; vous êtes la pierre de scandale pour elles -, vous devez vous regarder comme l'instrument du démon -, c'est de vous qu'il se sert pour les désunir, pour leur enlever la paix dans laquelle elles vivaient en s'édifiant réciproquement. A mon égard, j'en ai le cœur saisi; et je vous déclare, de la part de Dieu, qu'il vous arrivera quelque grand malheur, si vous ne prenez votre parti. Je suis bien aise de vous avoir rencontré en m'en allant ; car, si j'en juge par votre physionomie , vous êtes un garçon sage et de bonnes mœurs, et vous ne résisterez pas aux conseils que je vous donne pour votre bien , et pour celui de tout le monde ici. Moi, monsieur, un garçon de bonnes mœurs! lui dis -je après l'avoir écouté d'un air distrait, et peu louché de son exhortation ; vous dites que vous voyez à ma physionomie que je suis sage ; non, monsieur, vous vous méprenez, vous ne songez pas à ce que vous dites. Je vous soutiens que vous ne voyez point cela sur ma mine ; au contraire , vous me trouvez l'air d'un fripon , qui n'aura pas les mains engourdies pour emporter l'argent d'une maison. 11 ne faut pas se fier à moi ; je pourrais fort bien couper la gorge aux gens
poar avoir leur bourse; voilà ce qui vous en semble.
Eh ! qui est-ce qui vous dit cçla, mon enfant? me répondit- il en rougissant. Oh! repris-je, je parle d'après un habile homme qui m'a bien envisagé; Dieu lui inspire que je ne vaux rien. Vous faites le discret ; m^is je sais bien votre pensée. Cet honnête homme a dit aussi que je suis trop jeune , et que , si ces demoiselles me gardaient , cela ferait venir de mauvaises pensées aux voisins. Sans compter que le diable est im éveillé qui pourrait bien tenter mes maîtresses de moi ; car je suis un vaurien de bonne mine. N'est-ce pas, monsieur le directeur? Je ne sais ce que cela signifie , me dit-il en baissant les yeux.
Oh! que si, lui répondis-je. Ne trouvez-vous pas encore que mademoiselle Habert la cadette m'affectiomie déjà trop à cause du service que je lui ai rendu? Il y a peut-être un péché là-dessous qui veut prendre racine, voyez-vous! Il n'y a rien à craindre pour l'aînée; elle est bien obéissante, celle-là. Je pourrais rester s'il n'y avait qu'elle; ma mine ne la dérange point, car elle veut bien qu'on me chasse; mais cette cadette fait l'opiniâtre , c'est mauvais signe ; elle me voudrait trop de bien, et il faut qu'elle n'ait de l'amitié qu'envers son directeur, pour le salut de sa conscience , et pour le contentement de la vôtre. Prenez-y garde pourtant ; car, à propos de conscience, sans la bonté de la vôtre, la paix de Bien serait encore ici ; vous le savez bien, monsieur le directeur.
Qu'est-ce que c'est donc que ce langage? dit -il alors. Tant y a, lui répondis-je, que Dieu ne veut
pas qu'on cherche midi à quatorze heures. Rêvez à cela; quand vous prêchiez ces demoiselles, je n'étais pas loin de la chaire. Pour ce qui est de moi, je n'y entends point finesse, je n^Srarais gagner ma vie à gouverner les filles, je ne suis pas si aisé, et je la gagne à faire le tracas des maisons ; que chacun dans son. métier aille aussi droit que moi. Il m'est avis qpe celui que vous exercez est encore plus casuel que le mien, et je ne suis pas aussi friand de ma condition que vous l'êtes de la vôtre. Je ne ferai jamais donner congé à personne , de peiirtRSToir le mien.
Notre homme, à ce discours, me tourna le dosi
sans me répondre, et se retira. •
11 y a de petites vérités contre lesquelles on n'est point
en garde. Sa confusion ne lui donna pas le temps d'a^-
juster sa réplique , et le plus court était de se sauver.
Cependant Catherine ne revenait point, et je fus bien encore un quart d'heure à l'attendre ; enfin elle descendit, et je la vis entrer en levant les mains au ciel, et en s*écriant : Eh! mon bon Dieu! qu'est-ce que c'est que tout cela ?
Quoi! lui dis-je, madame Catherine, s'est-on battu là-haut? Quelqu'un est-il mort? C'est notre ménage qui se meurt ,^ mon pauvre garçon, me dit-elle*^ le voilà qui s'en va.
Eh ! qu'est-ce qui l'a tué? lui dis-je. Hélas! repritelle , c'est le scrupule qui s'est mis après , par le moyen d'une prédication de monsieur le directeur. Il y a long-temps que j'ai dit que cet homme-là lanternait trop après les consciences.
Mais encore, de quoi s'agit-il? lui dis-]è. Que tout est chu , reprit-elle , et que nos demoiselles ne peuvent plus gagner le ciel ensemble ; conclusion , que c'est une affaire faite 5 notre demoiselle la cadette va louer une autre maison, et elle m'a dit que tu l'attendes pour aller avec elle-, vous n'avez qu'à m'attendre tous deux. Cette aînée est une pie-grièche ; moi , j'ai la tête trop près du bonnet-, jamais les prêtres n'ont pu me guérir de cela, car je suis Picarde ; cela vient du terroir, et comme deux têtes ne valent rien dans une maison, il faudra que j'aille porter la mienne avec la cadette qui n'en a point.
' A peine Catherine achevait -elle ce discours, que cette cadette parut.
Mon enfant, me dit-elle en entrant, ma sœur ne veut pas que vous restiez ici^ mais moi, je vous garde; elle et l'ecclésiastique , qui sort , viennent de me dire là- dessus des choses qui m'y engagent, et vous profiterez de l'imprudence choquante avec laquelle en m'a parlé. C'est moi qui vous ai produit ici, je vous ai d'ailleurs obligation ; ainsi vous me suivrez. Je vais de ce pas chercher un appartement ; venez m'aider à marcher , car je ne suis pas encore trop forte'.
Allons , mademoiselle , lui dis-je ;il n'y a que vous
« Prenez nC aider h marcher; car je ne suis pas encore trop forte. Ce reste de faiblesse est un prétexte commode poilr mademoiselle Habert cadette, qui est bien aise d^avoir un nouveau téte-à-téte avec son protégé ; afin de brusquer nn cœur qu'elle vient dëjà de payer si cber.
PARVEND. 467
qui êtes ma maîtresse ici, et vous ser^z contente de mon service assurément.
Mademoiselle, dit alors Catherine, nous ne nous quitterons pas non plus , entendez-vous ? Je vous ferai ailleurs d'aussi bonnes fricassées qu'ici. Que notre aînée s'accommode; je commençais à en être bien lasse ; ce n'est jamais fini avec elle ; tantôt il y a trop de ci , tantôt il y a trop de ça ; pardi ! allez, 'sans vous il y aurait long-temps que j'aurais planté là sa cuisine 5 mais vous êtes douce, on est chrétienne, on prend patience , et puis je vous aime ' .
Je vous remercie de ce sentiment-là, dit mademoiselle Habert, et nous verrons comment nous ferons quand j'aurai arrêté une maison. J'ai beaucoup de meubles ici , je n*en puis sortir que dans deux ou trois jours, et nous aurons le temps de nous ajuster. Â^ons, Jacob , partons. C'était le nom que j'avais pris , et dont cette demoiselle se souvint alors.
Sa réponse , à ce qu'il me parut, déconcerta un peu dame Catherine-, et, toute prompte qu'elle était ordinairement à la repartie, elle n'en trouva point alors et denî^ura muette.
Pour moi, je vis très-bien que mademoiselle Habert n'avait pas dessein qu'elle fût des nôtres; et, à dire la
■ Et plus je vfous aime, Catherine vient d'expliquer tout à l'heure le secret de cette amitié , cpii n'est fondée que sur l'espérance d'être une Traie serva ^la^ro/ta. On verra bientôt que mademoiseUe Habert n'est pas dupe de cette amitié-là , quoiqu'elle ne fasse qu'une réponse équivoque /par suite des habitudes de dissimulation insépa- Tables du genre de vie qu'elle a embrassé.
véritd , il n'y avait pas grande perte ^ car, quoiqu'elle bredouillât plus de prières en un jour qu'il n'en eût fallu pour un mois si elles avaient été conditionnées de l'attention nécessaire , ce devait être ordinairement la plus revêche et la plus brutale créature dont on pût se servir. Quand elle vous disait une douceur , c'était du ton dont les autres querellent.
Mais laissons -la bouder de la réponse que mademoiselle Habert lui avait faite.
Nous partîmes cette dernière et moi ; elle me prit sous le bras, et de ma vie je n'ai aidé quelqu'un à marcher d'aussi bon cœur que jele fis alors. Le procédé de cette bonne demoiselle m'avait gagné. Y a-t-il rien de si ' doux que d'être sûr de Famitié de quelqu'un? J'étais sûr de la sienne, absolument sûr ; et même cette amitié, dont je ne doutais pas, je ne saurais dire comment je la comprenais. Mais dans mon esprit je la faisais d'une espèce très-flatteuse ^ elle me touchait plus que n'aurait dû faire une bienveillance ordinaire. Je lui trouvais des agrémens que la bienveillance n'a pas , et j'en témoignai ma reconnaissance d'une manière assez particulière à mon tour j car il s'y mêlait quelque chose de caressant.
Quand cette demoiselle me regardait , je prenais garde à moi, j'ajustais mes yeux^ tous mes regards étaient presque autant de complimens, et cependant je n'aurais pu moi -même rendre aucune raison de tout cela ; car ce n'était que par instinct que j'en agissais ainsi , et l'instinct ne débrouille rien. Nous étions déjà à cinquante pas de la maison, et
nous n'avions pas encore dit une parole , mais nous marchions de bon cœur. Je la soutenais avec joie , et le soutien lui faisait plaisir; voilà du moins ce que je sentais , et je ne me trompais pas.
Pendant que nous avancions sans parler, ce qui venait, je crois, de ne savoir par où commencer pour entamer la conversation , j'aperçus un ëcriteau qui annonçait à peu près ce qu'il fallait d'appartemens à mademoiselle Habert , et je saisis ce prétexte pour rompre un silence dont , suivant toute apparence , nous étions tous deux embarrassés.
Mademoiselle, lui dis-je, voulez- vous voir ce que c'est que cette maison-ci? Non , mon enfant, me répondit-elle 5 je serais trop voisine de ma sœur ; allons plus loin , voyons dans un autre quartier.
Eh ! mon Dieu , repris-je , mademoiselle , comment est-ce donc que cette sœur a fait pour se brouiller avec vous, vous qui êtes si douce? Car on vous aimerait , quand on serait Turc. Moi , par exemple , qui ne vous ai vue que d'aujourd'hui', je n'ai jamais eu le cœur si content.
Tout de bon , Jacob ? me dit-elle. Oh ! pardi , mademoiselle , lui dis-je , cela est aisé à connaître 5 il n'y a qu'à me voir. Tant mieux, me dit-elle, et tu fais tien; car tu m'as plus d'obligation que tu ne penses.
' Moi, par exemple, qui ne vous tû vue que d'aujourd'hui. La manière dont Jacob entame sa de'daration est adroite , et conforme â son caractère fin et rasé sous une apparence de bonhomie rustique. On sent bien que dans les efforts qu^il fait pour s^assurer la conquête d'une fiUe de quarante - cinq ans, il entre plus de reconnaissance
Tant mieux aussi , lui dis-je ; car il n'y a rien qui fasse tant de plaisir que d'avoir obligation aux personnes qui vous ont gagné Tâme.
Eh bien! me dit-elle, apprends, Jacob, que je ne me sépare d'ayec ma sœur qu'à cause de toi. Je te le répète encore j tu m'as secourue tantôt avec tant d'empressement, que j'en ai été sérieusement touchée.
Quel bonheur pour moi ! repris -je avec un geste qui me fit un peu serrer le bras que je lui tenais. Diea soit loué d'avoir adressé mon chemin sur le pont Neuf! Pour ce qui est du secours que je vous ai donné, il n'y a pas tant à se récrier, mademoiselle; car qui est-ce qui pourrait voir une personne comme vous se trouver mal , sans en être en peine ? J'en ai été tout en frayeur. Tenez, ma maîtresse, je vous demande pardon de mes paroles 5 mais il y a des gens doués d'mie mine qui rend tous les passans leurs bons amis ; et de ces mines-là , votre mère, de sa grâce, vous en a donné une.
Tu t'expliques plaisamment, me dit-elle, mais si naïvement que tu plais. Dis-moi , Jacob , que font tes parens àla campagne? Hélas! mademoiselle, lui dis-je, ils ne sont pas riches -, mais pour honorables , oh ! c'est la crème de notre paroisse ; il h'y a pas à dire non.
et peut - être plus d^ambîtion que de T^rîtable amour. Maïs c'est riiistoire à'u-Q paysan parvenu; il nofis expose uu des moyens de parvenir. F'otre honnemine est unPérou, dit Dubois à son maftre, dans ies Fausses Confidences, Mais , pour tirer parti d^un trésor comme celui-là , les jeunes gens trouvent plus souvent des demoiselles Habert que des Aramintes^ de vieilles filles que des veuves charmantes.
