‹ Œuvres complètes de MarivauxChapitre 5 sur 13 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

et voulut, en m'embrassant ^ me rendre les dei;ix louis

d'or que je Favais forcée de prendre.

Vous n'y songez pas, lui dis-je, vous n'êtes pas encore arrivée, gardçz4es jusque chez vous 5 que je les reprenne aujourd'hui ou demain, n'est-ce pas la même chose? Avez -vous intention de ne me pas revoir, et me quittez^vous pour toujours?

J'en serais bien fâchée , me répondit-^Ue ^ mais nous voici à Paris , nous allons y entrer, c'est comme si j'y étais. Vous avez beau dire, repris-je en me reculant^ je me méfie de vous , et je vous laisse cet argent précisément pour vous obliger à m'apprendre où je vous retrouverai.

Elle se mit à rire , et s'avança vers moi ^ mais je m'éloignai encore. Ce que vous faites là est inutile , lui criai- je ^ donnez -moi mes sûretés^ où logez-^ vous? .

Je ne vous en aurais pas moins instruite de l'endroit où je vais, me repartit-elle 5 mon nom estDarneuil ( ce n'était là que le nom d'une petite terre , et elle me cachait le véritable ), et vous aurez de mes nouvelles chez M. le marquis de «Viry , rue Saint- Louis , au Marais (c'était un de ses amis) ^ dites-moi à présent à votre tour, ajouta- 1 - elle , où je vous trouverai.

Je ne sais point le nom du quartier où nous allons , lui répondis-je 5 mais demain j'enverrai quelqu'un qui vous le dira , si je ne vais pas vous le dire moi-même.

J'entendis alors madame Darcire qui m'appelait ,

D£ MARIANNE. a45

etje me hâtaî de sortir de la petite cour pour la joindre ^ mon inconnue me suivit , elle dit adieu à ma* dame Darcire -, je Tembrassai tendrement , et nous partîmes.

Eu une heure de temps nous arrivâmes à la maison que cet homme d'affaires, dont j'ai parlé , nous avait retenue.

Comme la journée n'était pas encore fort avancée, j'aurais volontiers été chercher ma mère , si madame Darcire, qui se sentait trop fatiguée pour m'accompagner , et àoat je ne pouvais prendre que la femme de chambrev ne m'avait engagée à attendre jusqu'au laidemain.

J'attendis donc , d'autant plus qu'on me dit qu'il y avait fort loin du quartier où nous étions à celui où je devais aller trouver cette mère , qu'il me tardait avec tant de raison de voir et de connaître.

Aussi madame Darcire ne me fit-elle pas languir le jour d'après^ elle, eut la bonté de préférer mes affaires à toutes les siennes, et à onze heur-es du matin nous étions déjà en carrosse* pour nous rendre dans la rue Saint«-Honoré , vis-à-vis les Capucins , conformément à l'adresse que j'avais gardée de ma mère , et à laquelle je lui avais écrit mes dernières lettres , qui étaient restées san§ réponse .

Notre carrosse arrêta donc à l'endroit que je viens de dire, et là nous demandâmes la maison de madame la marquise de. ... ( c'était le nom de son mari ). Elle n'est plus ici , nous répondit un suisse* ou un portier, je ne sais plus lequel des deux. Elle y logeait il y a

a4e LA VIE

environ deux ans ^ mais depuis que M. le marquis est mort , son fils a Tendu la maison à mon maître qui Toceupe à présent.

M. le marquis est mort ! m'ëcriai-je toute troEH blée y et même saisie d'ane certaine épouvante que je ne devais pas avoir ^ car , dans le fond , que m'importait la mort de ce beau -père qui m'était inconnu , à qui je n'avais jamais eu la moindre obligation^ et sans lequel au contraire ma mère ne m'aurait pas vraisemblablement oubKée autant qu'elle avait fait ?

Cependant en apprenant qu'il ne vivait plos , et qu'il avait un fils marié , je craignis pour ma mère , qui m'avait laissée ignorer tous ces événeme»& -, le silence qu'elle avait gaiîdé là-dessus m'alarma^ j'aperçus confusément des choses tristes et pour elle et pour moi ^ en un mol , cette nouvelle me frappa , comme si elle avait entraîné mille auti*es accidens fâcheux que je redoutais^ sans savoir pourquoi.

Eb ! depuis quand e^-ril donc mort ? répondis-je d'une voix altérée. Eh! mais c'est depuis dix-sept ou dix-huit mois , je pense , reprit cet homme , et six ou sept semaines après avoir marié M* le marquis son fils, qui vient ici quelquefois,^ et qui demeure à présent ^ la Place-Royale,

Et la marquise sa mère , lui dis-^ie encore , loge-telle avec lui ? Je ne crois pas, me répondii^l ^ il me semble avoir entendu dire que non;, mais vous navez qu'à aller chez lui, pour apprendre où elle est; apparemment on vous en informera.

Eh bien ! me dit alors madame Darcire , il n'y a

qu'à retourner au logis, et nous irons à la Placer Royale après dîner, d'autant plus que j'ai moi-même affaire de ces côtës-là. Comme vous voudrez , lui rëpondis-je d'un air inquiet et agité 5 et nous revînmes à la maison.

Vous voilà bien rêveuse , me difc en chemin madame Darcire ; à quoi pensez^vous donc ? Est-ce la mort de votre beaiu-père qui vous afflige ?

Non , lui dis-je ; je n.e pourrais en être touchée que pour ma mère , que cet accident intéresse peut-être de plus d'une façon ; mais ce qui m'occupe à présent, c'est le chagrin de neJa point voir, et de n'être pas sûrexjue je la trouverai chez son fils , puisqu'on vient de nous dire qu'on ne croit pas qu'elle y loge. Ce n'est pas là un grand inconvénient , ^e dit-elle ^ si elle n'y loge pas , nous irons chez> elle.

Madame Darcire fit arrêter chez quelques marchands pour des emplettes ; nous rentrâmes ensuite au logis \ txois quarts d'heure après le dîner, nous re^^ montâmes en carrosse avec son homme d'affaires qui venait d'arriver , et nous prîmes le chemin de la Place- Royale , où cette dame , par éga^rd pour moa impatience , voulut me mener d'abord , dan^ l'intention de m'y laisser si nous y trouvions ma mère , d'aller de là à ses propres affaires , et de revenir me reprendre stir le soir, s'il le fallait.

Mais ce n'était pas la peine de hous arranger làdessus , et mes inquiétudes ne devaient jmls finir sitôt» Ni mon frère ni ma belle-sœur, c'est-à-dire, ni M. le marquis ni sa femra,e n'étaient chez eux. Nous,

a48 LA VIE

sûmes de leur suisse que depuis huit jours ils ëtsdent partis pour une campagne à quiàze ou vingt lieues de Paris. Quant à sa mère , elle ne logeait point avec eux , et on ignorait sa demeure ^ tout ce qu'on pouvait m'en dire, c'est que ce jour -là même eUe était venue à onze heures du matin pour voir son fils dont elle ne savait pas l'absence ^ qu'elle avait paru fort surprise et fort alfligée de le trouver parti ; qu'elle arrivait dle-méme de campagne, à ce qu'elle avait dit, et qu'elle s'était retirée sans laissa: son adresse.

A ce récit, je retombai dans ces frayeurs dont je vous ai parlé , et je ne pus m'empécher de soupirer. Vous dites donc qu'elle était affligée du départ de M. le marquis? répondis-je à cet homme. Oui, mademoiselle, me repartit-il-, c'est ce qui m'en à semblé. Eh! comment est-elle venue ici? ajoutai-je par je ne sais quel esprit de méfiance sur sa situation, et comme cherchant à tirer des conjectures sur ce qu'on allait me répondre \ était-elle dans son équipage, ou dans celui d'un de ses amis ?

Oh ! d'équipage, me répondit^!, vraiment, mademoiselle , elle n'en a point ; elle était toute seule , et même assez fatiguée; car elle s'est reposée ici près d'un quart d'heure.

Toute seule, et sans voiture! m'écriai-je : la mère de M. le marquis ? Voilà qui est bien horrible! Ce n'est pas ma faute , et je ne saurais dire autrement , me répondit -il; au surplus, je ne me mêle point de ces choses-là , et je réponds seulement à ce que vous me demandez.

