III. t
« N*est'On pas obligé de ménager sa vie pour louer Dieu., gui nous Va donnée , le plus long-temps qu'il sera possible ? Dans Marianne, Marivaux a tracé le tableau d'un couvent de femmes. D nous montre ici rintërieur de deux dëvotes qui appartiennent encore au monde, et cette seconde peinture n'est ni moins vraie ni moins piquante que la première. Cette méthode de rapporter à ses devoirs envers Dieu tout ce qu'on ne fait que pour soi - même, est représentée ici avec beaucoup de naturel. Bientôt nous verrons Finfluence d'an direc-
tant ; maïs il était bien matin, et d*ailleurs j'ai craint . que ce ne fût une délicatesse , et si on ne hasardait rien , on n'aurait pas grand mérite ; mais cela ne m'arrivera plus , car il est vrai que je m'incommoderais. Je crois pourtant que Dieu a béni mon petit voyage, puisqu'il a permis que j'aie rencontré ce garçon que vous voyez; l'autre est placé ; il n'y a que trois mois que celui-ci est à Paris ; il m'a fait son histoire; je lui trouve de très-bonnes moeurs, et c'est assurément la Providence qui nous l'adresse. Il veut être sage , et notre condition lui convient 5 que ditesrvous de lui ? 11 prévient assez , répondit l'autre ; mjais nous parlerons de cela quand vous aurez mangé 5 appelez Catherine , ma sœur, afin qu'elle vous apporte ce qu'il vous faut ; pour vous, mon garçon, allez dans la cuisine; vous y déjeûnerez aussi. . .
A cet ordre, je fis la révérence-, et Catherine, cpi'on avait appelée, monta. On la chargea du soin de: nie rafraîchir .
Catherine était grande, maigre, mise blanchement, et portant sur sa mine l'air d'une dévotion revéche ,
leur qui tient la balance entre iVgale autoritë des deux sœurs ; la jalousie que cause à ce directeur Fintroduction d^un simple valet qui n'est point pre'sentë de sa main , et ne sera point soumis à ses volonté ; le bayardage d'une servante qui n'a que ce seul plaisir dans une maison triste et solitaire ; les quereUes , les reproches des deux dévotes j leur séparation et leur haine réciproque, singulier résultat d'une association commencée sous les auspices d'une religion qui commande la charité, la résignation et l'indulgence.
f On la chargea du soin de me rafraîchir. En ce sens ou dit :
eo colère, et ardente^ ce qui lui venait appa^emmeiit de la chaleur que son cerveau contractait auprès du feu <te sa cuisine et de ses fourneaux, sans compter que le cerveau d'une dévote , et d'une dévote cuisinière, est naturellement sec et brûlé.
Je n'en dirais pas autant de celui d'une pieuse ; dar il y a bien de la différence entre la véritable piété et ce qu'on appelle communément dévotion.
Les dévots fâchent le monde, et les gens pieux l'édifient « ; les prenûers n'ont que les lèvres de dévotes, c'est le coeur qui l'ôst dans les autres ; les dévots von^ à l'église simplement pour y aller, pour avoir le plaisir de s'y trouver, et les pieux pour y prier Dieu \ ces derniers ont de l'humilité , les dévots n'en veulent que dans les autres. Les uns sont de vrais serviteurs de Dieu, les autres n'en ont que la contenance. Faire oraison pour se dire , je la fais; porter à l'église des livres de dévotion pour les manier , les ouvrir et les lire -, se retirer dans un coin , s'y tapir,
faire rafraîchir, Acad. Marivaux a dëj à laissa échapper cette même incorrection ànns Marianne, où nous ne Favions point relevée, parce qaVUe était moins sensible , le verbe rafraîchir s'y rapportant à des chevaux qu'on laisse reposer.
« Les dévots fâchent le monde, et les gens pieux l'édifient. Nous avons déjà eu occasion de remarquer avec quel bonheur de pensée et d'expression Marivaux s'élève, quand il veut, an genre de la haute éloquence. Ce passage nous fournit un exemple de cette rare flexibilité de talent, et la parallèle des vrais et des faux dévots ne le cède en rien â celui que Molière a placé dans la bouche de Cléantc , et aux réflexions que La Bruyère nous a laissées sur le même sujet.
pour y jouir superbement d'une posture de médita* tiis; s'eitciter à des transports pieux , afin de croire qu'on a une âme bien distinguée si on en attrape ; en sentir en effet quelques-uns que Tardente vanité d'en avoir fait naître , et que le diable , qui ne les laisse manquer de rien pour les tromper, leur donne^ re* venir de là tout gonflé de respect pour soi-même , et d'une orgueilleuse pitié pour les 4mes ordjinaires ; s'imaginer ensuite qu'on a acquis le droit de se déla&ser de ses saints exercices par mille petites nu^esses qui soutiennent une santé délicate ; tels sont ceux que j'appelle des dévots , de la dévotion desquels le malin esprit a tout le profit , comme on le voit bien.