Pour ce qui est de la profession , mon père est le vigneron et le fermier du seigneur de notre village. Mais je dis mal , je ne sais plus ce qu'il est ^ il n'y a plus ni vignes ni ferme -, car notre seigneur est mort, et c'est de son logis de Paris que je sors. Pour ce qui est de mes autres parens, ce n'est pas du fretin non plps^ on ]es appelle monsieur et madame , hors une tante que j'ai, qui ne s'appelle c^ne mademoiselle^ faute d'avoir été mariée au .chirurgien de notre pays, qui ne put achever la noce à cause qu'il mourut ^ et, par dépit de cette mort, ma tante s'est mise à être maîr tresse d'école de notre village *, on la salue , il faut voir ! Outre cela, j'ai deux oncles, dont l'un est curé, qui a toujours de bon vin chez lui, et l'autre a peusé l'être plus de trois fois*, mais il va toujours son train de vicaire, en attendant mieux. Le tabellion de chez npus est aussi notre cousin pour le moins , et même on dit par le pays quçnous avons eu une grand'mère qui était la fille d'un gentilhomme ] il est vrai , pour n'en pas mentir, que c'était du côté gauche ; mais le côté droit n'en est pas loin -, on arrive en ce monde du côté qu'on peut, et c'est toujours de la noblesse à gauche. Au reste , ce sont tous de braves gens , et voilà au juste tout le compte de la parenté , sinon que j'oublie un petit marmot de cousin qui ne fait encore rien que d'être au maillot.
Eh bien ! reprit mademoiselle Habert, on peut appeler cela une bonne famille de campagne, et il y a bien des gens qui font figure dans le monde, et qui n'ont pas une si honnête origine. Nous autres, par
exemple , nous çn «ivons une comme la vôtre, et je ne m'en tiens pas déshonorée' . Notre pèreëtait le fils d'un gros fermier dans la Beauce, qui lui laissa de quoi faire un grand négoce, et nous sommes restées, ma sœur et moi, fort à notre aise.
Cela se connaît fort bien, lui dis-je, au bon ménage que vous tenez; mademoiselle, et j'en suis ravi pour Tamour de vous , qui mériteriez d'avoir toutes les métairies de la viUe et des faubourgs de Paris-, mais cela me fait songer que c'est grand dommage que vous ne laissiez pei*sonne de votre race 5 il y a tant de mauvaise graine dans le monde, que c'est péché de n'en pas porter de bonne quand on le peut; Tune raccommode l'autre , et les galans ne vous auraient 4îon plus manqué que l'eau à la rivière.
Peut-être bien, me dit-elle en riant-, mais il n'est |)lus temps; ils me manqueraient aujourd'hui, mon pauvre Jacob. ,
Ils vous manqueraient! m'écriai-je ; oh! que neiini.
' Nous autres , par exemple , nous en avons une comme la vétre , et je ne m'en tiens pas déshonorée. Cet empressement de mademoiselle Habertà demander des renseignemens sur la famille de Jacob , rëgalitë qu^eUe se hâte de reconnattre entre sa naissance et celle de son valet, en avouant qu^eUe n'est comme lui que fille de fermier, tout cela fait déjà pressentir qu'elle ne s'est pas sëparëe de sa sœur par un simple mouvement de dépit j ce petit manège de l'amour est très-divertissant de la part d'une vieille fille dévote. Mais un passage endore plus fort de comique , c'est le tableau avantageux que Jacob trace de sa parente, et cette espèce de vanité' qu'il tire de l'honneur d'avoir eu un bâtard dans sa famille, parce que ce bâtard était le fils d'un gentilhomme.
mademoiselle \ il faudrait donc pour cet effet que vous missiez un crêpe sur votre visage ; car tant qu'on le verra , c'est du miel qui fera venir les mouches. Jemi de ma vie ! qui est-ce qui ne voudrait pas marier sa mine avec la vôtre , quand même ce ne serait pas par-devant notaire '? Si j'étais aussi bien le fils d'un père qui eût été l'enfant d'un gros fermier de la Beauce, et qui eût pu faire le négoce , ah ! pardi nous verrions un peu si ce minois-là passerait son chemin sans avoir affaire à moi.
Mademoiselle Habert ne répondait à mes discours qu'en riant presque de toute sa force, et c'était d'un rire qui venait moins de mes plaisanteries que des (éloges qu'elles contenaient. On voyait que son cœur savait bon gré au mien de ses dispositions.
Plus elle riait, plus je poursuivais. Petit à petit mes discours augmentaient de force; d'obligeans, ils. étaient déjà devenus flatteurs , et puis quelque chose de plus vif encore, et puis ils s'approchaient du tendre, et puis, ma foi ! c'était de l'amour, au mot près que Je n'aventurai point, parce que je le trouvais trop
' Quand même ce ne serait pas par^evant notaire. Dans toute autre occasion , ce ne serait là qu'une espèce de licence grossière, et en contradiction avec la naïvetë qu'affecte Jacob. Ici, c'est une flatterie très-délicate au n^oyen de laquelle il veut écarter de l'esprit dç mademoiseUe Habert le soupçon des vues intéressées qui lui font désirer de devenir son mari. Dans hs Joueur, de Regnard , un marquis, jadis laquais, dit de même à une vieille comtesse, qui vient de lui donner des espérances :
£sl<-ce pour mariag«, ou bten pour auiremeat ?
474 LE PAYSAÎI
gros à prononcer \ mais je lui en donnai bien la valeur,
et de reste.
Elle ne faisait pas semblant d'y prendre garde , et laissait tout passer, sous prétexte du plaisir innocent qu'elle prenait à ma naïveté.
Je profitai fort bien de son hypocrite façon de m'entendre. J'ouvris alors les yeux sur ma bonne fortune, et je conclus sur-le-champ qu'il fallait qu'elle eût du penchant pour moi , puisqu'elle n'arrêtait pas des discours aussi tendres que les miens.
Rien ne rend si aimable que de se croire aimé ' , et comme j'étais naturellement vif, que d'ailleurs ma vivacité m'emportait, et que j'ignorais l'art des détours , qu'enfin je ne mettais d'î^utre frein à mes pensées qu'un peu de retenue maladroite que l'impunité diminuait à tout moment, je laissais échapper des tendresses étonnantes^ et cela avec un courage, avec une ardeur qui persuadaient du moins que je disais vrai -, et ce vrai-là plaît toujours , même de la part de ceux qu'on n'aime point.
Notre conversation nous intéressa tant tous deux , que noiis en avions oublié la maison qu'elle voulait louer.
A la fin pourtant, l'embarras que nous trouvâmes
» Rien ne rend si aimable que de se crûtre aimé. En gënëra] , la prësomption du saoeès donne hitn plus de moyens pour rénsstr en toute chose. La pensée de Mariiraux n^est qu'une application particulière de ce bel hémistiche de Virgile i
Possunt quiaposse viâentur.
Ils peuvent f>»i«« qu'iU croient jpsouyoir.
daiK une rue nous força de nous arrêter, et je remarquai que mademoiselle Habert avait les yeux bien plus gais qu'à l'ordinaire.
Pendant cet embarras de rue , elle vit à son tour un ëcriteau. Paime assez ce quartier -ci, me dit -elle (c'était du côté de Saint-Gervais); voici une maison à louer ; allons voir ce que c'est. Nous y entrâmes effectivement, et nous demandâmes à voir l'appartement qui était à louer.
La propriétaire de cette maison y avait son logement ; elle vint à nous.
C'était la veuve d'un procureur , qui lui avait laissé assez abondamment de quoi vivre , et qui vivait à proportion de son bien. Femme avenante au reste, à peu près de l'âge de mademoiselle Habert, aussi fraîche et plus grasse qu'elle 5 un peu commère par le babil , mais commère d'un bon esprit , qui vous prenait d'abord en amitié, qui vous ouvrait son coeur, vous contait ses affaires , vous demandait les vôtres , et puis revenait aux siennes , et puis à vous ; elle vous parlait de sa fille , car elle en avait une ; vous apprenait qu'elle avait dix-huit ans, vous racontait les accidens de son bas âge , ses maladies -, tombait ensuite sUr le chapitre de défunt son mari , en prenait l'histoire du
' Oétait la veuve d*un procureur. Ce portrait d'une femme babillarde et ci;irieuse , esquisse par Marivaux avec tant de franchise et de gaîtë, a servi de type â la plupart des commères qu'on a introduites depuis sur la scène. MP. Picard Ta reproduit plusieurs fois avec beaucoup de succès.
temps qu'il était garçon , et puis venait à leurs amours^ disait ce qu'ils avaient duré ^ passait de là à leur ma^ riage , ensuite au récit de la vie qu'ils avaient menée ensemble; c'étaitle meilleur homme du monde, trèsappliqué à son étude ; aussi avait-il gagné du bien par sa sagesse et par son économie ; un peu jaloux de son naturel, mais aussi parce qu'il aimait beaucoup sa femme ; sujet à la gravelle ; Dieu sait ce qu'il avait souffert, les soins qu'elle. avait eus de lui ! Enfin, il était mort bien chrétiennement. Ce qui se disait en s'essuyant les yeux qui en effet larmoyaient, à cause que latris^ tesse du récit le voulait et non pas à cause de la chose même; car de là on allait à un accident de ménage qui demandait d'être dit en riant, et on riait.
Pour faire ce portrait-là , il ne m'en a coûté que de me ressouvenir de tous les discours que nous tint cette bonne veuve. Après que nous eûmes vu l'appartement en question, et en attendant que nous convinssions du prix , sur lequel il y avait dispute, elle nous fit entrer dans une chambre où était sa fille , nous fit asseoir amicalement, se mit devant nous, et là nous accabla , si cela se peut dire, de ce déluge de confiance et de récits que je vous rapporte ici .
Son babil m'ennuya beaucoup, moi; mais il n'empêcha pas que son caractère ne me plût , parce qu'on sentait qu'elle ne jasait tant que parce qu'elle avait l'innocente faiblesse d'aimer à parler, et comme qui dirait une bonté de cœur babillarde.
Elle nous offrit la collation, la fit venir, quoique nous la refusassions, nous fit manger sans que nous
en eussions envie , et nous dit qu'elle ne nous laisserait pas sortir que nous ne fussions d'accord. Je dis, nous j car On se rappellera que j'avais un habit uni et sans livrée, que m'avait fait faire la femme du seigneur de notre village; et, dans cet équipage dont j'avais l'assortiment, et avec la physionomie que je portais, on pouvait me prendre ou pour un garçon de boutique, ou pour un parent de mademoiselle Habert. La manière simple, quoique honnête , dont elle était ellemême vêtue , permettait qu'on me fîtxet honneur-là | d'autant plus que, dans la conversation, cette demoiselle se tournait souvent de mon côté , d'un air amical et familier-, et moi je m'y conformais, comme si elle m'avait donné le mot.
Pour en agir ainsi , elle avait ses raisons que je ne pénétrais pas encore -, mais , sans m'en embarrasser, je prenais toujours et j'étais charmé de son procédé. . La séance dura bien deux bonnes heures , un peu parla faute de mademoiselle Habert, qui ne haïssait pas les entretiens diffus , et qui perdait son temps assez volontiers. Il faut bien se sentir de ce qu'on est 5 toute femme a du caquet, ou s'amuse avec plaisir de celui des autres ; l'amour du babil est un tribut qu'elle paie à son sexe. Il y a pourtant des femme,s silencieuses; mais je crois que ce n'est point par caractère qu'elles je sont ; c'est l'expérience ou l'éducation qui leur ont appris à le devenir.
Enfin , mademoiselle Habert se ressouvint que nous avions du chemin à faire pour nous en retourner -, elle sç leva.
On parla encore assez long -temps debout; après quoi elle s'approcha de la porte , où se fit une autre station qui enfin termina l'entretien, et pendant la-* quelle mademoiselle Habert , caressée, flattée sur son air doux et modeste , sur l'opinion qu'on avait de ses bonnes qualités morales et chrétiennes, de son aimable caractère, conclut aussi le marché de l'appartement.
Il fut arrêté qu'elle y viendrait loger trois jours après ; on ne demanda ni avec qui, ni combien elle avait de personnes qui la suivraient; c'est une ques^ tion qu'on oublia dans le nombre des choses qui furent dites : ce qui fut fort heureux ; car on verra que mademoiselle Habert aurait été très-embarrassée s'il avait fallu répondre sur-le-champ là-dessus.
Nous voilà donc en chemin pour nous en retourner ; je passe une infinité de choses que nous nous dîmes encore , mademoiselle Habert et moi. Nous parlâmes de l'hôtesse chez qui nous devions loger.
J'aime cette femme -là, me dit -elle; il y a apparence que nous serons bien chez eUe, et il me tarde déjà d'y être ; il ne s'agit plus que de trouver une cuisinière; car je t'avoue, Jacob, que je ne veux point de Catherine; elle a l'esprit rude et difficile ; eUe serait toujours en commerce avec ma sœur, qui est naturellement curieuse (sans compter que toutes les dévotes le sont; eUes se dédommagent des péchés qu'elles ne font pas, par le plaisir de savoir les péchés des autres; c'est toujours autant de pris); et c'est moi qui fais cette réflexion-là , ce n'est pas mademoi-
selle Habert , qai , continuant à me parler de sa sœur , me dit : Puisque nous nous sëparoi», il faut que la chose soit sans retour, voilà qui est fini; mais tu ne sais pas faite la cuisine ; et quand tu la saurais faire y mon intention n'est pas de Remployer à cela '•
Vous m'emploierez à tout ce qu'il vous plaira, lui dis--je ; mais puisque nous discourons sur ce sujet, est-ce que vous songez pour moi à quelque antre oitvrage?