Mais, lui dis-je en insistant, ne m'indiquerez-yous point dans ce quartier- ci quelque personne qui la connaisse , chez qui elle aille, et de qui je puisse apprendre où elle loge ?

Non , reprit-il 5 elle vient si rarement à Thôtel , à des heures où il y a si peu de monde, et elle y demeure si peu de temps , que je ne me souviens pas de l'avoir vue parler à d'autres personnes qu'à M. le marquis son fils , et c'est toujours le matin ; encore quelquefois n'est-il pas levé.

Y avait-il rien de plus mauvais augure que tout ce que j'entendais là • ? Que ferai- je donc, et quelle est ma ressource ? dis-je d'un air consterné à madame Darcire , qui commençait aussi à n'avoir pas bonne opinion de tout cela. Il n'est pas possible , en nous informant avec soin , que nous ne découvrions bientôt où elle est , me dit-elle ; il ne faut pas vous inquiéter 5 ceci n'est qu'un effet du hasard et des circonstances dans lesquelles vous arrivez. Je ne lui

* Y avait~il rien de plus mauvais augure que tout ce que j'enteri' dais la ? Ces dëlails soot en effet de nature à exciter une vive indignation contre on fils assez dënaturë pour laisser sa mère dans un abandon si absolu. C'est le suisse de ce iils opulent qui parle de la mère de son maître avec ce flegme de'daigneux et presque ironique. On s'inquiète si peu d'elle dans la maison , qu'on ignore même où elle loge et ce qu'elle est devenue. Cette combinaison d'effets est très-habilement mënagëe pour atténuer aux yeux du lecteur l'impression d'horreur et de haine qu'avait produite la conduite révoltante de cette mère avec mademoiselle de Tervire. Elle a déjà trop expié son crime , et Ton n'a plus de colère que contre le crime plus grand qui est devenu sa punition.

îSo LA VIE

répondis que par un soupir, et nous nous (éloignâmes.

Il m'aurait été bien aisé , dans le quartier où nom étions alors , d'aller chercher cette dame avec qui nous avions voyagé , à qui j'avais prêté de l'argent, et de qui je devais savoir des nouvelles chez le marquis de Viry, rue Saint-Louis, à ce qu'elle m'avait dit; mais dans ce momentrlà je ne pensai point à elle; je n'étais occupée que de ma mère, que de mes tristes soupçons sur son état, et que de l'impossibilité où je me voyais de l'embrasser.

Madame Darcire fit tout ce qu'elle put pour rassurer mon esprit, et pour dissiper mes alarmes. Mais cette mère, qui était venue à pied chez son fils, que sa lassitude avait obligée de se reposer •, cette mère qui faisait si peu de figure, qui était si enterrée que les gens mêmes de son fils ne savaient pas sa demeure, me revenait toujours dans la pensée.

De la Place'-Royale, nous allâmes chez le procureur de madame Darcire -, de là, dans une maison où l'on avait mis le scellé, et qui avait appartenu à la personne dont elle était héritière -, elle y demeura près d'une heure et demie , et puis nous rentrâmes fiu logis , avec ce procureur à qui elle devait donner quelques papiers dont il avait besoin pour elle.

Cet homme , pendant que nous étions dans le carrosse, parla de quelqu'un qui demeurait au Marais, et qu'il devait voir le lendemain , au sujet de la succession de madame Darcire. Comme c'était là le quartier du marquis , et celui où j'avais espéré de trouver ma mère , je lui demandai s'il ne la connais-

DE MARIANNE. a5i

sait pas , sans lui dire cependant que j'étais sa fille.

Oui , me dit-il ; je l'ai vue deux ou trois foisayant la mort de son mari, qui m'avait en ce temps-là chargé de quelque affaire -, mais depuis qu'il est mort , je ne sais plus ce qu'elle est devenue ; j'ai seulement ouï dire qu'elle n'était pas fort heureuse.

Eh! quel est donc son état? hiî répondis-je avec une émotion que j'avais bien de la peine à cacher. Son fils est si riche et si grand seigneur ! ajoutai-je. U est vrai, reprit-il , et il a épousé la fille de M. le duc de. • . . Mais je crois la marquise brouillée avec lui et avec sa belle-fille; cette marquise n'était, dit-on, que la veuve d'un très -mince et très-pauvre gentilhomme de province, dont défunt le marquis devint amoureux dans le pays , et qu'il épousa assez étourdiment , tout rkbe et tout grand seigneur qu'il était lui-même. Aujourd'hui qu'il est mort, et que le fils qu'il a eu d'elle s'est marié avec la fille du due de...., il se peut bien faire que cette fdle du duc , je veux dire que madame la marquise la jeune ne voie pas de trop bon œil une belte^nère coiome la vieille mar<t qaise , et ne se soucie pas beaucoup de se voir alliée à tous les f>^ts hobereaux de sa f ^uaûlle , et de celle de soa premier mari, dont on dit aussi qu'il reste une fiUe qu'on n'a jamais vue, et qu'apparemment on n'esl pas- curieux de voir-, voilà à peu près ce que je puis conclure de tous les propos que j'ai entendus à ce sujel-là.

Les larmes coulaient de mes yeux pendant qu'il

parlait ainsi ; je n'ayais pu les retenir à cet <Jtrange discours , et n'étais pas même en ëtat d'y rien répondre.

Madame Darcire , qui était la meilleure femme du monde, et qui avait pris de l'amitié pour moi, avait rougi plus d'une fois en l'écoutant, et s'était même aperçue que je pleurais.

. Qu'appelle -t- on des hobereaux, monsieur? lui dit-elle quand il eut fini. Il faut que madame la marquise là jeune , toute fdle de duc qu'elle est , soit bien mal informée , si elle rougit des alliances dont vous parlez ^ je lui apprendrais, moi qui suis du pays de cette belle-mère qu'elle méprise , je lui apprendrais que la marquise , qui s'appelle de Tresle de son nom , est d'une des plus nobles et des plus anciennes maisons de notre province ; que celle de M. de Tervire , son premier mari , ne le cède à pas une que je connaisse ; qu'il n'y en avait point anciennement de plus considérable par l'étendue de ses terres 5 et que, toute diminuée qu'elle est aujourd'hui de ce côté-là , M. de Tervire aurait encore laissé à sa veuve plus de dix-huit ou vingt mille livres de rente , sans la mauvaise humeur d'un père qui les lui ôta pour les donner à son cadet ^ et qu'enfin il n'y a ni gentilhomme, ni marquis , ni duc en France , qui ne pût avec honneur épouser mademoiselle de Tervire , qui est cette fille qu'on n'a jamais vue à Paris , que madame la marquise laissa effectivement à ses parens quand elle quitta la province , et sur qui aucune fille de ce pays-

ci ne remportera, ni par la figure, ni par les qualités de l'esprit et du caractère.

Le procureur alors , qui me vit les yeux mouillés^ et qui fit réflexion que c'était moi qui lui avais demandé des nouvelles de la vieille marquise , soupçonna que je pouvais bien être cette fille dont il était question.

Madame , dit-^il un peu confus à madame Dar-» cire, quoique je n'aie rapporté que les discours d'autrui , j'ai peur d'avoir fait une imprudence ; ne serait-ce pas mademoiselle de Tervire elle-même que je vois ?

Il aurait été difficile de le lui dissimuler ^ ma con-^ tenance ne le permettait pas , et ne me laissait pas deux partis à prendre ] aussi madame Darcire n'hé-^ sita-t-elle point. Oui , monsieur , lui dit-elle , vous ne vous trompez pas , c'est elle 5 voilà cette petite provinciale qu'on n'est pa^ curieuse de voir% que sans doute on s'imagine être une espèce de paysanne^ et à q^i on serait peut-être fort heureuse de ressembler. Je ne crois pas qu'on y perdit , de quelque manière qu'on soit faite , répondit-il , en me suppliant de lui pardonner ce qu'il avait dit. Notre carrosse arrêtait en ce moment ^ nous étions arrivés, et je ne lui répondis que par une inclination de tête.