A l'égard des personnes véritablement pieuses^ elles sont aimables pour les méchans mêmes , qui s'en accommodent bien mieux que de leurs pareils ; car le plus grand ennemi du méchant , c^e^ celui qui lui ressemble.
Voilà , je pense , de quoi mettre mes pensées sur les dévots à l'abri de toute censure.
Revenons à Catherine , à l'occaâon de qui j'ai dit cela.
Catherine donc avait un trousseau de defs à sa ceinture, comme une tourière de couvent. Apportez des œufs frais à ma sœur , qui est à jeun à l'heure qu'il est, lui dit mademoiselle Habert, sœur aînée de celle avec qui j'étais venu, et menez ce garçon dans voftre cuisine pour lui faire boire un coup. Un coup ! répondit Catherine d'un ton brusque et pourtant de bonne humeur ; il en boira bien deux à raison de sa taille. Et
tous les deux à votre santé , madame Catherine , lui dis-je. Bon, reprit-elle -, tant que je me porterai bien , ils ne me feront pas mal. Allons, venez; vous m'aiderez k faire cuire mes œuSs.
Eh ! non , Catherine, ce n'est pas la peine , dit mademoiselle Habertla cadette; donnez-moi le pot de confitures, ce sera assez. Mais, ma sœur, cela ne nourrit point, dit Fainëe. Les œufs me gonfleraient, dit la cadette ; et puis ma sçeur par ci, ma sœur par là. Catherine, d un geste sans appel , décida pour les œufs en s'en allant-, à cause, dit-elle, qu'un déjeûner n'était pas un dessert.
Pour moi, je la suivis dans sa cuisine, où elle me mit aux mains, avec un reste de ragoût de la veille et des volailles froides, une bouteUle de vin presque pleine, et du pain à discrétion.
Ah ! le bon pain ! Je n'en ai jamais mangé de meilleur, de plus blanc, de plus ragoûtant ; il faut bien, des attentions pour faire im pain comme celui-là; il n'y avait qu'une main dévote qui pût l'avoir pétri ; aussi était-il de la façon de Catherine.
Vexcellent repas que je fis ! La vue seule de la cuisine donnait envie de manger; tout y faisait entrer en goût.
Mangez , me dit Catherine en se mettant après ses <!Bufs frais; Dieu veut qu'on vive. Voilà de quoi faire sa volonté, lui dis-je, et par-dessus le marché j'ai grande faim. Tant mieux, reprit-elle; mais dites-moi, êtes-vôus retenu? Restez-vous avec nous? Je l'espère ainsi , répondis-je , et je serais bien fâché que cela
ne fut |)as; ear je m'imagine qu'il fait bon sous votre direction/ madame Catherine. Vous avez Tair si avenant, si raisonnable! Eh ! eh ! reprit-elle, je fais du mieux que je peux ^ que le ciel nous assiste ! Chacun a ses fautes, et je n'en chôme pas-, et le pis est, c'est que la vie se passe, et plus l'on va, plus on se crotte' j carie diable est toujours après nous, l'Église le dit 5 mais on bataille. Au surplus, je suis bien aise que nos demoiselles vous prennent; car vous me paraissez de bonne amitié. Hélas! tenez, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à défunt Baptiste , que j'ai pensé épouser; c^était bien le meilleur enfant, et il était beau garçon comme vous; mais ce n'est pas là ce que j'y regardais, quoique cela fasse toujours plaisir. Dieu nous l'a ôté , il est le maître , il n'y a point à le contrôler ; mais vous avez toute son apparence , vous parlez tout comme lui ; mon Dieu ! qu'il m'aimait ! Je suis bien changée depuis, sans ce que je changerai encore ; je m'appelle toujours Catherine ; mais ce n'est plus de même.