Ce n'est pas ici le lieu de te dire mes pensées, reprit«-elle; mais, en attendant, tu as dû remarquer que je n'ai rien dit chez notre hôtesse qui pût te faire connaître pour un domestique; elle n'aura pas non plus devine sur ton habit que tu en es un; ainsi je te recommande, quand nous irons chez elle , de régler tes manières sur les miennes. Ne m'en demande pas aujourd'hui davantage; c'est là tout l'éclaircissement que je puis te donner à présent.
Que le ciel bénisse les volontés que vous avez! répondis-je, enchanté de ce petit discours qui me parut d'un bon pronostic. Mais écoutez , mademoiselle , il faut encore ajuster une autre affaire ; on pourra s'enquêter à moi de ma personne , et me dire : Qui êtes-
' Mon intention n'est pas de l'employer a cela. Mot qui devient très-plaisant , après la tendre conrersation de la maîtresse et du valet. Jacob en devine ais^Sment le sens mystérieux ; aussi rëpond-ii â «nademoiseUe Habert en homme qui ne se trompe pas sur la nature de remploi qu^on lui destine , et se montr&-t-il galamment pressé d^eo exercer les fonctions , ou to«t au moins dVn connattre officiellement le titre.
4fiSo LE PAYSAN
vous, qui n*étes-v(ms pas? Or, à votre avis , qui voulez-vous qpe je sois? Voilà que vous me faites un monsieur; mais ce monsieur; qui sera-ce ? Monsieur Jacob ? Cela va-t-il bien? Jacob est mon nom de baptême; il est beau et bon ce nom-là; il n'y a qu'à le laisser comme il est, sans le changer contre un autre qui ne vaudrait pas mieux ; ainsi je m'y tiens ; mais j'en ai besoin d'un autre; on appelle notre père lé bonhomme La Vallée, et je serai monsieur de La F allée y son fils , si cela vous convient *.
Tu as raison, me dit-elle en riant, tu as raison, monsieur de La Foliée; appelle-toi ainsi. Il n'y a pas encore là tout, lui dis-je; si on me dit '.Monsieur de La Vallée, que faites-vous chez mademoiselle Habert ? que faut-il que je réponde ?
Eh bien! reprit-elle , la difficulté n'est pas grande , je ne laisserai pas long-temps les choses indécises; et dans l'appartement que je viens de prendre, il y a une chambre très-éloignée de l'endroit que j'habiterai ; tu seras là à part et décemment sous le titre d'un parent qui vit avec moi, et qui me secourt dans
■ Ei)e serai monsieur de La flattée , si cela vous convient. Khabitude de la lirrée n^a pas inspiré à Jacob des inclinations rotnriéres. Non content d'accepter le titre de monsieur dont mademoiselle Habert le gratifie , il ya lui-même an devant de la yanitë de cette tendre fiUe, en lui offrant complaisamment de s'appeler mon^ sieur de. Ce qu'il y a de piquant dans ces prâiminaires indirects de mariage^ c'est qu'ils se font par une convention tacite, et que les deux parties intëressëes s'entendent parfaitement, sans s'être encore rien communique d'officiel.
mes. affaires. D'ailleurs, gomme je te dis, nous nous mettrons bientôt à notre aise sur cet article-là 5 quelques jours suffiront pour me déterminer à ce que je médite, et il faut se hâter; car les circonstances ne permettent pas que je diffèi-e. Ne parie de rien au logis de ma sœur, et vis à ton ordinaire durant le peu de temps que nous y serons. Retourne dès demain chez notre hôtesse \ elle me paraît obligeante ; tu la prieras de vouloir, bien nous chercher une cuisinière, et si elle te fait des questions qui te regardent, réponds-y suivant ce que nous venons de dire 5 prends , le nom de LaF'allée, et sois mon parent; tu as assez bonne mine pour cela.
Vertid)leu! queje suis aise de toute cette manigancelà! m'écriai-je; que j'ai de joie qui me trotte dans le cœur , sans savoir pourquoi ! Je serai donc votre cousin? Pourtant, ma cousine, si on me mettait à même de prendre mes qualités, ce n'est pas votre parent que je voudrais être; non, j'aurais bien meiUeur appétit que cela. La parenté me fait bien de l'honneur, néanmoins; mais quelquefois l'honneur et le plaisir vont de compagnie, n'est-ce pas?
Nous approchions du logis pendant queje parlais ainsi , et je sentis sur-le-champ qu'elle ralentissait sa marche pour avoir le temps de me répondre et de me faire expliquer.
Je ne vous entends pas bien , monsieur de La Vallée, me dit-elle d'un ton de bonne humeur, et je ne sais pas ce que c'est que cette qualité que vous voudriez.
Oh! malpeste! cousine, lui dis -je, je ne saurais 7. 5i
m'avanoer plus ayant, et je ne sots pas homme à perdre le respect envers vous, toute ma parente que vous êtes; mais si, par hasard , quelque jour vous aviez envie deprendre un camarade de mënage, là.. . de ces garçons qu'on n'envoie point dans une chambre à part, et qui s(mt assez hardis pour dormir cote à côte du monde ■; comment appelle -t*on là profession de ces gens-là ? On dit chez nous que ce sont des maris ; est-ce ici de même ? Eh bien! cette qualité , par exem*ple , le camarade qui Taura , et que vous prendrez , la voudrait-il troquer contre la qualité de parent que j'ai de votre grâce ? Répondez en conscience. Voilà mon énigme, devinez-la.
Je t'en dirai le mot une autre fois, me dit -elle &i se retournant de mon côté avec bienveillance; mais ton énigme est jolie. Oui-dà, cousine, répliquai-je ; on en pourrait faire quelque chose de bon , si on voulait s'entendre.
Paix! me dit -elle alors; il n'est pas question ici d'un pareil badinage; et dans l'instant qu'elle m'ar-
■ Qui sont assez hardis pour dormir côte a céte du monde. Périphrase trèa^piquante pour désigner un mari. Ce n^est plus Tancienne naïreté de Jacob; c^est de la finesse déguisée sous les habitudes de son premier état. Mariyaux a nuai^ïé avec beaucoup éHait cette transition qui s^opére insensiblement dans le langage de Jacob. Ce li'était d^abord qu'un vrai paysan , ayec ses proiFerbes , ses dictons y ses grosses plaisanteries j maintenant il ne retombe qu'à propos dans le ton familier et rustique; son ingénuité est calculée; il en fait un moyen de plaire , parce qu'elle l'aide à cacher l'intention de séduire. C'est ce qu'il avouera loi^même qudquQt pages plus loin.
réta, nouft étions à la porte du logis, ou nom arrivât mes à rentrée de la nuit.
' Catherine vint au devant de nous, toujours fort intriguée des intentions de mademmselle Hal>ert sur son chapitre.
Je ne dirai rien des façons empressées qu'elle eut pour nous, ni du dégoût qu'elle disait avoir pour le service de la sceur aiuée. Ce dégoût - là était alors sincère , parce que la retraite delà sœur cadette allait la laisser seule avec Fautre ^ mais aussi, pendant que leur union avait duré, dame Catherine n avait jamais fait sa cour qu'à Fainée^ dont Te^it impérieux et tracassier lui en imposait davantage, et qui d'ailleurs avait toujours gouverné la maison.
Mais la société des deux sœurs finissant , cela cban- 'geait la thèse, et il était bien plus doux de passer au service de la cadette, dont eUe aurait été la maîtresse.
Catherine nous apprit que Faînée était sortie , et qu'elle devait coucher chez ime dévote de ses amies, de peur que Dieu ne fût offensé si les deux sœurs se revoyaient dans la conjoncture présente. Et tant mieux qu'elle soit partie, dit Catherine; nous ensouperons de meilleur cœur ; n'est-ce pas , mademoiselle ? Assurément, reprit mademoiselle Habert; ma sœur a fait prudemment, et elle est la maîtresse de ses actions, i omme je le suis des miennes.
A cela succédèrent plusieurs petites questions de la part de la caressante cuisinière. Mais vous avez été bien loiig* temps à revenir? Avez -vous retenu une maison? Est-elle en beau quartier? Y a-t-il loin d'ici ?
Serons- nous près des marchés? La ctiisine est-elle
commode ? Aurai-je une chambre?
Elle obtint d'abord quelques réponses laconiques ; j'eus aussi ma part de ses cajoleries , à quoi je repartais avec ma gaillardise ordinaire , sans lui en apprendre plus que ne faisait mademoiselle Habert, sur qui je me réglais.
Nous parierons de tout cela une autre fois, Catherine, dit celle-ci pour abréger; je suis trop lasse à présent; faites-moi souper de bonne heure, afin que je me couche.
Là-dessus elle monta à sa chambre^ et j'allai mettre le couvett, pour me soustraire aux importunes interrogations de Catherine, dont je m'attendais bien d'être persécuté quand nous serions ensemble.
Je fus long dans mon service. Mademoiselle Habert était revenue dafas la chambre où je mettais le couvert, et je plaisantai avec elle de l'inquiétude de Catherine. Si nous la menions avec nous, lui disais-je, nous ne pourrions plus être parens; il n'y aurait plus de monsieur de La f^allée.
Je l'amusais de pareils discours r, pendant qu'elle faisait un petit mémoire des meubles qui lui appartenaient et qu'elle devait emporter de chez sa sœur ; car, sur l'éloignement que celle-ci témoignait pour elle en s'absentant de la maison, elle avait dessein , s'il était possible , de coucher le lendemain dans son nouvel appartement.
Monsieur de La Vallée, me dit-elle en badinant, va demain , le plus matin que tu pourras , me chercher un
tapissier pour détendre mon cabinet et ma chambre , et dis-lui qu'il se charge aus^i des voitures, nécessaires pour emporter tous mes meubles ; unç iournëe suifira pour transporter tout , si on veut aller un peu vite.
Je voudrais que cela fût déjà fait, lui dis-je, tant j'ai hâte que nous buvions ensemble •, car là-bas il faudra bien que mon assiette soit vis-à-vis la vôtre , at-r tendu^ qu'un parent prend ses repas avec $a parente 5 ainsi faites votre compte que dès demain toqt seçg détalé dès sept heures du matin.
Ce qui fut conclu fut exécuté. Mademoiselle Habert soupa. Devenu hardi avec elle , je l'invitai à boire àJa santé du cousin le dernier coup .q^ je lui versai, pendant qi|e Galherine^ qui de teraps^en temps montait pour la servir , étaitv allée dans, sa cuisine.
La santé du cousin fut bue ^ ilfitraisonsur-le-champ^ car dès qu'elle eut vidé sa tasse, je la remplis d'une rasade de vin pur, et puis : A votre santé, cousine ! Après quoi: je descendis, pour souper à mon tour.
Je mangeai beaucoup, maiç je mâchai peu pour avoir plus tôt fait; j'aimai mieux courir les risques d'une indigestion que de demeurer long-temps avec Catherine , dont l'inquiète curiosité me tracassa beaucoup 5 et, sous le prétexte d'avoir à me lever matin le lendemain, je me retirai vite en la laissant tristement ébahie de tout ce qu'elle voyait, aussi bien que de la précipitation avec laquelle j'avais entassé mes morceaux, sans lui avoir répondu que des monosyllabes.
Mais, Jacob, dis-moi donc ceci? conte- moi donc cela? Ma foi! dame Catherine, mademoiselle Habert
486 LE PàTSAN
a loué une maison; je lui ai donné le bras dans les chemins ; nous étions allés , nous sommes revenus, voilà tout ce que je sais ; bonsoir. Ah ! qu'elle m'eut de bon cœur dit des injures ! Mais elle espérait encore ) et la brutale n'osait faire de bruits
Il me tarde d'en venir à de plus grands événemens ; ainsi passons vite à notre nouvelle maison.
Le tapissier est venu le lendemain ; nos meubles sont partis ; nous avons dîné debout , remettant de manger mieux et plus à notre aise au souper dans no^ tre nouveau gtte. Catherine 9 convaincue enfin qu'elle ne nous suivra^ pas , nous a traités à l'avenant de notre indifférence pour elle, et comme le méritait la banqueroute que nous lui fkisions ; elle a disputé la pro^ priëté de je ne sais oombien de nippes à madenioisélle fiabert, et soutenu qu'acnés étarent à sa sœur aînée ; . ^lle lui a fait mille chicanes *, elle m'a voulu battre, moi qui ressemble à ce défunt Baptiste qu'elle m'a dit avoir tant aimé. Mademoiselle Habert a écrit un petit billet qu'elle a laissé sur la table pour sa sœur, et par lequel elle l'avertit que dans sept ou huit jours elle viendra pour s'arranger avec elle, et régler quel^ ques petits intérêts qu'elles ont à vider ensemble. Un fiacre est venu nous prendre; nous nous y sommes emballés sans façon ^ la cousine et moi; et puis, fouette cocher.