' Qu'on n'est pai curieuse de voir. On, dans la bouche de madame Darcire, est plus amer qae toute espèce d'ëpithéte que cette dame aotait pu joindre au nom de la belle-sœur de mademoiselle dé Ter- Tire j il exprime à la fois Tindignatioii et le mépris.

3t54 LA VIE

, Vous jugez bien que , dès qu'il fut sorti , je n'oubliai pas de remercier madame Darcire du portrait flatteur qu'elle avait fait de moi , et de cette colère vraiment obligeante avec laquelle elle avait défendu ma famille et venge les miens des mépris de ma belle-soeur. Mais ce que le procureur nous avait dit ne servit qu'à me confirmer dans ce que je pensais de la situation de ma mère , et plus je la croyais à plaindre ^ plus il m'était douloureux de ne savoir où l'aller chercher.

Il est vrai qu'à proprement parler je ne la connaissais pas ; mais c'était cela même qui me donnait ce désir ardent que j'avais de la voir. C'est une si grande et si intéressante aventure que celle de reti'ouver une mère qui nous est inconnue! Le seul nom qu'elle porte a quelque chose de si doux !

Ce qui contribuait encore beaucoup à m'attendrir pour la mienne , c'était de penser qu'on la méprisait, qu'elle était humiliée, qu'elle avait des chagrins , qu'elle souffrait même \ car j'allais jusque-là , et je partageais son humiliation et ses peines ; mon amour-propre était dé moitié avec le sien daùs tous les affronts que je supposais qu'elle essuyait, et j'aurais eu , ce me semble , un plaisir extrême à lui montrer combien j'y étais sensible.

Il se peut bien que mon empressement n'eût pas été si vif, si je l'avais sue plus heureuse-, c'est que je ne me serais pas flattée non plus d'être si bien reçue -, mais j'arrivais dans des circonstances qui me répondaient de son cœur ^ j'étais comme sure de la trou-

DE MARIANNE. ^Si

ver meilleure mère , et je comptais sur sa tendresse à cause de son malKeur i.

Malgré toutes les informations que nous fîmes, madame Darcire et moi , nous avions déjà passé dix ou douze jours à Paris sans avoir pu découvrir où elle était, et j'en mourais d'impatience et de chagrin. Partout où nous allions nous parlions d'elle ; bien des gens la connaissaient ] tout le monde savait quelque chose de ce qui lui était arrivé, les uns plus , les autres moins-, mais comme je ne déguisais point que j'étais sa fille, que je me produisais sous ce nom-là , je m'apercevais bien qu'on me ménageait, qu'on ne me disait pas tout ce qu'on savait 5 et le peu que j'en apprenais signifiait toujours qu'elle n'était pas à son aise.

Excédée enfin de l'inutilité de mes efforts pour la trouver, nous retournâmes au bout de douze jours, madame Darcire et moi, à la Place-Royale , dans l'es pérance que ma mère y serait retournée elle-même , qu'on lui aurait dit que deux dames étaient venues l'y demander , et qu'en conséquence elle aurait bien pu laisser son adresse, afin qu'on la leur donnât , si elles revenaient la chercher.

' Je comptais sur sa tendresse à cause de son malheur. Triste garantie des sentimens de cei» qitVxi aime ^ et c'est tontefois oulle que rexp^rience a dëmontrë être la plus certaine. La Bruyère dit que qaand un homme qui traitait ayec lui sur le pied d'ami commence à ne plus le saluer lorsqu'il le rencontre^ il s'applaudit de ce changement comme de la preuTe la plus sûre que la situation de son ami ('est améliorée.

Autre peine inutile; ma mère n'avait pas reparu. On lui avait dit la première fois que le marquis ne serait de retour que dans trois semaines ou un mois, et sans doute elle attendait que ce temps-là fût passé pour se remontrer. Ce fut du moins ce qu'en pensa madame Darcire , qui me le persuada aussi.

Tout affligée que j'étais de voir toujours se prolonger mes inquiétudes^, je m'avisai de songer que nous étions dans le quartier de madame Dameuil, de cette dame de la voiture , dont l'adresse était chez le marquis de Viry , avec qui , comme vot^s savez, je m'étais liée d'une amitié assez tendre , et à qui d'ailleurs j'avais promis de donner de mes nouveUes.

Je proposai donc à madame Darcire d'aller lavoir, puisque nous étions si près de la rue Saint-Louis; elle y consentit , et la première maison à laquelle nous nous arrêtâmes pour demander celle du marquis dé Viry, était attenant la sienne. C'est la porte d'après, nous dit-on; et un des gens de madame Darcire y frappa sur-le-champ.

Personne ne venait , on redoubla ; et après un intervalle de temps assez considérable , parut un vieux domestique à longs cheveux blancs, qui , sans attendre qu'on lui fît de question , nous dit d'abord que M. de Viry était à Versailles avec madame.

Ce n'est pas lui à qui nous en voulons, lui répondis -je ; c'est madame Darneuil. Ah ! madame Darneuil, elle ne loge pas ici, reprit -il; mais n'étesvous pas des dames nouvellement arrivées de pro-

TÎnce ? Depuis dix ou douze jours , lui dimes-nous. Eh bleu ! ayez la bonté d'attendre un instant , repartit-il 5 je vais vous faire parler à une des femmes de madame , qui m'a bien recommandé de l'avertir quand vous viendriez. Et là-dessùs il nous quitta pour aller lentement chercher cette femme, qui descendit et qui vint nous parler à la portière de notre carrosse. Pouvez-vous, lui dis -je, nous apprendre où est madame Darneuil ? Nous avons cru la trouver ici.

Non , mesdames , elle n'y demeure pas , répondit-elle ; mais n'est-ce pas vous , mademoiselle, avec qui elle arriva à Paris ces jours passés , et qui lui prêtâtes de l'argent? ajouta-t-elle en m'adressant la parole. Oui , c'est moi -même qui la forçai d'en prendre , lui dis-je, et j'aurais été charmée de la revoir. Où est-elle ? Dans le faubourg Saint-Germain , me dit cette femme ( et c'était précisément notre quartier ) ; j'ai même été avant-hier chez elle \ mais je ne me souviens plus du nom de sa rue , et elle m'a chargée , dans l'absence de M. le marquis et de madame, de m'informer où vous logez , si on venait de votre part , et de remettre en même temps ces deux louis d'or que voici.

Je les pris : Tâchez, lui dis-je , de la voir demain 5 retenez bien, je vous prie , où elle demeure, et vous me le ferez savoir par quelqu'un que j'enverrai ici dans deux ou trois jours. Elle me le promit, et nous partîmes.

En rentrant au logis , nous vîmes à deux portes au-

a58 LA VIE

dessus de la nôtre une grande quantité de peuple assemblé. Tout le monde était aux fenêtres -, il semblait qu'il y avait eu une rumeur , ou quelque accident considérable 5 nous demandâmes ce que c'était.

Pendant que nous parlions , arriva notre hôtesse , grosse bourgeoise d'assez bonne mine , qui sortait du milieu de cette foule , de l'air d'une femme qui avait eu part à l'aventure. Elle gesticulait beaucoup, elle levait les ^aujes. Une partie de ce peuple l'entourait , et elle était suivie d'un petit homme assez mal arrangé , qui avait un tablier autour de lui , et qui lui parlait le chapeau à la main.

De quoi s'agit -il donc , madame ? lui dîmes -nous dès qu'elle se fut approchée. Dans un moment , nous répondit-elle, j'irai vous le dire, mesdames-, il faut auparavant que je finisse avec cet homme-ci , qu'elle mena effectivement chez elle.

Un demi -quart d'heure après, elle revint nous trouver. Je viens de voir la chose du monde qui m'i le plus touchée, nous dit-elle ^ celui que vous av^ vu avec moi tout à l'heure est le maître d'une auberge d'ici près , chez qui depuis dix ou douze jours est venue se loger une femme passablement bien mise , qui même , par ses discours et par ses manières, n'a pas trop l'air d'une femme du commun. Je viens de lui parler , et j'en suis encore tout émue.