Ma foi! lui dis-je, si Baptiste n'était pas mort, il vous aimerait encore; car moi qui lui ressemble , je n'en ferais pas à deux fois^ Bon ! bon ! me dit-elle en riant , je suis encore un bel objet ! Mangez, mon fils, mangez ;
■ Et phis Von va, plus on se crotte. Les personnes d^un goût dédaigneux se révolteront peut-être de ce langage j mais il nous semble au contraire que c'est un coup de maître d'avoir rapproché trois dëTotes 'dont Tune est douce et bonne, quoique pei| éclairée ^ Tautre, aigre et impérieuse j la troisième, d'une classe inférieure à celle des deux premières, et d'un caractère digne de la ^aa-
VOUS direz mieux quand vous m'aurez regardée de plus près. Je lie vaux plus rien qu'à faire mon salut, et c'est bien de la besogne^ Dieu veuiUe que je Fachève !
En disant ces inots , elle tira ses oeufs y que je voulus porter en haut. Non , non , me dit-elle ^ dëjeimez en repos , afin que cela Vous profite ; je vais voir un peu ce qu^on pense de vous là-haut* je crois que vous êtes hotre Tait, et j'en dirai moù avis; nos demoiselles ordinairement sont dix ans à savdir ce qu'elles veulent y et c'est moi qtii ai la peine de vouloir pour elles. Mais ne Voils embarrasser pas, j'aurai soin de tout; je me J)lais à servir mon prochain , et c'est ce qu'on nous recommande au prône.
Je vous reùds mille grâces , miadame Catherine , lui dis -je, et stirtôut souvenez-vous que je suis un prochain qui ressemble à Baptiste. Mais mangez donc, me dit-^Uë 5 c'est lé itioyen de ïni ressembler long-^ temps en ce moiide ; j'aime un prochain qui dure , moi. Et je vous assure que votre prochaîti aime à durer, lui dis -je en la saluant d'un rouge-bord que je bus à sa sântë.
Ce flit là le prémiei* essai que je fis dit cottîWierce de madame Catherine , des discours de laquelle j'ai
se^ée de ta condition. Cést une idëe fort Amusante que ce mëlange des liabitudes d'une cuisinière avec le perpétuel refMtn des fermules de piété -^ et le détour que prend Catherine pour faire des avances â Jacob , forme un contraste adroit avec Faraour chrétien et honnête qui commence â poindre dans le cœur de mademoiselle Habert cadette.
retranché une centaiue de Dieu soit béni ! et qile le ciel nous assiste! qui servaient tantôt de refrain, tantôt de véhicule à ses discours.
Apparemment cela faisait partie de sa dévotion verbale 5 mais peu m'importait 5 ce qui est sûr , c'est que je ne déplus point à la bonne dame ^ non plus qu'à ses maîtresses, surtout à mademoiselle Habert la cadette^ comme on le verra dans la ^uite.
J'achevai de déjeûner en attendant la réponse que m'apporterait Catherine. Elle descendit bientôt , et me dit : Allons^ notre ami, il ne vous manque plus que votre bonnet de nuit, attendu que votre gîte est ici.
Le bonnet de nuit, nous l'auronë bientôt, lui disje ; pour mes pantoufles,* je les porte actuellement. Fort bien, mon gaillard, me dit -elle ; allez donc quérir vos bardes afin de revenir dîùer; pendant que vous déjeûniez, vos gages couraient^ c'est moi qui l'ai conclu. Courent-ils en bon nombre? repris-je. Oui, oui, aie dit*- elle en riant ^ je t'entetids bien, et ils vont un train tort honnête. Je m'eti fie bien à vous , répondis-je ; je ne veux pas seulement y regarder 5 et je vais gager que je suis mieux que je ne mérite , grâce à vos bons soins.
Ah ! le bon apÔtre ! me dit-elle , toute réjouie de la franchise que je mettais dans mes louanges ^ c'est Baptiste tout revenu 5 il me semble que je l'entends. Alerte , alerté , j'ai mon dîner à faire 5 ne m'amuse pas, Jai&e-moi travailler , et cours chercher ton équipage 5 es -tu revenu ? Autant vaut , lui dis - je en sortant j
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j'aurai bientôt fait ; il ne faut point de mulets pour
amener mon bagage. Et cela dit, je me rendb à mon
auberge.