Nous voilà à l'autre maison; et c'est d'ici qu'on va voir mes aventures devenir plus nobles et plus importantes, c'est ici que ma fortune commence; serviteur au nom de Jacob, il ne sera plus question que
de monsieur de La Vallée; 110m que j'ai porte pendant quelque temps,: ^t qui ëtait eiTectivement celui de mon père ; mais à celui-4à oïl en joignait un autre qui servait à le distinguer d'un de ses frères > et c'est sous cet autre nom qu'on me connaît dans le monde ; c'est celui-ci qu'il n'est pas nécessaire que je dise ^ et que je ne pris qu'après la mort dô mademoiselle Habert; non pas que j^e fusse mécontent de l'autre, mais parce que les gens de mon pays s'obstinèrent à ne m'appel^r que de ce nom-là.
Notre hôtesse nous reçut comme ses amis les plus intimes. La chambre ovi devait coucher madempiselle Habert était déjà rangée, et j'avais un petit lit de camp tout prêt dans l'endroit qui m'était réservé , et dont j'ai déjà fait mention.
II ne s'agissait plus que d'avoir de quoi souper ; le rôtisseur, qui était à notre porte, nous çût fourni ce qu'il fallait^ mais notre obligeante hôtesse, à qui j'avais dit que lious arriverions le soir même, y avait pourvu , et voulut absolument que nous soupassions chez elle.
Elle nous fit bonne chère , et notre appétit y fit honneur*
Mademoiselle Habert commença d'abord par établir ma qualité de cousin , à quoi je ripostai sans façon par le noin de cousine; et comme il me restait encore un petit accent et même quelques expressions de village, on remédia à cela en disant que j'arrivais de la campagne, et que je n'étais à Paris que depuis deux ou trois mois.
Lg PAYSAN
Jusqù^ci donc mes discours ayaient toujours en une petite tournure champêtre ; mais il y avait plus d'un mois que je m'en corrigeais assez bien , qîKuid je voulais y prendre garde ; et je n'avais conservé cette tournure avec mademoiselle Babert que parce qu'elle me réussissait auprès d^elle , et que je lui avais diit tout ce qui m'avait plu à la faveur de ce langage rustique *, mais il est certain que je parlais meilleur français quand je voulais. J'avais déjà acquis assez d'usage pour cela, et je crus devoir m'appHquer à parler mieux qu'à l'ordinaire.
Notre repas fut le plus gai du monde , et j'y fus plus gai que personne.
Ma situation me paraissait assez douce ; il y avait grande apparence que mademoiselle Habert m'aimait; elle était encore assez, aimable; elle était riche pour moi, elle jouissait bien de quatre mille livres de rente ^t au-delà; et j'apercevais un avenir très-riant et très -prochain, ce qui devait réjouir l'âme d'un paysan de mon âge, qui, presqu'au sortir de la charr rue , pouvait sauter tout 4'un coup au rang honorable de bon bourgeois de Paris ; en un mot j'étais à la veille d'avoir pignon sur rue, et de vivre de mes rentes , chéri d'une femme que je ne haïssais pas , et que mon cœur payait du moins d'une reconnaissance, qui resr semblait si bien à de l'amour, que je ne/m'embarra&r sais pas d'en examii;ier la différence '.
* Que je ne m* embarrassais pas d'en examiner la différence. C'est à Taidc de ces détails ingénieux et vrais que Marivaux a su atténuer.
Naturellement j'avais l'humeur gaillarde^ on a pu s'en apercevoir dans les récits que j'ai faits de ma vie 5 et quand à cette humeur naturellement gaillarde il se joint encore de nouveaux motifs de gaillardise, Dieu sait comme on pëtille! Aussi faisaîs-je; mettez avec cela un peu d'esprit, car je n'en manquais pas 5 assaisonnez le tout d'une physionomie agréable 5 n'at-on pas de quoi plaire à table avec tous ces agrémenslà ? N'y remplitr-on pas bien sa place ?
Sans doute j'y valais quelque chose ; car notre hôtesse, qui était amie de la joie (à la vérité plus capable de la goûter quaiid elle la trouvait que de la faire naître, car sa conversation était trop diffuse pour être piquante; et à table il ne faut que des mots et point de récits ' ) , notre hôtesse donc ne savait quel compUment me faire qui fût digne du plaisir que lui
ou plutôt faire oublier entièrement ce qu'il pourrait y avoir d'odieux dans Faction de Jacob considërëe en elle - même. Rien de plus repoussant au premier coup d'oeil que la cupidité qui porte un jeune homme à ëpouser une femme déjà sur le retour , afin de se rendre maUre de sa fortqne. Mais ici Fafiaire est engagée avec tant de bruscpierie et menëe si gatment , rattachement de mademoiselle Habert est si bien motive, et elle en donne des preuves si peu équivoques, que le lecteur serait presque fâché contre le paysan auquel il sMntéresse , s'il le voyait se piquer mal à propos de scrupule aux dépens du bonheur de sa bienfaitrice. Une pareille délicatesse ressemblerait à un trait d'inp;ratitude. Aussi conçoit - on parfaitement que Jacob ait pu se faire lui-même illusion sur le sentiment qu'il éprouve, et se croire amoureux quand il n'est que fré^-reconnaissant, et un peu intéressé. Un villageois ne peut pas se connaître à ces choses -la comm«. ferait un homme du monde.
' u4 table , U ne faut que des moU et point de récits. Grande
ecitS'.Gri
donnait ma compagnie, disait*-elle ^ elle s^attendris-
sait ingénument en me regardant ^ je lui gagnais le
cœur; elle le disait bonnement, elle ne s'en cachait
pas.
Sa fille, qui avait , comme je Fai dit, dix-«ept ou dix-huit ans , et dont le cœur était plus discret et plus matois, me regardait du coin de Toeil; et, prenant un extérieur plus dissimulé que modeste, ne témoignait que la moitié du goût qu'elle prenait à ce que Je disais.
Mademoiselle Habert, d'une autre part, me paraissait stupéfaite de toute la viracité cpie je montrais ; je voyais, à sa mine, qu'elle m'avait cru de l'esprit, mais non pas autant que j'en avais.
Je pris garde en même temps qu'elle augmentait d'estime et de penchant pour moi , mais que cette augmentation de sentiment n'allait pas sans inquiétude. Les éloges de ma naïve hôtesse l'intriguaient ; les regards fins et dérobés que la jeune fille me lançait de côté ne lui échappaient pas. Quand on aime, on a l'œil à tout, et son âme se partageait entre le souci de me voir si aimé, et la satisfaction de me voir si aimable.
Je m'en aperçus à merveille , et cet art de lire dans l'esprit des gens et de débrouiller leurs senti-
maxime à l'usage des petits esprits qui pullulent dans la société. A table comme ailleurs , Fart de plaire dans la conrersation , c^est àHéviter le monologue , qui est une espèce d'usurpation et d'entpi^te^ ment sur le droit que chacun y tut avoir de parler à son tour.
mens secrets , est un talent qne j'ai toujours eu ^ et qui m'a quelquefois bien servi.
Je fus charme d'abord de voir mademoiselle Habert dans ces dispositions-là ; c'était bon signe pour meë espérances; cela me confirmait son inclination pour moi , et devait bâter ses bons desseins , d'autant fdns que les regards de la jeune personne et ]es douceurs^ que me disait la mère me mettaient comme à l'en-^ chère '.
Je redoublai donc d'agrémens le plus qu'il me fut possible , pour entretenir mademoiselle Habert dans les alarmes qu'elle eh prenait; mais comme il fallait qu'elle eût peur du goût qu'on avait pour moi , et non pas de celui qu'elle m'aurait senti pour quelqu'une de ces deiix personnes , je me ménageai de façon que je ne devais lui paraître coupable de rien ; elle pouvait juger que je n'avais d'autre intention que de me divertir et non pas de plaire , et que , si j'étais aima*ble, je n'en voulais profiter que dans son cœur, et non dans celui d'aucune de ces deux femmes.
Pour preuvç de cela , j'avais soin de la regarder très-souvent avec des yeux qui demandaient son approbation pour tout ce que je disais ; de sorte que j'eus l'art de la rendre contente de moi , de lui laisser ses inquiétudes qui pouvaient m'étre utiles*, et de
■ Me mettaient comme a r enchère. Expression d^an rare bonheur, et qui peint (Tun seul mot toute une situation. Abroger pour dire plus, c^est le secret des grands ëcriyains.
' De lui laisser ses inquiétudes qui pouvaient m* être utiles, Jacob
continuer de plaire à nos deux hôtesses, à qui je trouvai aussi le secret de persuader qu'elles me plaisaient, afin de les exciter à me plaire à leur tour , et de les maintenir dans ce penchant qu'elles marquaient pour moi , et dont j'avais besoin pour presser mademoiselle Hâbert de s'expliquer. S'il faut tout dire , peut-être aussi vouiais-je voir ce qui arriverait de cette aventuré, et tirer parti de tout; on est bien aise d'avoir, comme on dit , plus d'une corde à son arc.
Mais j'oubliais une chose , c'est le portrait de la jeune fille , et il est nécessaire que je le fasse.
J'ai dit son âge. Agathe , dans son éducation bourgeoise, avait bien plus d'esprit que sa mère, dont les épanchemens de cœur et Ja naïveté babillarde lui paraissaient ridicules 5 ce que je connaissais par certains petits sourires malins qu'elle faisait de temps en temps, et dont la signification passait la mère, qui était trop bonne et trop franche pour être si intelligente.
Agathe n'était pas belle 5 dépendant elle avait beaucoup de délicatesse dans les traits, avec des yeux vifs et pleins de feu, mais d'un feu que la petite personne retenait et ne laissait éclater qu'en sournoise ; ce qui tout ensemble Jui faisait une physionomie piquante , spirituelle et friponne , et de laquelle on se méfiait d'abord à cause de ce je ne sais quoi de rusé
s'izcçlimate , et son éducation se perfectioDoe à vue d^œU^ ce n^est plus seulement un homme galant, aimable, un se'ducteur même; U va jusqu'à la coquetterie. Ce sont là des progrés rapides pour un villageois de vingt ans.
qui brdchait sur le tout, et qui ne la rendait pas bien sûre.
Agathe, à vue de pays i, avait du penchant à l'amour ; on lui sentait plus de disposition à être amoureuse que tendre, plus d'hypocrisie que de mœurs ^ plus d'attention pour ce qu'on dirait d'elle que pour ce qu'elle serait dans le fond ; c'était la plus intrépide, menteuse que j'aie connue. Je n'ai jamais vu son esprit en défaut sur les expédiens 5 vous l'auriez crue ti-« mide; il n'y avait point d'âme plus ferme , plus résolue , point de tête qui se démontât plus difficilement ^ il n'y avait personne qui se souciât moins d'avoir fait une faute , de quelque nature qu'elle fût ^ personne en même temps qui se souciât tant de la couvrir ou de l'excuser ; personne qui en craiîgnit moins le reproche, quand elle ne pouvait l'éviter; et alors vous
' Agathe, à vue de pays. Ce portrait est supérieur peut-être par la ligueur de la touche, sinon pat IMclat du coloris, à tous ceux que nous avons vus jusqu'à présent dans Marivaux, et il est impos* sible de peindre avec une fidélité' plus énergique cette dépravation à la fois hypocrite et effrontée, qui offre le mélange des vices les plus contraires à Fidée qu^on se fait naturellement d'une jeune personne. Marivaux, dont on a affecté si souvent de vanter Fesprit an détriment de son génie , est pourtant un des écrivains qui ont le mieux observé et connu Tespèce humaine, qui ont tracé le plus de caractères. U est assez singulier que Fauteur favori des femmes soit peutêtre celui qui les a le moins ménagées. Dans ses comédies , il met à découvert toutes les faiblesses de leur cœur. Dans ses romans, il attaque en elles des li*avers ou des vices plus graves, et particulièrement Fouvrage dont nous nous occupons offre en beaucoup d'endroits Fapparence d'une satire dirigée contre les mœurs du beau sexe.
494 l'E PAYSAl^
parliez à une coupable si tranc^uille , que sa faute ne
TOUS paraissait plus rien.
Ce ne fut pas sur-le-champ que je démêlai tout ce caractère que je développe ici; je ne le sentis qu'à force de voir Agathe.
Il est certain qu'elle me trouva à son gré aussi bien que sa mère, à c[ui je plus beaucoup, et qui était une bonne femme dont on pouvait mener le cœur bien loin; ainsi, des deul côtés , je voyais une assez belle carrière ouverte à mes galanteries, si j'en avais voulu tenter le succès.
Mais mademoiselle Babert était plus sûre que tout cela ; elle ne répondait de ses actions à personne, et ses desseins, s'ils m'étaient favorables, n'étaient sujets à aucune contradiction. D'ailleurs, je lui deras de la reconnaissance , et c'est là une dette que j'ai .toujours bien payée à tout le monde.
Ainsi, malgré la faveur que j'acquis , dès ce jour, dans la maison , malgré toutes les apparences qu'il y avait que je serais en état de me faire valoir , je résolus de m'en tenir au cœur le plus prêt et le plus maître de se déterminer.