Imaginez-vous, mesdames, que la fièvre l'a prise deux jours après être entrée chez cet homme qui ne la connaît point, qui lui a loué une de ses chambres, et lui a fait crédit jusqu'ici sans lui demander d'ar-

geat , quoique , dès le lendemain de $on entrée chez lui , elle eût promis de lui en donner. Vous jugez bien que dans sa fièvre il lui a fallu des secours qui ont exigé une certaiqe dépense , et il ne lui en a refusé aucun -, il a toujours tout avancé ^ mais cet homme n'e^ pas riche ; elle se porte mieux aujourd'hui , et ua chirurgien qui Fa saignée, qui a eu soin délie, qui lui a tenu lieu de médecin , im apothicaire qui lui a fourni des remèdes , demandeut à présent tous deux à être payés. Us ont été chez elle \ elle n'a pu les satisfaire , et sur4e<hamp ils se sont adressés au maître de Tauberge qui les a été chercher pour elle. Celuici, effrayé de voir qu'elle n'avait pas même de quoi les payer , a non^-seulement eu pour de perdre aussi ce qu'elle lui devait , mais encore ce qu'il continue-* rait de lui avancer.

Sur ces entrefaites^ est arrivé un petit marchand de province qui loge ordinairement chez lui. Toutes ses chambres sont louées^ il n'y a eu que celle de cette femme qu'il a regardée cpmme vide, parce qu'elle ne lui donnait point d'argent. Là-dessus il a pris son parti , et a été lui parler pour la prier de se pourvoiir d'uue chambre ailleurs , attendu qu'il se présentait une occasion de mettre dans la sienne quelqu'un dont il était sûr, et qui comptait l'occuper au retour de quelques courses qu'il était allé faire dans Paris. Vous me devez déjà beaucoup , a-t-il ajouté , et je ne vous dis point de me payer \ laissez-moi seulement quelques nippes pour mes sûretés , et ne m'ôtez point le profit que je puis retirer de ma chambre.

!i6o LA VIE

A ce discours , cette femme qui est un peu rétablie, mais encore trop faible pour sortir et pour déloger ainsi à la hâte , Ta prié d'attendre quelques jours , lui a dit qu'il ne s'inquiétât point , qu'elle le paierait incessamment, qu'elle avait même intention de le récompenser de tous ses soins, et que, dans une semaine au plus tard , elle l'enverrait porter un billet chez une personne de chez qui il ne reviendrait point sans avoir de l'argent ^ qu'il ne s'agissait que d'un peu de patience 5 qu'à l'égard des gages , elle n'en avait point à lui laisser qu'un peu de linge et quelques habits dont il ne ferait rien , et qui lui étaient absolument nécessaires 5 qu'au surplus , s'il la connaissait, il verrait bien qu'elle n'était point femme à le tromper.

Je vous rapporte ce discours tel qu'elle le lui a répété devant moi lorsque je suis arrivée ; mais il l'avait déjà forcée de sortir de sa chambre , et de fermer une cassette qu'il voulait retenir pour nantissement^ de sorte que la querelle alors se passait dans une salle où ils étaient descendus^ et où cet homme et sa fille criaient à toute voix contre cette femme qui résistait à s'en aller. Le bruit , ou plutôt le vacarme qu'ils faisaient, avait déjà amassé bien du monde, dont une partie était même entrée dans cette salle. Je revenais alors de chez une de mes amies qui demeure ici près 'j et comme c'est de moi que cet homme tient la maison qu'il occupe , et qui m'appartient , je me suis arrêtée un moment en passant pour savoir d'où venait ce bruit. Cet homme m'a vue , m'a priée d'en-

DE MARIANNE. a6i

trer , et m'a exposé le fait. Cette femme y a répondu imitilement ce que je viens de vous dire ; elle pleurait , je la voyais plus confuse et [dus consternée que hardie ^ elle ne se défendait presque que par sa douleur; elle ne jetait que des soupirs avec un visage plus pâle et plus défait que je ne puis vous l'exprimer. Elle m'a tirée à quartier , m'a suppliée , si j'avais quelque pouvoir sur cet homme > de l'engager à lui accorder le peu de jours de délai qu'elle lui demandait, in'a donné sa parole qu'il serait payé, enfin m'a parlé d'un air et d'un ton qui m'ont pénétrée d'une véritable pitié ^ j'ai même senti de la considération pour elle. Il n'était question que de dix écus 5 si je les perds , ils ne me ruineront pas ^ et Dieu m'en tiendra compte ; il n'y a rien de perdu avec lui. J'ai donc cUt que j'allais les payer; je l'ai fait remonter dans sa chambré , où l'on a reporté sa cassette , et j'ai emmené cet homme pour lui compter son argent chez mai« Voilà, mesdames, mot pour mot l'histoire que je vous conte tout entière, à cause de l'impression qu'elle m'a faite , et il en arrivera ce qui pourra 5 mais je n'aurais pas eu de repos avec n^i sans les dix écus que j'ai avancés.

Nous ne fûmçs pas insensibles à ce récit , madame Darcire et moi. Nous nous sentîmes attendries pour cette femme, qui, dans une aventure aussi douloureuse, avait su moins disputer que pleurer; nous donnâmes de grands éloges à la bonne action de notre hôtesse , et nous voulûmes toutes deux y avoir part.

Le maître de cet^e auberge est apaisé , lui dîmes-

nGti LA VIE

nous I il attendra ) mais ce n'est pas assez ) cett^ femme e^t sans argent apparemment *, elle sort de maladie , à ce que vous dites \ elle a encore une semaine à passer chez cet homme qui n^aura pas grand ëgard à l'état où elle est, ni aux ménagemens dont elle a besoin dans une convalescence aussi récente que la sienne. Ayez la bonté, madame, de lui porter pour nous cette petite somme d'argent que voici (c'était neuf ou dix écus que nous lui remettions ).

De tout mon cœur, reprit-elle , j'y vais de ce pas 5 €t elle partit. A son retour, elle nous dit qu'elle avait trouvé cette femme au lit , que son aventure l'avait extrêmement émue , et qu'eue n'était pas sans fièvre; qu'à l'égard des (^ix écus que nous avions envoyés , ce n'avait été qu'en rougissant qu'elle les avait reçus; qu'elle nous conjurait de vouloir bien qu'elle ne les prît qu'à titre d'emprunt; que l'obligation qu'elle nous en aurait en serait plus grande , et sa reconnaissance encore plus digne d'elle et de nous ; qu'elle devait en effet recevoir incessamment de l'argent, et qu'elle ne manquerait pas de nous rendre le nôtre.

Ce compliment ne nous déplut point ; au contraire, il nous confirma dans l'opinion avantageuse que nous avions d'elle. Nous comprîmes qu*une âme ordinaire ne se serait point avisée de cette honnête et généreuse fierté-là , et nous ne nous en sûmes que meilleur gré de l'avoir obligée ; je ne sais pas même à quoi il tint que nous n'allassions la voir, tant nous étions prévenues pour elle. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je pensai le proposer à madame Darcire , qui , de

DE MARIANNE. a63

«on côté , m'avoua depuis (ju'elle avait eii envie de me le proposer aussi.

En mon particulier je plaignis beaucoup cet!» inconnue , dont Tinfortune me fit encore scmger à ma mère , que je ne croyais pas, à beaucoup près, dans des embarras comparables , ni même approchans des siens < , mais que j'imaginais seulement dans une situation peu convenable ^ son rang , quoique supportable et peut-être douce pour une femme qui aurait été d'une condition inférieure à la sienne ; je n'allais pas plus loin *, et , à mon avis, c'était bien en imaginer assez pour la jdaindre , et pour penser qu'elle souQrait.

L'impossibilité de la trouver m'avait déterminée à laisser passer huit ou dix jours avant de retourner chez le marquis son fils , qui devait , dans l'eqpace de ce temps , être revenu de la campagne ^ je ne doutais pas que je n'eusse chez lui des nouvelles de ma mère, qui aurait aussi attendu qu'il fût de retour pour ne pas reparaître inutilement dans sa maison.