Je fis pourtant en chemin quelques réflexions pour savoir si je devais entrer dans cette maison. Mais, me disais-je , je ne cours aucun risque 5 il n'y aura qu'à déloger si je ne suis pas content. En attendant, le déjeûner m'est de bon augure^ il me semble que la dévotion de ces gens- ci ne compte pas ses morceaux , et n'est pas entêtée d'abstinence. D'ailleurs toute la maison me fait bonne mine ^ on n'y hait pas les gros garçons de mon âge*, je suis dans la faveur de la cuisinière^ voilà déjà mes quatre repas assurés, et le cœur me dit que tout ira bien ; courage !
Je me trouvai à la porte de'mon auberge en raisonnant ainsi ; je n'y devais rien que le bonsoir à mon hôtesse, et puis je n'avais qu'à décamper avec mon paquet.
Je fus de retour à la maison au moment qu'on allait se mettre à table. Malepeste ! le succulent petit diner! Voilà ce qu'on appelle du potage , sans parler d'un petit plat de rôt d'une finesse, d'une cuisson si parfaite ! ... Il fallait avoir l'âme bien à l'épreuve du plaisir que peuvent donner les bons morceaux , pour ne pas donner dans le péché de friandise en mangeant de ce rôt-là, et puis de ce ragoût^ car il y en avait un d'une délicatesse d'assaisonnement que je n ai jamais rencontrée ailleurs. Si l'on mangeait au ciel, je ne voudrais pas y être mieux servi 5 Mahomet de ce repas-là aurait pu faire une des joies de son paradis.
PARVENU. 44t
Nos dames ne mangeaient point de bouilli ; il ne faisait que paraître sur la table , et puis on Tôtait pour le donner aux pauvres '•
Catherine, à son tour, s'en passait, disait -elle, par charité pour eux; et je consentis sur-le-champ à devenir aussi charitable qu'elle. Rien n'est tel que le bon exemple.
Je sus depuis que mon devancier n'avait pas eu comme moi part à l'aumône, parce qu'il était trop libertin pour mériter de la faire , et pour être réduit au rôt et au ragoût.
Je ne sais pas, au reste, comment nos deux soeurs faisaient en mangeant; mais assurément c'était jouer des gobelets que de manger ainsi.
Jamais elles n'avaient d'appétit , du moins on ne voyait point celui qu'elles avaient ; il escamotait les morceaux -, ils disparaissaient, sans qu'il parût presque y toucher*.
■ Et puis on Vêtait pour le donner aux pauvres^ Qoel trak d'obserTation dans un détail qui par lui-même serait ignoble , si rien de ce qui sert à faire connaître les petitesses du cœur humain pouvait être indigne de l'attention de l'homme ! La plaisanterie est soutenue avec nue grâce remarquable dans les alinéa suirans.
a San$ qu'il parût presque y toucher. Un appétit qui escamote des morceaux, qui ne parait pas y toucher : manière d'écrire qui est un peu afiectëe ; mais la peinture est exacte , et aujourd'hui même que la dévotion n'est plus là pour forcer la gourmandise à ces sortes de stratagèmes » un prétendu bon ton produit quelquefois le même résultat ^ etU n'est pas rare de rencontrer de ces petites mangeuses , de ces femmes vaporeuses et souffrantes qui croiraient vulgaire et grossier d'avoir faim , et qui, se plaignant toujours de leur estomac , ne dévorent que par complaisance.
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On Yoyait ces dames se servir négligemment de leurs fourchettes; à peiAe avaient-elles la force d'ouvrir la bouche ; elles jetaient des regards indiffërens sur ce bon vivre. Je n'ai point de goût aujourd'hui... Ni moi non plus... Je trouve tout fade... Et moi tout trop sale.
Ces discours-là me jetaient delà poudre aux yeux; de manière que je croyais voir les créatures les plus dégoûtées du monde ; et cependant le résultat de toutes leurs façons était que les plats se trouvaient si considérablement diminués, quand on desservait, que je ne savais d'abord comment ajuster tout cela.
Mais je vis à la fin de quoi j'avais été dupe : c'était de ces airs de dégoût que marquaient nos maitresses y et qui m'avaient caéhé la sourde activité de leurs dents.
Le plus plaisant, c'est qu'elles s'imaginaient ellesmêmes être de très-petites, de très-sobres mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent gourmandes; qu'il faut se nourrir pour vivre, et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient trouvé le secret de la gloutonnerie ; et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les viandes, c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient, qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de ne pas l'être ; c'était à la faveur de cette singerie que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance. ,
U faut avouer que le diable est biea fin, mais aussi que nous sommes bien sots.