Il était minuit quand nous sortîmes de table ; on conduisit mademoiselle Habett à sa chambre ; et , dans l'espace du peu de chemin qu'il fallait faire pour cela, Agathe trouva plus de dix fois le moment de jouer de la prunelle sur moi, d'une manière très - flatteuse et toujours sournoise ; à quoi je ne pus m'empécher de répondre à mon tour, et le tout si rapidement
de part et d'autre, qu'il n'y avait que nous qui pussions saisir ces ëclairs-là.
Quant à moi, je ne répondais à Agathe, ce me semble , que pour ne pas mortifier son amour^propre -, c^r il est dur de faire le cruel avec de beaut yeux qui cherchent les vôtres,
, La mère m'avait pris sous le bras, et ne se lassait point de dire : Allez, vous êtes un plaisant garçon^ on ne s'ennuiera point avec vous.
Je ne l'ai jamais vu si gaillard , répliquait à cela là cousine, d'un ton qui me disait : Vous l'êtes trop.
Ma foi, mesdames, disais^je, mon humeur est de l'être toujours^ mais avec de bon vin, bonne chère et bonne compagnie , on l'est encore plus qu'à son ordinaire. N'est-il pas vrai, cousine? ajoutai*je, en lui serrant le bras que je tenais aussi.
Ce fut en tenant de pareils discours que nous arrivâmes à l'appartement de mademoiselle Habert.
Je crois que je dormirai bien, dit-elle quand nous y fûmes, affectant une lassitude qu'elle n'avait pas , et qu'elle feignait pour engager notre hôtesse à prendre congé d'elle.
Mais notre hôtesse n'était pas expéditive dans ses politesses, et, par abondance d'amitié pour nou^, il n'y eut point de petites commodités dans cet apparte* ment qu'elle ne se piquât de nous faire remarquer.
£lle proposa ensuite de me mener à ma chambre ^ mais je compris à l'air de la cousine que cet excès de civilité n'était pas de son goût, et je la refusai le plus honnêtement qu'il me fut possible.
4g6 LE PAYSAN
Enfin nos dames s*en allèrent, chassées par les bâillemens de mademoiselle Habert, qui en fit à la fin de très-vrais, peut-être pour en avoir fait de faux.
Et moi je sortais avec nos hôtesses pour me, retirer décemment chez moi , quand la cousine me rappela.
Monsieur de La Vallée, cria-t-elle , attendez un instant , j'ai une commission à vous donner pour demain ; et ]à* dessus je rentrai en souhaitant le bonsoir à la mère et à la fille, honoré moi -même de leurs révérences, et surtout de celle d'Agathe , qui ne confondit pas la sienne avec celle de sa mère , qui la fit à part afin que je la distinguasse , et que je prisse garde à tout ce qu'elle y mit d'expressif et d'obligeant pour moi^
«Quand je Ais entré chez mademoiselle Habert, et que nous fûmes seuls , je présumai qu'il allait être question de quelque réflexion chagrine sur nos aventures de table , et sur l'avantage que j'avais eu d'y paraître si amusant.
Cependant je me trompai , mais non pas sur les intentions ; car ce qu'elle me dit marquait que ce n'était que partie remise.
Notre joyeux cousin, me dit-elle, j'ai à vous parler^ mais il est trop tard et heure indue, ainsi différons la conversation jusqu'à demain. Je me lèverai plus matin qu'à l'ordinaire pour ranger quelques bardes qui sont dans ces paquets, et je vous attendrai entre huit et neuf dans ma chambre , afin de voir quelles mesures nous devons prendre sur mille choses que j'ai dans l'esprit j entendez-vous? N'y manquez pas 5 car
notre hôtesse a tout lair de venir demain savoir des nouvelles de ma santé, et peut-être de la vôtre; et nous n'aurions pas le temps de nous entretenir, si nous ne prévenions pas la fureur de ses politesses.
Ce petit discours, comme vous voyez, était un prélude d'humeur jalouse, ou du moins inquiète; ainsi je ne doutai pas un instant du sujet d'entretien que nous traiterions le lendemain.
Je ne manquai pas au rendez-^vous ; j'y fus même un peu plus tôt qu'elle ne me l'avait dit , pour lui témoigner ime impatience qui ne pouvait que lui être agréable ; aussi m'aperçus-je qu'elle m'en sut bon gré.
Ah! voilà qui est bien, dit -elle en me voyant; vous êtes exact , monsieur de La Vallée. N'avez-vous vu encore aucune de nos hôtesses depuis que vous êtes levé ?
Bon ! lui dis-je , je n'ai pas seulement songé si elles étaient au monde. Est-ce que nous avons affaire ensemble ? J'avais , ma foi , bien autre chose dans la tête.
Eh! qu'est-ce donc qui vous a occupé? reprit-elle. Notre rendez-vous , lui dis-je , que j'ai eu toute la nuit dans la pensée.
Je n'ai pas laissé que d'y rêver aussi , reprit-elle ; car ce que j'ai à te dire, La Vallée, est de conséquence pour moi. Eh! mardi, ma chère cousine, repartis-je là-dessus , faites donc vite , vous me rendez malade d'inquiétude. Dès que le sujet regarde votre personne, je ne saurais plus durer sans le savoir. Est-ce qu'il y a quelque chose qui vous fait peine ? Y a-t-il du re- 7. 32
mède ? N'y en a-t-il pas ? Me voilà comme un troublé ,
si vous ne parlez vite*
Ne t'inquiète pas, me dit-elle-, il ne s'agit de rien de fâcheux. Dame ! rëpondis-je , c'est qu'il faut compter que j'ai un cœur qui n'entend envers vous pas plus de raison qu'un enfant -, et ce n'est pas ma faute. Pourquoi m'avez-vous été si bonne ? Je n'ai pu y tenir.
Mais, mon garçon, me dit-elle alors en me regardant avec une attention qui me conjurait d'être vrai, n'exagères -tu pas ton attachement pour moi, et me dis-tu ce que tu penses ? Puis-je te croire ?
Comment! repris- je en faisant un pas en arrière, vous doutez de moi, mademoiselle! Pendant que je mettrais ma vie en gage, et une centaine avec , si je les avais , pour acheter la santé de la vôtre et 'sa continuation, vous doutez de moi! Hélas! il n'y aura donc plus de joie en moi ^ car je n'ai vaillant que mon pauvre cœur; et dès que vous ne le connaissez pas, c'est tout comme si je n'avais plus rien ; voilà qui est fini. Après toutes les grâces que j'ai reçues d'une maîtresse qui m'a donné sa parenté pour rien, si vous me dites : M'aimes -tu, cousin? que je vous dise : Eh! pardi oui , cousine ^ et que vous repartiez : Peut-être que non, cousin; votre parent est donc pis qu'un ours ; il n'y a point dans les bois d'animal qui soit son pareil, ni si dénaturé que lui. N'est-ce pas là un beau bijou que vous avez mis dans votre famille? Allez , que Dieu vous le pardonne , mademoiselle -, car il n'y a plus de cousine -, j'aurais trop de confusion de proférer ce nom -là, après la barbarie que vous me
croyez dans l'âme. Allez, mademoiselle, j'aimerais mieux ne vous avoir jamais ni vue ni aperçue que de m'entendre accuser de la sorte par une personne qui a été l'objet de la première affection que j'aie eue dans le cœur, hormis père et mère que je ne compte pas, parce qu'on est leur race, et que l'amitié qu'on a pour eux n'ôte point la part des autres. Mais j'avais une grande consolation à croire que vous saviez le fond de ma pensëe ; que le ciel me soit en aide, et à vous aussi ! Bêlas ! de gaillard que j'étais , me voilà bien triste !
Je me ressouviens Wen qu'en lui parlant ainsi, je ne sentais rien en moi qui démentit mon discours. J'avoue pourtant que je tâchai d'avoir l'air et Je ton touchans, le ton d'un homme qui pleure, et que je voulais orner un peu la vérité; et ce qu'il y a de singulier , c'est que mon intention me gagna tout le premier. Je fis si bien que j'en fus la dupe moi-même , et je n'eus plus qu'à me laisser aller sans m'embarrasser de rien ajouter à ce que je sentais; c'était alors l'affaire du sentiment qui m'avait pris, et qui en sait plus que tout Tart du monde.
Aussi ne manquai-je pas mon coup ; je convainquis, je persuadai si bien mademoiselle Jlabert, qu'elle me crut jusqu'à en pleurer d'attendrissement • jusqu'à me consoler de la douleur que je témoignais, jusqu'à me demander excuse d'avoir douté.
Je ne m'apaisai pourtant pas d'abord; j^eus le cœur gros encore quelque temps ; le sentiment me menait ainsi , et il me menait bien : car lorsqu'on est une fois en train de se plaindre. des gens, surtout eu
5oo LE PAYSAN
fait de tendresse , les reproches ont toujours une certaine durée -, et on se plaint encore d'eux , même après leur avoir pardonné 5 c'est comme un mouvement qu'on a communiqué à quelque chose ; il ne cesse pas tout d'un coup , il diminue, et puis il finit.
Mes tendres reproches finirent donc, et je me rendis ensuite à tout ce qu'elle me dit d'obligeant pour m'apaiser.
Rien n'attendrit tant de part et d'autre que ces scènes- là, surtout dans un commencement de passion ; cela fait faire à l'amour un progrès infini ; il n'y a plus dans le cœur discrétion qui tienne ; il dit en un quart d'heure ce que , suivant la bienséance , il n'aurait osé dire qu'en un mois , et le dit sans paraître aller trop vite ; c'est que tout lui échappe.
Voilà du moins ce qui arriva alors à mademoiselle Habert. Je suis persuadé qu'elle n'avait pas dessein de s'avancer tant qu'elle le fit, et qu'elle ne m'eût annoncé ma bonne fortune qu'à plusieurs reprises; mais elle ne fut pas maîtresse d'observer cette économie-là. Son cœur s'épancha ; j'en tirai tout ce qu'il méditait pour moi, et peut-être qu'à son tour elle tira du mien plus de tendresse qu'il n'en avait à lui rendre ; car je me trouvai moi-même étonné de l'aimer tant, et je n'y perdis rien, comme on va le voir dans la suite de notre conversation, qu'il est nécessaire que je rapporte , parce que c'est celle où mademoiselle Habert se déclare.
Mon enfant, me dit-elle, après m'avoir vingt fois répété : Je te crois, voilà qui est fait; mon enfant,
PARVENU. 5oi
me dit-elle donc , je pense qu'à présent tu vois bien de quoi il s'agit. Hélâs! lui dis -je , ma gracieuse parente , il me paraît que je vois quelque chose ; mais Tapprëhension de m'abuser me rend la vue trouble, et les choses que je vois me confondent à cause, de mon petit mérite. Est-ce qu'il se pourrait , Dieu me pardonne ! que ma persoxme ne fût pas déplaisante à la vôtre ? Est-ce qu'un bonl^eur comme celijii-là serait la part d'un pauvre garçon qui sort du village ? Car voilà ce qui m'en semble 5 et, si j'en étais bien certain, il faudrait donc mourir de joie.
Oui, Jacob, me répondit-^ elle alors, puisque tu mi'entends, et que cel^ te fait tant de plaisir, réjouist'en en toute sûreté.
Doucement donc, lui dis-je-, car je m'en pâmerai d'aise. Il n'y a qu'une raison qui me chicane à tout ceci, ajoutai-je. Eh! laquelle? me dit-elle. C'est, lui repartis- je, que vous me direz : Tu n'as rien, ni revenu , ni profit d'amassé ; rien à louer , tout à acheter , rien à vendre 5 point d'autre gîte que la maison du prochain , ou bien la rue ; pas seulement du pain pour attraper le bout du mois 5 après cela, mon petit monsieur, n'êtes -vous pas bien fatigué de vous réjouir tant de ce que je vous aime ? Ne faudra-t-il pas encore vous remercier de la peine que vous prenez d'en être si ravi? Voilà, ma précieuse cousine, ce qu'il vous est loisible de répondre au contentement que je témoigne de votre affection ; mais Dieu le sait , ma parente , ce n'est point pour l'amour de toutes ces provisions-là que mon cœur se transporte.
5o2 LE PAYSAN
J'en suis persuadée , me dit-elle , et tu né penserais pas à m'en assurer si oela n'était pas vrai , mon cher enfant.
Tenez, cousine, ajoutai -je, je ne songe non plus à pain, k vin, ni à gîte, que s'il n'y avait ni blé, m vigne , ni logis dans le monde. Je les prendrai pourtant quand ils viendront, mais seulement parce qu'ils seront là. Pour ce qui est de l'argent, j'y rêve comme au Mogol ; mon cœur n'est pas une marchandise ; on ne Faurait pas quand on m'en offrirait mille écus plus qu'il ne vaut, mais on l'a pour rien quand il y prend goût ^ et c'est ce qu'il a fait avec vous sans rien demander eu retour. Que ce cœur vous plaise ou vous fâche , n'importe *, il a pris sa secousse ^ il est à vous. Je confesse bonnement néanmoins que vous pouvez me faire du bien, parce que vous en avez ; mais je ne rêvais pas à cette arithmétique -là quand je me suis rendu à votre mérite , à votre jolie mine , à vos douces façoi^s; et je m'attendais à votre amitié, comme à voir un samedi arriver le dimanche. La mienne est une affaire qui a commencé sur le pont Neuf; de là jusqu'à votre maison , elle a pris vigueur et croissance -, sa perfection est venue chez vous, et
■ // a pris sa secousse. Jacob veut dii*e : il a pris son élan.. Mais prendre sa secousse n^e&t pas même du fraoçais de paysan. Au surplus , Toriginalitë demi-boufTonne de cette dëclaratiou d'amour a le grand ayantage d'en effacer ce qu'elle aurait d'avilissant, ou tout au moins de ridicule pour Jacob, si elle ëtait faite rëguliérement et dans les formes.