Deux ou trois jours après qu'on eut porté de notre part de l'argent à cette inconnue , nous sortîmes entre onze heures et midi , madame Darcire et moi , pour aller à la messe (c'était un jour de fête) 5 et en reve-

' Dans des embarras comparables, ni même approchans des siens . Les deux adjectifs comparable , approchant y veulent après eux des prépositions diffërentes , et il faut éviter ce genre d'incorrection arec d'hantant plus de soin , qu^il se glisse plus facilement ftous la plume d'un ^main domine par l'ensemble dettes id^es.

a64 LA VIE

nant au logis, je crus apercevoir, à quarante ou cinquante pas de notre carrosse , une femme que je reconnus pour cette femme de chambre à qui nous avions parlé chez le marquis de Viry , rue Saint-Louis,

Vous vous souvenez bien que je lui avais promis de renvoyer le surlendemain savoir la demeure de madame Darneuil , qu'elle n'avait pu m'apprendre la première fois, et j'avais exactement tenu ma parole; mais on avait dit qu'elle était sortie , et par distraction j'avais moi-même oublié d'y renvoyer depuis, quoique c'eût été mon dessein; aussi fus-je charmée de la rencontrer si à propos , et je la montrai aussitôt à madame Darcire, qui la reconnut comme moi.

Cette femme, qiii nous vit de loin , parut nous remettre aussi , et resta sur le pas de la porte de l'aubergiste chez lequel nous jugeâmes qu'dle allait entrer.

Nous fîmes arrêter quand nous fumes près d'elle, et aussitôt elle nous salua. Je suis bien iaise de vous revoir, lui dis-je -, je soupçonne que vous allez chez madame Darneuil j ou que vous sortez de chea elle ; ainsi vous me direz sa demeure.

Si vous voulez bien avoir la bonté, nous réponditelle , d'attendre que j'aie dit un mot à une dame qui loge dans cette auberge , je reviendrai aur-le- champ répondre à votre question , madeinoiselle , et je ne serai qu'un instant.

Une dame ! reprit avec quelque étonnement madame Darcire , qui savait du maître de l'auberge que notre inconnue était la seule femme qui logeât chez lui ] eh ! quelle est-elle donc? ajouta-t-elle tout de suite.

DE MARUNf^E. a65

Et puis se retofUrnant de mon côté : Ne serait-oe pas cette personne pour qui nous nous intéressons , me dit-elle, et à qui il arriva cette triste aventure de l'autre jour ? ,

C'est elle - même , repartit sur-le-champ la femme de chambre, sans me donner le temps de répondre ; je vois bien que vous parlez d'une querelle qu'elle eut avec l'aubergiste qui voulait qu'elle sortit de chez lui.

Voilà ce que c'est , reprit madame Darcire ; et puisque vous savez qui elle est, par quel accident se trouve-t-elle exposée à de si étranges extrémités ? Nous avons jugé par tout ce qu'on nous en a dit que ce doit être ime femme de quelque chose.

Vous ne vous trompez pas, madame , lui réponditelle ; elle n'est pas faite pour essuyer de pareils affronts, il s'en faut bien^ aussi en est- elle retombée malade. Je suis d'avis que nous allions la voir , si cela ne lui fait point de peine , dit madame Darcire ; mon-, tons -y, ma fille (c'était moi à qui elle adressait la parole )•

Vous le pouvez, mesdames, reprit cette femme, pourvu que vous vouliez bien d'abord me laisser entrer toute seule , afin que je la prévienne sur votre visite , et que je sache si vous ne la mortifierez pas ; il se pourrait qu'elle vous fît prier de lui épargner cette confusion-là.

Non, non , dit madame Darcire , qui était peut-être curieuse, mais qui assurément l'était encore moins que sensible 5 non , nous ne risquons point de la cha-

griner ; elle a déjà entendu parler de nous -, H y a une personne qui, ces jours passes, l'alla voir de notre part, et je suis persuadée qu'elle nous verra volontiers. Prévenez -la cependant, si vous le jugez à propos ; nous allons vous suivre ; mais vous entrerez la première , et vous lui direz que nous demeurons dans ce grand hôtel , presque attenant son auberge , que c'est notre hôtesse qui vint la voir , et que nous la lui envoyâmes il y a quelques jours. Elle saura bien là-dessus qui nous sommes^

Nous descendîmes aussitôt de carrosse , et tout s'exécuta comme je viens de le dire. Il n'y avait qu'un petit escalier à monter, et c'était au premier sur le derrière. La femme de chambre se hâta d'entrer -, elle avait en effet des raisons d'avertir l'inconnue , qu'elle ne nous disait pas -, et nous nous arrêtâmes un instant assez près de la porte de la chambre, vis-à-vis de laquelle était le lit de la malade -, de façon que lorsqu'elle l'ouvrit, nous vîmes à notre aise cette malade qui était sur son séant ; qui nous vit à son tour, malgré l'obscurité du passage où nous étions arrêtées; que nous reconnûmes enfin , et qui acheva de nous confirmer qu'elle était la personne que nous imaginions, par le mouvement de surprise qui lui échappa en nous voyant.

Ce qui fit encore que nous eûmes elle et nous tout le temps de nous examiner, c'est que cette porte, qui avait été un peu trop poussée , était restée ouverte.

Eh ! mon Dieu , ma fille , me dit tout bas madame Darcire , n'est-ce pas là madame Darneuil ? Et pen-

DE MARlAKiSE. 267

dant qu'elle me parlait ainsi , je vis la malade qui joignit tristement les mains, qui me les tendit ensuite en soupirant, et en jetant sur moi des regards languissans et mortifies, quoique tendres.

Je n'attendis pas qu'elle s'expliquât davantage ; et, pour lui ôter sa confusion à force de caresses, je courus tout ëmue l'embrasser d'un air si vif et si empressé qu'elle fondit en pleurs dans mes bras, sans^ pouvoir prononcer un mot dans l'attendrissement où elle était.

Enfin , quand ses premiers mottvemens , mêles sans doute pour elle d'autant d'humiliation que de confiance, furent passés : Je m'étais condamnée à ne vous plus revoir, me dit-elle, et jamais rien ne în'a tant coûté que cela ; c'est ce qu'il y a eu de plus dur pour moi dans l'état où vous me trouvez.

Je redoublai de caresses là-dessus. Vous n'y songez pas, lui dis -je en lui prenant une main, pendant qu'elle donnait l'autre à madame Darcire , vous n'y songez pas -, vous ne nous avez donc crues ni sensibles ni raisonnables ? Eh ! madame, à qui n'arrive- t-il pas des chagrins dans la vie ? Pensez-vous que nous nous soyons trompées sur les égards et sur la considération qu'on vous doit ? et dans quelque état que vous soyez, une femme comme vous peut-elle jamais cesser d'être respectable ?

Madame Darcire lui tint à peu près les mêmes discours ; effectivement il n'y en avait point d'autres à lui tenir -, il ne fallait que jeter les yeux sur elle pour voir qu'elle était hors de sa place.

La femme de chambre avait les larmes aux yeux, et était à quelques pas de aous qui se taisait. Vous avez grand tort, lui dis-je , de ne nous avoir pas averties dès la première fois que vous nous vîtes. Je n'aurais pas mieux demandé, nous dit -elle 5 mais je n'ai pu me dispenser de suivre les ordres de madame ^ j'ai été dix-sept ans à son service^ c'est elle qui m'a mise chez madame de Viry ^ je la regarde toujours comme ma maîtresse , et jamais elle n'a voulu me donner la permission de vous instruire , quand vous viendriez.

Ne la querellez point , reprit la malade 5 je n'oublierai jamais les témoignages de son bon cœur. Croiriez-vous qu'elle m'apporta ces jours passés tout ce qu'elle avait d'argent, tandis que cinq ou six personnes de la première distinction à qui je me suis adressée , et avec qui j'ai vécu comme avec mes meilleurs amis, n'ont pas eu le courage de me prêter une somme médiocre qui m'aurait épargné les extrémités où je me suis vue , et se sont contentées de se défaire de moi avec de fades et honteuses politesses? Il est vrai que je n'ai pas pris l'argent de cette fille ; heureusement le vôtre était venu alors ; votre hôtesse même m'avait déjà tirée du plus fort de mes embarras, et je m'acquitterai de tout cela dans quelques jours ; mais ma reconnaissance sera éternelle.