Le dessert fut à l'avenant du repas : confittireà sèches et liquides; et sur le tout de petites liqueut^, pour aiider la digestion et pour ravigoter ce goût si mortifie.
Après quoi , mademoiselle Habert Fainée disait à la cadette : Allons , ma sœur , remercions Dieu. Cela est bien juste , répondait l'autre avec une plénitude de reconnaissance qu'alors elle aurait assurément eu tort de disputer à Dieu.
Cela est bien juste, disait- elle donc; et puis les deux sœurs, se levant de leurs sièges avec un recueillement qui était de la meilleure foi du monde, et qu'elles croyaient aussi méritoire que légitime , joignaient posément les mains , pour faire une prière commune, où elles se répondaient par Versets l'une à l'autre , avec des tons que le sentiment de leur bienêtre rendait extrêmement pathétiques.
Ensuite on ôtait le couvert; elles se laissaient aller dans un fauteuil, dont la mollesse et la profondeur invitaient au repos ; et là on s'entretenait de quelques réflexions qu'on avait faites d'après de saintes lectu-. res, ou bien d'un sermon du jour ou de la veille, dont elles trouvaient le sujet admirablement conve^ nable pour monsieur ou pour madame une telle.
Ce sermon-là n'était fait que pour eux; l'avarice, l'amour du monde, l'orgueil et d'autres imperfections y avaient été si bien débattues!
Mais, disait Tune, comment peut-on assister à la sainte parole de Dieu , et n'en pas revenir avec dessein de se corriger? Ma sœur, comprenez-vous quelque chose à cela?
Madame une telle , qui pendant le carême est venue assidûment au sermon , comment rentendrelle ? Je lui vois toujours le même air de coquetterie ; et à propos de coquetterie, mon Dieu ! que je fus scandalisée l'autre jour de là manière indécente dont mademoiselle*** était vêtue ! Peut-on venir à Féglise en cet ëtat-là? Je vous dirai qu'elle me donna une distraction dont je demande pardon à Dieu, et qui m'empêcha de dire mes prières. En vérité , cela est effroyable !
Vous avez raison , ma sœur, répondait l'autre ; mais quand je vois de pareilles choses, je baisse les yeux ^ et la colère que j'en ai fait que je refuse de les voir, et que je loue Dieu de la grâce qu'il m'a faite de m'avoir du moins préservée de ces péchés-là, en le priant de tout mon cœur de vouloir bien éclairer de sa grâce les personnes qui les commettent.
Vous me direz : Comment avez-vous su ces entretiens, où le prochain essuyait la digestion de ces dames ?
C'était en ôtant la table ^ en rangeant dans la chambre où elles étaient.
Mademoiselle Habert la cadette , après que j'eus desservi, m'appela comme je m'en allais dîner-, et, me parlant assez bas, à cause d'un léger assoupissement qui commençait à clore les yeux de sa sœur, me dit
ce que vous verrez dans la deuxième partie de cette histoire'.
« Me dit ce que vous verrez dans la deuxième partie de cette histoire, Mariyaux , poar le dëbut de son jeune paysan dans la capitale , Ta mis aux prises ayec les deux existences les plus opposées qu'on puisse rencontrer dans une sociëtë, où les mœurs et les caractères ofirent des contrastes si frappans. Ce nouyel Ingénu, moins fantastique que celui de Voltaire , se trouve jetë d'abord par les circonstances dans une maison où Ton pratique la morale la plus relâchëe , dont la maîtresse est plus que coquette , le maître plus qu'un libertin ordinaire, et où les valets règlent leurs mœurs sur celles du maître et de la maîtresse. Il tie sort de ce foyer de corruption que pour entrer dans une espèce de couvent, où la dëvotion n'est, il est vrai, qu'un manteau pour couvrir le goût de sensualités tant soit peu mondaines ; la naïvetë de Jacob lui sert de défense contre les séductions de deux exemples presque aussi pernicieux l'un que l'autre. Au surplus, Mariyaux, dans le portrait des deux sœars dévotes , a su déjà établir une nuance bien* sensible , et qu'il est important de remarquelr pour comprendre ce -qui va suivre. MademoiseUe Habert aînée est aigre , méchante, impérieuse. Sa cadette n'est que faible et entraînée par un penchant irrésistible vers les plaisirs qu'elle croit pouvoir goûter en sûreté de consdence.