PARVENU. 5o3
deux heures après, il n'y avait plus rien à y mettre; en voilà le récit bien véritable.
Quoi ! me répondit-elle , si tu avais été plus riche et en situation de me dire : Je vous aime, mademoiselle ; tu me l'aurais dit , Jacob ?
Qui ? moi ? m'écriai-je -, eh ! merci de ma vie ! je vous l'aurais dit avant que de parler , tout ainsi que je l'ai fait, ne vous déplaise; et si j'avais été digne que vous m'eussiez envisagé à bon escient ' , vous auriez bien vu que mes yeux vous disaient des paroles que •je n'osais pas prononcer ; jamais ils ne vous ont regardée qu'ils ne vous aient tenu les mêmes discours que je vous tiens ; et toujours je vous aime , et quoi encore? je vous aime; je n'avais que ces mots -là dans l'œil \ Eh bien! mon enfant, me répondit- elle en jetant un soupir qui partait d'une abondance de tendresse, tu viens de m'ouvrir ton cœur; il faut que je t'ouvre le mien.
Quand tu m'as rencontrée , il y avait long-temps que l'humeur difficile de ma sœur m'avait rebutée de son commerce; d'un autre côté, je ne savais quel
* JSt sifaums été digne que vous m* eussiez erwisagé a bon escient. A bon escient ne paratt pas exprimer ici la pensée de Jacob , puisque cette locution ne signifie que sciemment , en connaissance de cause, ou tout debon, sans feinte. (Acad.) Jacob veut dire : Si j'ayais été digne de tous inspirer des vues sérieuses.
' Je n'iwais que ces mots^lh dans l'œil. Ce trait ne serait-il pas plus convenable dans la bouche d'un niais de yaudeville , que dans celle d'un paysan fin et délicat comme le hëros du roman de Marivaux? U arrive quelquefois aux meilleurs écrivains de tomber dans le mauvais goût en voulant donner plus de force à une pensée naturelle.
5a4 LE PAYSAN
parti prendre, ni à quel genre de vie je devais me destiner, en me séparant d'avec elle. J'avais quelquefois envie de me mettre en pension; mais cette façon de vivre a ses désagrémens : il faut le plus souvent sacrifier ce qu'on veut à ce que veulent les autres , et cela m'en dégoûtait. Je songeais quelquefois au mariage; je ne suis pas encore en âge d'y renoncer, me disais-je 5 je puis apporter un assez beau bien à celui qui m'épousera ; et si ja rencontre un honnête homme, un esprit doux , un bon caractère , voilà du repos pour le reste de mes jours. Mais cet honnête homme, où le trouver? Je voyais bien des gens qui jetaient des discours à la dérobée pour m'attirer à eux. Il y en avait de riches ; mais ils ne me plaisaient point; les uns étaient d'une profession que je n'aimais pas ; j'apprenais que les autres n'avaient point de conduite ; celui-ci aimait le vin , celui-là le jeu , un autre les femmes ; car il y a si peu de personnes dans le monde qui vivent dans la crainte de Dieu, si peu qui se marient pour remplir les devoirs de leur état! Parmi ceux qui n'avaient point ces vices-là , l'un était un étourdi, l'autre était sombre et mélancolique ; et je cherchais quelqu'un d'un caractèire ouvert et gai, et qui eût le cœur bon et sensible , qui répondît à la tendresse que j'aurais pour lui. Peu m'importait qu'il fût riche ou pauvre, qu'il eût quelque rang ou qu'il n'en eût pas. Je n'étais pas délicate non plus sur l'origine, pourvu qu'elle fût honnête; c'est-à-dire, pourvu qu'elle ne fût qu'obscure , et non pas vile et méprisable ; et j'avais raison de penser modestement
PARVENU. 5o5
là-dessus; car je ne suis née moi-même que dé parens honorables, et non pas connuis. J'attendais donc que la Providence ', à qui je remettaisle tout, me fît trouver Thomme que je cherchais ; et ce fut dans ce temps-là que je te rencontrai sur le pont Neuf.
Je l'interrompis à cet endroit de son discours.
Je veux, luidis-je, acheter une tablette * pour écrire Tannée, le jour, ITieure et le moment, avec le mois, la semaine, et le temps qu'il faisait, le jour de cette heureuse rencontre.
La tablette est tout achetée, mon fils, me dit -elle, et je te la donnerai-, laisse-moi achever.
J'étais extrêmement faible quand nous nous rencontrâmes , et il faut avouer que tu me secourus avec beaucoup de zèle.
Lorsque , par tes soins, je fus revenue à moi, je
■ J'attendais donc que la Providence Tout ce discours de mademoiselle Habert est plein de sens et de raison. Ce nVst point là le langage d'une TieiUe fille de come'die qui s'amourache follement ^ c'est celui d'une personne tendre, faible, isolée , qui examine judicieusement sa position afin de l'atneliorer, si elle peut y parrenir d'une manière honorable et légitime. Marivaux ramène habilement sur mademoiselle Habert l'intérêt que semblait repousser à l'a- Tance le tableau équivoque du ménage dévot des deux sœurs.
» Je veux y luidis-je f acheter une tablette* Cet élan d'enthousiasme poétique , qui ressemble presque à la parodie d'un trait d^orientO' lisme des Lettres Persanes, et qui est aussi heureux dans le genre burlesque que dans le genre noble , ce mouvement si connu d'Horace : « O jour qu'il faut marquer d'une pierre blanche I » devient encore plus piquant par la réponse toute positive de la flegmatique mademoiselle Habert : La tablette est tout achetée , mon fils.
5o6 LE PAYSAN
te regardai avec beaucoup d'attention, et tu me parus
d'une physionomie tout-à-fait prévenante.
Grand merci à Dieu qui a permis que je la portasse, m'ëcriaî-je encore à ces mots. Oui, dit -elle, tu me plus d'abord, et le penchant que j'eus pour toi me parut être si subit et si naturel , que je ne pus m'empêcher d'y faire quelque rëflexion. Qu'est-ce que c'est que ceci? me dis-je -, je me sens comme obligée d'aimer ce jeune homme! Là-dessus, je me recommandai à Dieu, qui dispose de tout , et le priai de vouloir bien, dans la suite, me manifester sa sainte volonté sur une aventure qui m'étonnait moi-même.
Eh bien! cousine , lui dis-je alors, ce jour-là, nos prières partirent donc l'une quant et quant l'autre '; car, pendant que vous faisiez la vôtre, je fis aussi ma petite oraison à part. Mon Dieu ! disais -je, qui avez mené Jacob sur ce pont Neuf, mon Dieu ! que vous seriez clément envers moi , si vous mettiez dans la fantaisie de cette honnête demoiselle de me garder toute sa vie, ou seulement toute la mienne, à son aimable service !
Est -il bien possible, me répondit mademoiselle
' Noi prières partirent donc Vune quant et quant l'autre. Quand et quand, et non pas quant et quant (Acad.), vieux tour qui s^emploie pour en même temps. En Toici un exemple tire' d'une ancienne tragédie de la Mort de César, par Jacques Gr^rin (i56o) ;
Quand on dira : G^sar fut maitre de Tempire , Qu*on dise quand et quand: Brûle le sçeut occire; Quand on dira : G^sar fut premier empereur, Qtt*on dise quand et quand : Brute en fut le vengeur.
PARVENU. 5o7
Habert , que cette idée-là te soit venue , mon garçon?
Par ma foi, oui, lui dis-je; et je ne la sentis point venir, je la trouvai tout arrivée.
Que cela est particulier! reprit-elle. Quoi qu'il en soit, tu m'aidas à revenir chez moi ; et , durant le chemin , nous nous entretînmes de ta situation. Je te fis plusieurs questions , et je ne saurais t'exprimer combien je fus contente de tes réponses, et des mœurs que tu montrais. Je te voyais une simplicité , une candeur qui me charmait, et j'en revenais toujours à ce penchant que je ne pouvais m'empêcher d'avoir pour toi. Toujours je demandais à Dieu qu'il daignât m'éclairer là -dessus, et me manifester ce qu'il voulait que cela devînt.. Si sa volonté est que j'épouse ce garçon-là, disais -je, il arrivera des choses qui me le prouveront pendant qu'il demeurera chez nous.
Et je raisonnais fort bien -, Dieu ne m'a pas laissée long-temps dans l'incertitude «. Le même jour, cet ecclésiastique de nos amis vint nous voir, et je t'ai dit la querelle que nous eûmes ensemble.
Ah! ma cousine, la bonne querelle ! m'écriai- je ,
' Dieu ne. m'a pas laissée long-temps dans V incertitude. Un tel paiMge n'appartient point à nne observation superficielle ; il peint avec une viîritë profonde cette superstition d'instinct qui porte les êtres faibles à chercher Tinteryention de la Divinité dans les caprices de leur imagination. Ce trait de caractère est d'ailleurs extrêmeaient comique , puisque c'est dans l'opposition de son directeur aux desseins qu'elle a formes , que mademoiselle Habert a cru reconnaître l'approbation que Dieu accorde à ces desseins mêmes. Au surplus, cette puérilité n'est pas le propre des seuls deVott, des âmes faibles j
5o8 LE PAYSAN
et que ce bon directeur a bien fait d'être si fantasque ! Comme tout cela s'arrange ! Une rue où Ton se rencontre, une prière d'un côté , une oraison d'un autre , un prêtre qui arrive, et qui vous réprimande; votre sœur qui me chasse ; vous qui me dites, arrête -, une division entre deux filles pour un garçon que Dieu envoie -, que cela est admirable ! Et puis vous me demandez si je vous aime? Eh! mais cela se peut -il autrement? Ne voyez -vous pas bien que mon affection se trouve là par prophétie divine , et que cela était décidé avant nous? Il n'y a rien de si visible.
En vérité, tu dis à merveille , me répondit-elle , et il semble que Dieu te fournisse de quoi achever de me convaincre. Allons, mon fils, je n'en doute pas^ tu es celui à qui Dieu veut que je m'attache , tu es l'homme que je cherchais, avec qui je dois vivre, et je me donnerai à toi.
Et moi , lui dis-je , je m'hiunilie devant ce bienheureux don, ce béni mariage que je ne mérite point, sinon que c'est Dieu qui vous l'ordonne , et que vous êtes trop bonne chrétienne pour aller là-contre. Tout le profit en est à moi, et toute la charité à vous.
les pi as beaux génies, de grands philosophes s^en sont tus atteints; et Ton sait que Rousseau, dans son enfance, il est Trai, attachait la certitude de sa damnation ou de son salut «éternel à la direction d^un caillou qu'il avait lance en Tair pour scruter les intentions de la Proyidence. Jacob encourage, avec une ironie très fine pour un paysan, la faiblesse de son amante, quand il. lui répond qu'elle est trop bonne chrétienne pour résister au doigt de Dieu qui lui désigne son mari d'une manière si manifeste.
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Je m'étais jeté à «genoux pour lui parler ainsi, et je lui baisai la main , qu'elle crut dévotement devoir abandonner aux transports de ma reconnaissance*
Lève-rtoi , La Vallée 5 oui , me dit - elle après , oui , je t'épouserai 5 et comme on ne peut se mettre trop tôt dans l'état où la Providence nous demande, que d'ailleurs, malgré notre parenté établie, on pourrait trouver indécent de nous voir loger ensemble , il faut hâter notre mariage.
Il est matin, répondis-je; en se trémoussant le reste de la journée, en allant et venant, est-ce qu'on ne pourrait pas faire en sorte, avec le notaire et le prêtre, de nous bénir après minuit? Je ne sais pas comment cela se pratique.
Non, me dit-elle, mon enfant, les choses ne sauraient aller si vite -, il faut d'abord que tu écrives à ton père de t'envoyer son consentement.
Bon! repartis -je, mo^ père n'est pas dégoûté; il ^consentirait, quand il serait mort, tant il serait aise de ma rencontre.
Je n'en doute pas, dit -elle; mais commence par faire ta lettre ce matin ; il nous faudra des témoins , je les veux discrets ; mon dessein est de cacher d'abord notre mariage , à cause de ma sœur, et je ne sais qui prendre.
Prenons notre hôtesse, lui dis-je, et quelqu'un de nos amis ; c'est une bonne femme qui ne dira mot.
J'y consens, dit -elle, d'autant plus que cela fer-a cesser toutes ces petites amitiés qu'elle te fit hier, et qu'elle continuerait peut -être encore, aussi biep que
5io LE PAYSAU
sa fille qui est une jeune étourdie assez mal élevée, Si
ce qu'il m'a paru, et à qui je te prie de battre froid.