A peine achevait-elle ce peu de mots, qu'un laquais vint dire à madame Darcire qu'il venait de mener son procureur à la porte de cette auberge, et qu'il l'y attendait pour lui rendre une réponse pressée. Je sais ce que c'est, répondit-elle 5 il n'a qu'un mot à me dire,

et je vais lui parler dans mon carrosse, après quoi je reviens sur-le-champ. Madame ^ ajouta-t-eUe en s'adressant à Finconnlie , ne pensez plus à ce qui vous est arrivé depuis que vous êtes ici 5 tranquillisez -Vous sur votre état présent, et voyez en quoi nous pouvons vous être utiles pour le reste de vos affaires. Votre situation doit intéresser tous les honnêtes gens , .et en vérité on est trop heureux d'avoir occasion de servir les personnes qui vous ressemblent.

L'inconnue ne la remercia que par des larmes de tendresse , et qu'en lui serrant les mains dans les sien* nés. Il faut avouer, me dit-elle ensuite , que j'ai bien du bonheur dans mes peines , quand je songe par qui je suis secourue \ que ce n'est ni par mes amis, ni par mes alliés, ni par aucun de ceux avec qui j'ai passé une partie de ma vie, ni par mes enfans mêmes ; car j'en ai , mademoiselle *, toute la France le sait, et tout cela me fuit, m'abandonne. J'aurais sans doute indi-* gnement péri au milieu de tant de ressources , sans vous , mademoiselle , à qui je suis inconnue , sans tous quine me devez rien, et qui, avec la sensibilité la plus prévenante, avec toutes les grâces imaginables, me tenez lieu tout à la fois d'amis , d'alliés et d'enfans ; sans votre amie que je rencontrai avec vous dans cette voiture j sans cette pauvre fille qui m'a servie (souffrez que je la compte , son zèle et ses sentimens la rendent digne de l'honneur que je lui fais) 5 enfin sans votre hôtesse qui ne m'a jamais connue, et qui n'a passé son chemin que pour venir s'attendrir sur moi ; voilà les personnes à qui j'ai l'obligation de ne pas mourir

dans les derniers besoins 1 et dans Tob^urité la plus étonnante pour une femme comme moi, Qu'est-^ce que c'est que la vie ! et que le monde est misérable !

Eh ! mon Dieu , madame , lui répondis-je aussi touchée qu'il est possible de l'être ,. commencez donc, comme vous en a tant priée madame Darcire , commencez par perdre de vue tous ces objets-là \ je vou* le répète aussi bien qu'elle *, donnez-nous le plaisir dtt vous voir tranquille 5 consolez -nous nous - mêmes du chagrin que vous nous faites.

Eh bien! voilà qui est fini, me dit- elle ^ vous avez raison \ il n'y a ni adversité ni tristesse que tant de bonté de coeur ne doive assurément faire cesser* Parlons de vous , mademoiselle \ où est cette mère que vous êtes venue retrouver , et qu'il y a si longtemps que vous n'avez vue? Dites-m'en des nouvelles. Est-ce que vous n'êtes pas encore avec elle ? Est-ce qu'elle est absente? Ah! mademoiselle, qu'elle doit vous aimer, qu'elle doit s'estimer heureuse d'avoir une fille comme vous ! Le ciel m'en a donné une aussi; mais ca n'est pas elle dont j'ai à me plaindre , il s*en faut bien ', Elle ne prononça ces derniers mots qu'avec un extrême serrement de cœur.

* Ce n'est pas elle dont j'ai h me plaindre , il s'en faut bien. Ces dernières paroles, qui d^èlent un repeatir et des remords si sincères et si poignans, achèvent de recoociliev avec le lecteur la malbeoreuse mère de mademoiselle de Ter vire, et lui^pargneront, après la reconnaissance qui se prépare , la position humiliante ou elle se trouverait réduite en présence d'une fille qui a tant à se plaiadn» d'elle.

flëlas! madame, lui répoadis-je en soupirant aussi, vous parlez de la tendresse de ma mère. Si je vous disais que je n'ose pas me flatter qu elle m'aime , et que ce sera bien assez pour moi si elle n'est pas fâchée de me voir , quoiqu'il y ait près de vingt ans quelle m'ait perdue de vue j mais il ne s'agit pas de moi ici , nous nous entretiendrons de ce qui me regarde une autre fois. Revenons à vous, je vous prie 5 vous êtes sans doute mal servie? Vous avez besoin d'une garde , et je dirai à l'aubergiste, en descendant, de vous en chercher une dès aujourd'hui.

Je crus qu'elle allait répondre à ce que je lui dis^iis, mais je fus bien étonnée de la voir tout à coup verser une abondance de larmes 5 et puis revenant à ce nombre d'années que j'avais passées éloignée de ma mère : Depuis vingt ans qu'elle vous a perdue de vue ! s'écriat-elle d'un air pensif et pénétré 5 je ne saurais entendre cela qu'avec douleur ! Juste ciel! que votre mère a d^ reproches à se faire, aussi bien que moi ! Eh ! dites-moi, mademoiselle, ajouta*t-elle sans me laisser le temps de la réflexion, pourquoi vous a-t-elle si fort négligée? Dites-m'^nla raison, je vous prie.

C'est, lui répondis- je^, que je n'avais tout au plus que deux ans quand elle se remaria; et que trois semaines après son mari l'emmena à Paris, où elle accoucha, d'un fils qui m'aura sans doute effacée de son cœux% ou du moins de son souvenir. Et depuis qu'elle est partie , je n'ai eu personne auprès d'elle qui lui ait par^ lé de moi Je n'ai reçu en ma vie que trois ou quatre de ses lettres ; et il n'y a pas plus de quatre mois que

j'étais chez Une tante qui est morte , qui m'avait reçue chez elle , et avec qui j'îsii passé six ou sept ans sans avoir eu de nouvelles de ma mère , à qui j'ai plusieurs fois écrit inutilement, que j'ai été chercher ici à la deï'nière adresse que j'avais d'elle , mais qui , depuis près de deux ans qu'elle est veuve de son second mari, ne demeure plus dans l'endroit où je croyais la voir, qui ne loge pas même chez son fils. Ce fils est marié ; il est actuellement à la campagne avec la marquise sa femme, et ses gens mêmes n'ont pu m'enseigner où est ma mère , quoiqu'elle y ait paru il y a quelques jours 5 de sorte que je ne sais pas où la trouver , quelques recherches que j'aie faites et que je fasse encore ^ et ce qui achève de m'alarmer, ce qui me jette dans des inquiétudes mortelles, c'est que j'ai lieu de soupçonner qu'elle est dans une situation difficile ; c'est que j'entends dire que ce fils qu'elle a tant chéri , à qui elle avait donné tout son cœur, n'est pas trop digne de sa tendresse , et n'en agit pas trop bien avec elle. Il est du moins sûr qu'elle se cache , qu'elle se dérobe aux yeux de tout le monde , que personne ne sait le lieu de sa retraite, et ma mère ne devrait pas^être ignorée : cela ne peut m'annoncer qu'une femme dans l'embarras, qui a peut-être de la peine à vivre , et qui ne veut pas avoir l'affiront d'être vue dans l'état obscur où elle est. Je ne pus m'empêcher de pleurer en finissant ce discours ; au lieu que mon inconnue , qui pleurait auparavant et qui avait toujours eu les yeux fixés sur moi pendant que je parlais , avait paru suspendre ses larmes pour m'écouter plus attentivement 5 ses re-

DE MARIANNE. 3t73

gards avaient eu quelque chose d'inqdiet et d'égarë j elle n^avait , ce me semble , respiré qu'avec agitation.

Quand j'eus cessé de parler , elle continua d'être comme je dis là ^ elle ne me répondait point , elle se taisait interdite. L'air de son visage étonné me. frappa 9 j'en fus émue moi-même^ il me commuai-' qua le trouble que j'y voyais peint, et nous nous^ considérâmes assez long-temps dans un silence dont k raison me remuait d'avance ^ sans que je la susse , lorsqu'elle le rompit d'une voix mal assurée pour me iaire une question.

Mademoiselle, je crois que votre mère ne m'est pas inconnue^ me dit-elle^ £n quel endroit ^ s'il vous plaît, demeure ce fils chez qui vous avez été la chercher? A la Place-Royale, lui répondis-^je alors d'un ton plus altéré que le sien^ Et son nom ? reprit-elle avec empressement et respirant k peine. M. le marquis de repartis-je toute tremblante. Ah ! ma

chère Tervire ! s'écria-t-elle en se laissant aller entre mes bras* A cette exclamation, qui m'apprit sur-lechamp qu'elle était ma mère, je fis un, cri dont fut épouvantée madame Darcire , que son procureur ve-, nait de quitter , et qui montait en cet instant l'espa-. lier pour revenir nous joindre.

Incertaine de ce que mon cri signifiait dans une

auberge de cette espèce , qui ne pouvait guère être

que l'asile ou de gens de peu de chose , ou du moins

d'une très-mince fortune, elle cria à son tour pour?

a-ji LA VIE

faire venir du monde ^ et pour avoir du secours s'il

en fallait'/

En effet , au bruit qu'elle fit , l'hôte et sa fille , tous deux effrayés, ïnontèrent avecle laquais de cette dame , et lui demandèrent de quoi il était question. Je n'en sais rien , leur -dit -elle ; mais suivez -moi; je viens d'entendre un grand cri qui est parti de la chambre de cette dame malade , c^ez qui j'ai laissé la jeune personne que j'y ai amenée , et je suis Hen-aise, à tout hasard, que vous veniez avec moi. De façon qu'ils l'accompagnèrent, et qu'ils entrèrent ensemble dans cette chambre où j'avais perdu la force de parler , où j'étais faible ^ pâle et comme dans un état de stupidité ; enfin où je pleurais de joie, de surprise et de douleur*

Ma mère était évanouie , ou du moins n'avait encore donné aucun signe de connaissance depuis que je la tenais dans mes bras; et la femme de chambre, à qui je n'aidais point , n'oubliait rien de ce qui pouvait la faire revenir, à elle.

Que se passe-t-il donc ici ? me dit madame Darcire en entrant; qu'avez -vous, mademoiselle? Pour toute réponse; elle ne reçut d'abord que mes soupirs et mes larmes; et puis levant la main, je lui montrai ma

' Elle cria à son tour pour* faire venir du monde ^ et pour ayoirdu secours, s'il en fallait. Marivaux a voulu rendre plus animëe et plus dramatique la scène qui Ta suivre , en y introduisant plusieurs témoin».

i)E MARIANNE. v^^S

mktei, comme si ùe geste avait dû la mettre au fait. Qu est-ce que c'est ? ajouta««-t-elle ; est - ce qu'elle se meurt ? Non , madame , lui dit alors la femme de chambre ^ mais elle vient de reconnaître sa fille , et elle s'est trouvée mail. Oui, lui dis-je alors en m'efforçant de ^parler, c'est ma mère.

Votre mère ! s'ëcJria-t«elle encore en approchant

pour la secourir. Qvùoil la marquise de ! Quelle

aventure !

Une mar quise ( dit à son Umr l'aubergiste , qui joignait les nkains d*ëtonnement ; ah ! mon Dieu , chère dame ! Que ne m'a^t-elle appris sa qualité ? Je me serais bien gardé de lui causer la moindre peine ^

Cependant ^ à force de soins ^ ma mère insensiblement ouvrit les yeux et reprit ses esprits. Je passe le récit de mes caresses et des siennes. Les circonstances attendrissantes où je la retrouvais , la nouveauté de notre connaissance et du plaisir que j'avais à la voir et à l'appeler ma mère , le long oubli miême où die m'avait laissée, le tort qu'elle avait ayec moi, et cette espèce de vengeance cpie je prenais de son cœur par les tendresses du mien , tout contribuait à me la rendre plus chère qu'elle né me l'aurait peut-

' Que ne m'a-t-elle appris sa qualité? Je me serais bien gardé de lui causer la moindre peine. Trait ëminemment comique , trait de caractère et 4® mœurs à la fois. Le morceau qui suit rëunit Pextrôroe délicatesse du sentiment à la grâce et à la finesse de Texpression. Une phrase entre autres , celle-ci : Cette espèce de vengeance que je prenais de son cœur par les tendresses du mien , semble presque un larcin fait à Racine.

a^6 LA VIE

être jamais ëté, si j'avais toujours vécu avec eDe. Ah l Tervire , ah ! ma fille, me disait-dle , que tes trans* ports me rendent coupable !

Cependant cette joie que nous avions elle et moi de nous revoir ensemble, nous la payâmes toutes deux bien cher. Soit que la force des mouvemens qu'elle avait éprouvés eussent fait une .trop grande révolution en eUe, soit que sa fièvre et ses chagrins l'eussent déjà trop affaiblie , on s'aperçut quelques jours après d'une paralysie qui lui tenait tout le côté droit , qui gagna bientôt l'autre côté^ et qui lui resta jusqu'à la fin de sa vie.

Je parlai ce jour-là même de là transporter dans notre hôtel-, mais sa fièvre qui avait augmenté, jointe à son extrême faiblesse, ne le permit pas, et un médecin que j'envoyai chercher nous en empêcha.

Je ne vis point d'autre équivalent que de loger avec elle et de ne la point quitter, et je priai la femme de chambre, qui était encore avec noios, d'appeler l'aubergiste pour lui demander une chambre à côté de la sienne ; mais ma mère m'assura qu'il n'y en avait point chez lui qui ne fût occupée. Je me ferai donc mettre un lit dans la vôtre,? lui dis-je. Non , me répondit-elle, cela n'est pas possible , non ; et c'est à quoi il ne faut pas songer; celle-ci est trop petite, comme voqs voyez ; gardez-moi votre santé, ma fille' ;

' Gardez-moi votre santé, ma fille. Mot tendre et charmant, qui n^a pu sortir que de la bouche d'une mère.

, VOUS reposeriez mal ici ; ce serait une inquiétude de plus pour moi, et je n'en serais peut-être que plus malade. Vous deni^eure:^ ici près ; j'aurai la consolation de vous voir autant qjae vous le voudrez , et une garde me suffira.

J'insistai vivement, je ne pouvais consentir à la lasser dan^^ce triste et misérable gîte \ mais elle ne voulut pas m'ëcouter. Madame Darcire entra dans son sentiment , et il fut arrêté , malgré moi , que je me contenterais de venir chez elle , en attendant qu'on pût la transporter ailleurs \ aussi dès que j'étais levée , j^ me rendais dan^ sa c)ig]^re, et n'en sortais que le soir. J'y dîns^is même I9. plus souvent , et fort mal ; mais je la voyais 3 ^jétai^ contente.

Sa paralysie m'4ui;ait extrêmement affligée , si on , ne nous avait, paa. fait, espérer qu'elle en guérirait ; cependant on sq l^pmpa.

Le lendemain de notre reconnaissance , elle me conta son. histoire»

11 n'y avait pas en eflfet plus dfS; dix-huit ou dix-neuf mois, que le. marquis ^son mari étaijbmort, accablé d'infirmités. EUç avait été fort hejareuse avec lui, et leur union n'avait pas été altérée \m instant pendant près de vingtws qu'ils avaient vécu ensemble. . Ce fils qu'il avait eu d'elle , cet objet de tant d'amour, qui était bien fait, mais dont elle avait négligé de régler le cœur et l'esprit, et que, par un excès de faiblesse et de complaisance , elle avait laissé s'imbiber de tout ce que les préjugés de l'orgueil et de la vaijiité ont de plus sot et de plus méprisable ; ce fils

a78 LA VIE

enfin , qui était un des plus grands partis qu'il j. eût en France , avait à peu près dix-huit ans , quand le père, qui ëtait extrêmement ridie, et qui souhaitait le voir marie avant de mourir, proposa à la marquise, sans Favis de laquelle'il ne faisait rien y de parler à M. le duc de... pour sa fille.

La marquise , qui , comme je viens de vous le dire, adorait ce fils et ne respirait que pour lui , non - seulement approuva son dessein , mais le pressa de Fexëcuter.