Nous en étions là , quand nous entendîmes du bruit ; c'était notre hôtesse, escortée de sa cuisinière qui nous apportait du café.
Êtes -vous levée, ma voisine? s'écria -t -elle à la porte. Il y a long-temps, dit mademoiselle Habert, en allant lui ouvrir; entrez, madame. Ah! bonjour, lui dit l'autre ; comment vous portez-vous ? Avez-vous bien reposé? Monsieur de La Vallée, je vous salue. Je passe tous nos complimens, et la conversation qui se fit en prenant du café.
Quand 1 a cuisinière eut remporté les tasses : Madame, lui dit mademoiselle Habert, vous me paraissez la meilleure personne du monde, et j'ai une confidence à vous faire sur une chose où j'ai même besoin de votre secours.
Eh! mon Dieu, ma chère demoiselle, quel service puis-je vous rendre ? répondit l'hôtesse avec une effusion de zèle et de bonté qui était sincère ; parlez. Mais non, ajouta-t-elle tout de suite, attendez que j'aiUe fermer les portes ; dès que c'est un secret, il faut que personne ne nous entende.
Elle se leva, sortit, et puis, du haut de l'escalier, appela sa cuisinière. Javote, lui cria-t-elle, si quel-» qu'un vient me demander, dites que je suis sortie; empêchez aussi qu'on ne monte chez mademoiselle ; surtout que ma fille n'y entre pas, parce que nous avons à parler en secret ensemble, entendez- vous? Et après ces mesures ^ discrètement prises contre les
PARVENU^ 5ii
importuns , la voilà qui revient à nous en fermant portes et verroux; de sorte que, par respect pour la confidence qu'on devait lui faire, elle débuta par avertir toute la maison qu'on devait lui en faire une. Son zèle et sa bonté n'en savaient pas davantage , et c'est assez là le caractère des meilleures gens du monde. Les âmes excessivement bonnes sont volontiers imprudentes par excès de bonté même ; et, d'un autre côté , les âmes prudentes sont assez rarement bonnes.
Eh! madame, lui dit mademoiselle Habert, vous ne deviez point dire à votre cuisinière que nous avions à nous entretenir en secret 5 je ne voulais point qu'on sût que j'ai quelque chose à vous confier.
Oh! n'importe, dit-elle, ne vous embarrassez pas. Si je n'avais pas averti, on serait venu nous troubler; et, n'y eût-il que ma fille , la précaution était nécessaire. Allons, mademoiselle, voyons de quoi il s'agit; je vous défie de trouver quelqu'un qui vous veuille tant de bien que moi , sans compter que je suis la confidente de tous ceux qui me connaissent ; quand on m'a dit un secret, tenez, j'ai la bouche cousue, j'ai perdu la parole. Hier encore , madame une telle , qui a un mari qui lui mange tout, m'apporta mille francs qu'elle me pria de lui cacher , et qu'il lui mangerait aussi^ s'il le savait ; mais je les lui garde. Âh ! çà, dites.
Toutes ces preuves de la discrétion de notre bonne hôtesse n'encourageaient point mademoiselle Habert ; mais, après lui avoir promis un secret , il était peut-
5ii LE PAYSAN
être encore pi» de le. lui refuser que de le lui dire ; ainsi il fallut parler.
J'aurai fait en deux mots, dit mademoiselle Habert ; c'est que nous allons nous marier , monsieur de La Vallée que vous voyez, et moi.
Ensemble ' ? dit Thôtesse avec un air de surprise. Oui, reprit mademoiselle Habert, je Fëpouse.
Oh ! oh! dit-elle; eh bien! il est jeune, il durera long -temps. Je voudrais en trouver un comme lui, moi; j'en ferais de même. Y a-t-il long -temps que vous vous aimez? Non, dit mademoiselle Habert en rougissant. Eh bien! c'est encore mieux, mes enfans , vous avez raison -, pour faire l'amour , il n'y a rien de tel que d'être mari et femme. Mais n'avez -vous pas vos dispenses? Car vous êtes cousins.
Nous n'en avons pas besoin, dis-je alors -, nous n'étions parens que par prudence, que par honnêteté pour les discours du monde.
Ah ! ah ! cela est plaisant , dit-elle. Eh ! mais , vous m'apprenez là des choses que je n'aurais jamais devinées. C'est donc de votre noce que vous me priez?
Ce n'est pas là tout , dit mademoiselle Habert ; nous
■ Ensemble? Ce mot est presque aussi plaisant ici que dans la scène ê^ Amphitryon , où le mari alarme interroge sa femme sur les relations qu^elle a eues aTec son double , la nuit précédente. Mari- Taux a soutenu le caractère de Thôtesse avec beaucoup d'esprit et de naturel , et fait une excellente scène comique de cette apologie demi-naïye que la vieille babillarde tire du mariage de mademoiselle Habert, et qui en est la satire la plu» amère et la plus sanglante.
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toulons tenir notre mariage secret, à cause de ma sœur qui ferait du bruit peut-être.
Eh! pourquoi du bruit? A cause de votre âge? reprit notre hôtesse. Eh ! pardi , voilà bien de quoi ! La semaine passée, n'y eut-il pas une femme de soixante et dix ans pour le moins , qu'on fiança dans notre paroisse avec un cadet de vingt ans ? L'âge n'y fait rien que pour ceux et celles qui l'ont -, c'est leur affaire.
Je ne suis pas si âgée , dit mademoiselle Habert , d'un air un peu déconcerté qui ne l'avait pas quittée. Eh! pardi non, dit l'hôtesse; vous êtes en âge d'épouser, ou jamais ; après tout, on aime ce qu'on aime^ Il se trouve que le futur est jeune * eh bien ! vous le prenez jeune. S'il n'a que vingt ans, ce n'est pas votre faute, non plus que la sienne^ Tant mieux qu'il soit jeune , ma voisine 5 il aura de la jeunesse pour vous deux. Dix ans de plus, dix ans de moins ; quand c0 serait vingt, quand ce serait trente , il y a encore quarante par-dessus, et l'un n'offense pas plus Dieu que l'autre. Qu'est-ce que vous voulez qu'on dise? Que vous seriez sa mère ? Eh bien ! le pis-aller de tout cela , c'est qu'il serait votre fils. Si vous en aviez un , il n'aurait peut-être pas si bonne mine , et il vous aurait déjà coûté davantage; moquez^vous du caquet des gens, et achevez de me conter votre affaire.
Vous voulez cacher votre mariage, n'est-ce pas? Eh! cela vous sera aisé; car de marmot, il n'y en a point à craindre , vous en voilà quitte , et il n'y a que cela qui trahisse ; après ?
Si vous faites toujours vos réflexions aussi longues 7. 35
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sur chaque article , dit alors mademoiselle Habert excédée de ses discours, je n'aurai pas le temps de vous mettre au fait. A l'égard de l'âge, je suis bien aise de vous dire, madame, que je n'ai pas lieu de craindre tant les caquets, et qu'à quarante -cinq ans
que j'ai
Quarante -cinq ans! s'écria l'autre en l'interrompant, eh! ce n'est rien que cela-, ce n'est que vingtcinq de plus qu'il a ; pardi ! je vous en croyais cinquante pour le moins 5 c'est sa mine qui m'a trompée en comparaison de la vôtre. Rien que quarante-cinq ans ! ma voisine ; oh ! votre fils pourra bien vous en donner un autre. Vis-à-vis de nous, il y a une dame qui accoucha le mois passé à quarante-quatre et qui n'y renonce pas à quarante-cinq -, et si , son mari en a plus de soixante et douze. Oh ! nous voilà bien ; vous qui êtes appétissante, et lui qui est jeune : il y aura famille. Eh ! dites-moi donc ? est-ce un notaire pour le contrat que vous voulez que je vous enseigne? Je vous mènerai tantôt chez le mien, ou bien je vais dire à Javote d'aller le prier de passer ici.
Eh! non, madame, dit mademoiselle Habert, ne vous souvenez-vous plus que je veux tenir mon mariage secret? Ah! oui, à propos, dit-eÙe-, nous irons donc chez lui en cachette. Ah çà! il y a les bans à cette heure ?
C'est relativement atout cela, lui dis-je alors, que mademoiselle Habert souhaitait que vous l'aidassiez, soit pour des témoins , soit pour parler aux prêtres de la paroisse.
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Laissez-m'en le soia , dit-ell^ c'est après demain dimanche , il faut faire publier un ban ^ tantôt nous sortirons pour arranger le tout. Je coimais un prêtre qui nous mènera bon train 5 ne vous inquiétez pas, je lui parlerai ce matin. Je vais m'habiller; sans adieu ^ voisine. A quarante -cinq ans, appréhender qu'on ne cause d'un mariage ! Eh ! vous n'y songez pas , voisine. Adieu , adieu , ma bonne amie ; votre servante, monsieur de La Vallée. A propos, vous me parlâtes hier d'une cuisinière ; vous en aurez une tantôt. Javote me l'a dit , elle est allée ce matin l'avertir de venir ; elle est de sa connaissance , elles sont toutes deux du même pays 5 ce spnt des Champenoises , et moi aussi -, c'est déjà trois , et cela fera quatre avec vous*^ car je vous crois de Champagne, n'est-ce pas ? ajoutât-elle en riant. Non, c'est moi, lui dis-je-, vous vous êtes méprise , madame. Eh bien ! oui , dit-elle, je savais bien qu'il y en avait un de vous deux du pays , n'importe qui. Bonjour, jusqu'au revoir.
Quand elle fut partie : Voilà une sotte femme, me dit mademoiselle Habert, avec son âge, et sa mère , et son fils ^ je suis bien fâchée de lui avoir déclaré nos affaires. Jacob , si je suis aussi vieille à tes yeux que je le suis aux siens, je ne te conseille pas de m'épouser.
Eh! ne voyez-vous pas, lui dis-je, que c'est un peu par rancune ? Tenez , entre nous, ma parente , je crois, si vous me laissiez là, qu'elle me prendrait en cas que je le voulusse , et je ne le coudrais pas ; il n'y a point de femme qui me fût quelque chose après vous. Mais attendez, je m'en vais vous montrer votre
5i6 LE PAYSAN
vieillesse ; et je couqis, en disant ces mots, détacher un petit miroir qui était accroché à la tapisserie. Tenez, lui dis-je, regardez vos quarante-cinq ans, pour voir s'ils ne ressemblent pas à trente, et gageons qu'ils en approchent plus que vous ne dites.
Non, mon cher enfant, reprit-elle ^ j'ai l'âge que je viens de dire, et il est vrai que presque personne ne me le donne. Ce n'est pas que je me vante d'être fraîche ou jolie , quoiqu'il n'ait tenu qu'à moi d'être bien cajolée ^5 mais je n'ai jamais pris garde àce qu'on m'a dit là-dessus.
Nous n'eûmes pas le temps d'en dire davantage ; car Agathe arriva.
Hélas! mademoiselle, dit- elle en entrant à mademoiselle Habert , vous me prenez donc pour une causeuse , puisque vous n'avez pas voulu que je susse ce que vous avez confié à ma mère ? Elle assure qu'elle s'en va pour vous chez son notaire, et puis de là à la paroisse ? Est-ce pour un mariage ?
A ce mot de mariage^ mademoiselle Habert rougit, sans savoir que répondre. C'est pour un contrat, dis-je en prenant la parole, et il faut même, à cause de cela, que j'écrive tout à l'heure une lettre qui presse 5 ce que je 4is à dessein , afin que la petite fille nous laissât en repos 5 car je sentais que sa présence
' Quoiqu'il n'ait tenu qu'a moi d'être bien cajolée. Petite repiarque qu'une dëvQte même, malgré son humilité, n'est pas fâchée de laisser échapper en passant, surtout quand elle est d'âge à ce que ce soit un article placé là pour mémoire.
PARVENU. 5i7
pesait à mademoiselle Habert , qui ne pouvait revenir de la surprise où la jetait la conduite étourdie de la mère.
Sur-le-champ je cherchai du papier, et me mis en effet à écrire à mon père ; mademoiselle Habert faisait semblant de m^ dicter tout bas ce que j'écrivais ^ de façon qu'Agathe sortit.
Tout indiscrète qu'était k mère, elle nous servit pourtant à merveille. En un mot, toutes les mesures furent prises ; nous eûmes le surlendemain un ban de publié. L'après-midi du même jour nous allâmes chez le notaire , où le contrat fut dressé -, mademoiselle Habert m'y donna tout ce qu'elle avait, pour en jouir pendant ma vie. Le consentement de mon père arriva quatre jours après; et nous étions à la veille de nos noces secrètes, quand, pour je ne sais quoi dont je ne me ressouviens plus, nous fûmes obligés d'aller parler à ce prêtre de la connaissance de notre hôtesse. C'était lui qui devait nous marier le lendemain, c'està-dire, pendant la nuit, et qui s'était même chargé d'une quantité de petits détails, par considération pour notre hôtesse à qui il avait quelque obligation.
Ce fut mademoiseUe Habert qui donna le soir à souper à celle-ci , à sa fille, et à quatre témoins. On était convenu qu'on sortirait de table à onze heures , que la mère et la fille se retireraient dans leur appartement , qu'on laisserait coucher Agathe -, et qu'à deux heures après minuit, nous partirions,, notre hôtesse , les quatre témoins ses amis, mademoiseUe Habert et moi, pour aller à l'église.
5i8 LE PAYSAN
Nous nous rendîmes donc sur les six heures du soir à la paroisse , où devait se trouver cet ecclésiastique à qui nous avions à parler^ il était averti que nous viendrions, mais il n*avait pu nous attendre; et un de ses confrères nous dit, de sa part, qu'il se rendrait dans une heure ou deux chez notre hôtesse.
Nous nous en retournâmes , et nous étions prêts à nous mettre à table , quand on nous annonça Fecdésiastique en question, qu'on ne nous avait pas nommé, et à qui on n'avait pas dit notre nom non plus.
Il entre -, figurez- vous notre étonnement , quand , au lieu d'un homme que nous pensions ne pas connaître, nous vîmes ce directeur qui, chez mesdemoiselles Habert ' , avait décidé pour ma sortie de chez elles!
Ma prétendue fit un cri en le voyant , cri assez imprudent ; mais ce sont de ces mouvemens qui vont plus vite que la réflexion. Moi , j'étais en train de lui tirer une révérence que je laissai à moitié faite ^ il avait la bouche ouverte pour parler , et il demeura sans mot dire. Notre hôtesse marchait à lui, et elle s'arrêta avec des yeux stupéfaits de nous voir tous immobiles 5 un des témoins , ami de l'hôtesse , qui s'était avancé vers Tecclésiastique pour l'embrasser, était resté les bras tendus 5 et nous composions tous le spectacle le plus singulier du monde : c'était autant de statues à peindre.
* iVbii^ vîmes ce directeur qui, chez mesdemoiselles Hahert.,, Cet incident, dû au hasard le plus ordinaire et le plus irraiseniblable , amène une situation critique, qui est un vrai chef-d^œuvre dUntérét et d^originalite'.
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Notre silence dura bien deux minutes. A la fin, le directeur le rompit ^ et s'adressant à l'hôtesse : Madame, lui dit-il, est-ce que les personnes en question ne sont pas ici ? (Car il ne s'imagina pas que nous fusisions les sujets de sa mission présente, c'est-à-dire, ceux qu'il devait marier cinq ou six heures après.) Eh ! pardi , répondit-elle, les voilà toutes deux , mademoiselle Habert et M. de La Vallée,
A peine put-il le croire , et effectivement il était fort singulier que ce fût nous. C'était de ces nouvelles qu'on peut apprendre , et dont on ne se doute point.
Quoi! dit-il après avoir, un instant ou deux, promené ses regards étonnés sur nous , vous nommez ce jeune homme monsieur de la Vallée, et c'est lui qui épouse cette nuit mademoiselle Habert?
Lui-même , répondit l'hôtesse ^ je n'en sache point d'autre, et apparemment que mademoiselle n'en épouse pas deux.
Ma future ni moi nous ne répondions rien \ j e tenais mon chapeau à la main de l'air le plus dégagé qu'il m'était possible \ je souriais même en regardant le directeur pendant qu'il interrogeait notre hôtesse ; mais je ne souriais que par contenance , et non pa5 tout de bon , et je suis persuadé que ma façon dégagée n'empêchait pas que je n'eusse l'air assez sot. Il faudrait avoir un furieux fond d'effronterie pour tenir bon contre de certaines choses, et je n'étais né que hardi, et point effronté.
A l'égard de ma future, sa contenance était d'avoir les yeux baissés , avec une mine qu'il serait assez diffii-
cile de définir. U y avait de tout, du chagrin, de la confusion, de la timidité, qui venaient d'un reste de respect dévot pour ce directeur j et, sur le tout, un air pensif comme d'une personne qui a envie de dire : Je me moque de cela ,'*mais qui est encore trop étourdie pour être si résolue.
Cet ecclésiastique , après avoir jeté les yeux sur nous : Madame , dit-il en s'adressant à notre hôtesse, cette ail^ire-^ci mérite un peu de réflexion; voulezvous bien que je vous dise un mot en particulier ? Passons un moment chez vous , je vous prie ; notre entretien ne sera que d'un instant.
Oui-dà, monsieur, répondit-elle, charmée de se trouver de t<mte manière un personnage si important dans l'aventure ; mademoiselle , ne vous impatientez pas, cria-t-elle à mademoiselle Habert en partant-, monsieur dît que nous aurons bientôt fait.
Là-dessus elle prend un flambeau , sort avec l'ecclésiastique, et nous laisse, ma future, ceux qui devaient nous servir de témoins et qui ne témoignèrent rien, Agathe , à qui on avait tout caché, et moi, dans la chambre.
Monsieur de La Vallée, me dit alors un de nos témoins, qu'est - ce que cela signifie? Est - ce que M. Doucin (parlant du prêtre) vous connaît? Oui, lui dis- je 5 nous nous sommes rencontrés chez mademoiselle.
Ah ! ah ! vous vous mariez donc? dit Agathe à son tour. Eh ! mais , pas encore , comme vous voyez, répondis-je.
Et jusque - là , pas un mot de la part de mademoiselle Habert -, mais , pendant son silence, sa confusion se passait -, Famour reprenait le dessus), et la débarrassait de tous ces petits mouvemetis qui l'avaient d'abord déconcertée. Et il n'en sera ni plus ni moins, dit-elle en s'asseyant courageusement.
Savez-Yous^ lui dit un de nos témoins , l'ami de l'hôtesse , ce que M. Doucin va dire à madame d'Alain? (C'était le nom de notre hôtesse.^) Oui, monsieur, lui répondit -elle 5 je m'en doute, mais je ne m'en soucie guère.
C'est un fort honnête homme , un saint homme que M. Doucin, au moins, dit la malicieuse Agathe 5 c'est le confesseur de ma tante. Eh bien ! mademoiselle, je le connais mieux que vous, dit ma ftrture; mais il n'est pas question de sa sainteté ; on le canonisera s'il esyt saint. Qu'est-ce que cela fait ici ?
Oh! ce que j'en dis, reprit la petite friponne, n'est que pour montrer l'estime que nous avons pour lui ^ car, du reste, je n'en parle pas, ce ne sont point mes affaires. Je suis fâchée de ce qu'il ne se comporte pas à votre fantaisie ; mais il faut croire que c'est apparemment pour votre bien; car il est si prudent!
A ces mots , la mère rentra. Vous revenez sans M. Doucin! dit notre témoin; je pensais qu'il souperait avec nous.
Oui, souper! répondit madame d'Alain; vraiment, il est bien question de cela'! Allons, allons, il n'y
' // est bien question de cela ! Encore une scène de comédie, une
aura point de mariage cette nuitnon plus 5 et s'il n'y en a point du tout, ce sera encore mieux. Soupons, puisque nous y voilà. C'est un bon cœur que ce M. Doucin , et vous lui avez bien obligation , mademoiselle ! dit-elle à ma future ^ on ne saurait croire combien il vous aime toutes deux , votre bonne sœur et vous. Le pauvre homme ! 11 s'en va presque la larme à l'œiJ, et j'ai pleuré moi-même en le quittant ; je ne fais que d'essuyer mes yeux. Quelle nouvelle pour cette sœur! Mon Dieu! qu'est-ce que c'est que de nous !
A qui en avez-vous donc , madame , avec vos exclamations? lui dit mademoiselle Habert. Oh! rien, reprit-elle-, mais me voilà bien ébaubie ! Passe pour se quitter toutes deux -, on n'est pas obligé de vivre ensemble, et vous serez aussi bien ici*, mais se marier en cachette ! Et puis ce pont Neuf où l'on se rencontre 5 un mari sur le pont Neuf! Vous qui êtes si pieuse , si raisonnable , qui êtes de famille , qui êtes riche ! Oh ! pour cela, vous n'y songez pas ; je n'en veux pas dire davantage ; car on m'a recommandé de ne vous parler qu'en secret ; c'est une affaire qu'il ne faut pas que tout le monde sache. Et que vous apprenez pourtant à tout le monde , lui répondit mademoiselle Habert d'un ton de dépit.
Non, non, reprit la discrète d'Akin, je nfe parle
scène admirablement filëe, et digne de Molière. Avec quel naturd Fhôtesse bavarde, tout en déclarant qu'elle est résolue a garder un secret, le laisse échapper en détail, et , comme dit plus loin Jacob, article par article i
que de rencontre sur le pont Neuf, et personne ne sait ce que c'est; demandez plutôt à ma fille , et à monsieur, ajouta-t-elle en montrant notre témoin, s'ils y comprennent quelque chose ? 11 n'y a que vous et ce garçon qui était avec vous, qui m'entendiez.
Oh! pour moi, je n'y entends rien, dit Agathe, sinon que c'est sur le pont Neuf que s'est faite la connaissance de M. de La Vallée et vous 5 voilà tout.
Encore n'y a-t-il que six jours , reprit la mère , et c'est de quoi je ne dis mot. Six jours ! s'écria le témoin. Oui, six jours, mon voisin; mais n'en parlons plus, car aussi bien vous ne saurez rien de moi ; il est inutile de m'interroger -, il suffit que nous en causions, mademoiselle HabeVt et moi. Mettons -nous à table , et que M. de La Vallée s'y mette aussi, puisque M. de La Vallée y a. Ce n'est pas que je méprise personne assurément ; il est bon garçon et de bonne mine, et il n'y a point de bien que je ne lui souhaite 5 s'il n'est pas encore un monsieur, peut-être qu'il le sera un jour : aujourd'hui serviteur, demain maître ; il y en a bien d'autres que lui qui ont été aux gages des gens, et puis qui ont eu des gens à leurs gages.
M. de La Vallée aux gages des gens ! s'écria Agathe. Taisez-vous, petite fille, lui dit la mère 5 de quoi vous mélez-vous?
Était-ce aux gages de mademoiselle qui est présente ? dit alors notre témoin ! Eh ! qu'importe Prépondit - elle ; laissons tout cela , mon compère ; à bon entendeur, salut. C'est aujourd'hui M. deLaVallée,
5a4 LE PAYSAN
on vous le donne pour cela •, prenez-le de même , et mangeons.
Comme vous voudrez , reprit- il ; mais c'est qu'on aime à être avec les gens de sa sorte -, au surplus, je ferai comme vous, commère : on ne saurait faillir en vdus imitant.
Ce petit dialogue, au reste, alla si vite, qu'à peine eûmes-nous le temps de noi^ reconnaître, mademoiselle Habert et moi-, chaque détail nous assommait, et le temps se passe à rougir en pareiUe occasion. Imaginez-vous ce que c'est que de voir toute notre histoire racontée, article par article, par cette femme qui ne devait en parler qu'à mademoiselle Habert ; qui se tue de dire : Je ne dirai mot , et qui conte tout, en disant toujours qu'elle ne contera rien.
Pour moi , j'en fus terrassé 5 je restai muet, rien ne me vint, et ma future n'y sut que se mettre à pleurer en se renversant dans le fauteuil où elle était assise.
Je me remis pourtant au discours que tint notre témoin, quand il dit qu'on aimait à être avec les gens de sa sorte.
Cet honnête convive n'avait pas une mine fort imposante , malgré un habit de drap neuf qu'il avait pris 'j malgré une cravate bien blanche, bien longue, bien empesée et bien roide, avec une perruque toute neuve aussi , qu'on voyait que sa tête portait avec respect, et dont elle était plus embarrassée que couverte, parce qu'apparemment elle n'y était pas encore familiarisée, et que cette perruque n'avait peut-être servi que deux ou trois dimanches.
Le bonhomme, épicier du coin, comme je le sus après, s'était mis dans cet équipage-là pour honorer notre mariage et la fonction de témoin qu'il y devait faire. Je ne (lis rien de ses manchettes, qui avaient leur gravité particulière 5 je n'en vis jamais de si droites.
Eh ! mais vous , monsieur, qui parlez des gens de votre sorte , lui dis-je , de quelle sorte êtes-vous donc? Le cœur me dit que je vous vaux bien , hormis que j'ai mes cheveux , et vous ceux des autres. Ah ! oui , dit-il , nous nous valons bien , l'un pour demander à boire , et l'autre pour en apporter ' ; mais ne bougez, je n'ai pointde soif. Bonsoir, madame d'Alain-, je vous souhaite une bonne nuit, mademoiselle. Et puis voilà notre témoin sorti.
' Vun pour demander à boire , et l'autre pour en apporter. La repartie est plus spiritueUe qu'on n'avait droit de l'attendre du personnage qui la fait. Mais un homme qui se trouve place à son avantage se trouve quelquefois^ de l'esprit par sa position môme, n'en eût-il point naturellement^ et d'aiUeurs Marivaux a senti que , pour rendre plus humiliante, et par conséquent plus précaire aux yeux du lecteur la situation de Jacob, il fallait le montrer en butte au pire de tous les outrages , la raillerie d'un sot. Ce livre se termine d'une manière encore plus inteVessante que le précédent. Bien que l'obstacle soit nul par lui-même , Jacob peut craindre avec quelque probabilité que mademoiselle Habert ne finisse par ouvrir les yeux sur l'espèce d'ignominie à laquelle elle se livre en épousant un valet ^ et d'ailleurs , quand un mariage est si avancé , le moindre délai n'est-il pas un malheur véritable pour deux amans?