Le duc de. . . , qui n^aurait pu choisir un gendre plus, convenable de toutes façons , accepta avec joie la proposition , arrangea tout avec lui , et quinze jours après nos jeunes gens s'ëpousèrent.

A peine furent-ils mariés , que le marquis (je parle du père) tomb^ sérieusement malade^ il ne vécut plus que six ou sept semaines. Tout le bien venait de lui 5 vous savez que ma mère n'en avait point, et que, lorsqu'il lavait épousée, elle ne vivait que sur la légitime de mon père , dont je vous ai déjà dit la valeur, et sut quelques morceaux de terre qu'elle lui avait apportés en mariage , et qui n'étaient presque rien.

11 est vrai que le marquis lui avait reconnu une dot assez considérable , de laquelle elle aurait pu vivre fort convenablement, si elle n^vait rien changé; mais sa tendresse pour le jeune marquis l'aveugla , et peut-être fallait-il aussi qu'elle fàt punie du coupable oubli de tous ses devoirs envers sa fille.

Elle eut donc l'imprudence de renoncer à tous ses

droits en feyeur de son fils , et de se contenter d'une penâon assezmodique qu'il était convenu de lui faire, à laquelle elle se ht>vjï^ d'autant plus volontiers qu'il s'engageait k la prendre chez lui , et à la défrayer de tout.

Elle se retira che^ ce fik deus jours après la mort de son mari 5 on l'y reçut d'abord avec politesse. Le premier mois s'y passe san^. qu'elle ait à se plaindre des façons qu'oa a pour elle , mais ausâ sans qu'elle ait à ]s'en louer-, c'ët^ent de ces procédés froids, quoique honnêtes , dont le co^r ne saurait être con* tent, mais dont op ne pourrait faire s&ativ ni explir quer le défaut aux autres.

Après ce premier mois, son ^.insensiblemient la négligea plus qu'à l'ordinaire. Sa belle*fdle , qui était naturellementfière et dédaigneuse, qui avait vu par nasard quelques nobles du pays venir en asseis mau* vais ordre rendre visite à sa hie^ie-mèré , qui la croyait elle-même fort au-dessous de l'honneur que feu le marquis lui avait fait de l'épouser, redoubla de froideur pour elle, supprima de jour en jour certains égards, qu'elle avait eus jusqu'alors, et se relâcha si fort sur les attentions, qu'elle en devint choquante.

ÂiK^ ma mère , qui de son côté avait de la hauteur, en fut - elle extrêmement oSensée , et elle lui en marqua un jour son ressentiment.

Je vous dispense , Im dit-elle , du respect que vous me devez comme à votre bdile-jnère 5 manquez -y tant qu'il voiis plaira f c'est plus votre aflÈiire que la mienne , et je laisse au public à me venger là-dessus 5

28o LA VIE

:inais je tie soufirÎFai point que vous me traitiez ayec moins de politesse que vous n'oseriez même ea avoir avec votre ëgale. Moi, vous manquer de politesse, , madame ! lui répondit sa belle-fiUe en se. retirant dans son cabinet ; mais vraiment le reproche est considérable, et je serais très-fâchée de le mériter 5 quant au respect qu'on vous doit, j'espère que ce public, dont vous menacez, n'y sera pas si dif&cile,que vous.

Ma mère sortit outrée de cette réponse ironique, s'en plaignit quelcpes heures après k son fils , et n'eut pas lieu d'en. être plus contente q^e de sa bdle-fille. Il ne fit que rire de la. querelle 5 ce n'était^ disait-il, qu'un débat de femmes qu'elles oublieraient le lendemain l'une et l'autre , et dont il ne devait pas se mêler. .

Les dédains de la jeune marquise pour sa mère ne lui étaient pas nouveaux ; il savait déjà le peu de c$is qu'elle faisait d'elle, et la différence qu'elle mettait entre la noblesse campagnarde de cette mère, et la haute naissance de feu le marquis son père \ îl l'avait plus d'une fois entendue.badiner là- dessus, et n'en avait point été scandalisé. Ridiculement satisfait de la justice que cette jeune femme rendait au. sang de son père, il abandonnait volointiers celui de sa mère à ses plaisanteries; peut-être le dédaignait-il lui-même , et ne le trouvaitril pas digne de lui. SaUon les folies et les impertinences qui pi^uvent entrer dans la tête d'un jeune étourdi de grande condition, qui n'a jamais pensé que de travers? Y a? tr il. des misères d'espyit dont il ne soit capable ?

DE MARIANNE. a8i

Enfin ina mère , que personne ne défendait, qui ï n'avait ni parens qui prissent son parti, ni amis qui s'intéressassent à elle (car des amis courageux et zélés, en a-t-on quand, on n'a plus rien , , qu'on ne fait plus de figure dans le monde , et que toute la cpnsidéraf tiLon qu'on y peut espérer est, pour ainsi dire , à la • merci du bpn ou du mauvais cœur de gens à qui l'on a tout doçné , et dont la reconnaissance ou l'ingratitude sont désormais les arbitres de votre sort); enfin ma mère , dis-r je , abandonnée de son fils , dédaignée de sa belle-fiUe, comptée pour rien dans la maison où elle était devenue comme im objet de risée, où elle essuyait en toute occasion l'insolente indifférence des valets, même pour tout ce qui la regardait, sortit un matin de chez son fils, et se retira dans un très-petit appartement qu'elle avait fait louer par cette femme de chand)re dont je viens de vous parler tout à l'heure , qui ne voulut point la quitter , et pour qui, dans l'accommodement qu'elle avait fait livec son fils , elle ayait aussi retenu cent écus de pension , doi^t elle a été près de huit ans sans recevoir un sou.

Ma mère , en partant , laissa une lettre pour le jeune marquis, où elle l'instruisait des raisons de sa retraite , c'est-à-dire , dç toutes les indignités qui l'y forçaient. Elle lui demandait en même temps deux quartiers de sa propre pension, dont il ne lui avait encore rien dqnnié , et dont la moitié lui devenait absolument nécessaire pour l'achat d'une infinité de petites choses dont elle ne pouvait se passer dans cette maison où

elle allait vivre , ou plutôt languir. EUe le priait aussi de lui envoyer le restant des meubles qu'elle s'était réservés en entrant chez lui , et qu'elle n'avait pu faire transporter en entier le jour de sa sortie.

Son fils ne reçut la lettre que le soir , à son retour d'une partie de chasse; du moins l'assura-tp-il ainsi à sa mère qu'il vint voir le lendemain, et à qui il dit que la marquise serait venue avec lui, si elle n'avait point été indisposée.

• Il voulut l'engager à retourner ; il ne voyait , disaitil, dans sa sortie, que l'effet d'une mauvaise humeur qui n'avait point de fondement ; il n'était question , dans tout ce qu'elle lui avait écrit, que de pures bagatelles qui ne méritaient point d'attention ; voulaitelle passer pour la femme du monde la plus épineuse , la plus emportée , et avec qui il était impossible de vivre ? Et mille autres discours qu'il lui tint, et qui n'étaient pas propres à persuader.

Aussi ne les écouta-t-elle pas, et les combattit-elle avec une force dont il ne put se tirer qu'en traitant tout ce qu'elle lui disait d'illusions , et qu'en feignant de ne la pas entendre.

Le résultat de sa visite , après avoir bien levé les épaules et joint cent fois les mains d'étonnement , fut de lui promettre, en sortant, d'envoyer l'argent qu'elle demandait , avec tous les meubles qu'il lui fallait , qui lui appartenaient, mais qu'on lui changea en partie , et auxquels on en substitua de plus médiocres et de moindre valeur , qui par là ne furent presque d'aucune ressource pour elle , quand elle fut obligée

DE MARIANNE. a83

de les vendre pour subvenir aux extrémitës pressantes oà elle se trouva dans la suite ; car cette pension dont elle avait prie qu^on lui avançât deux quartiers , et sur laquelle elle ne reçut tout au plus que le tiers de la somme , continua toujours d!étre si mal payée , qu'il fallut à la fin quitter spn appartement , et passer sacpessiv^nent de chambres en chambres garnies , suivant son plus où moins d'exactitude à satisfaire les gens de qui elle les louait.

Ce fut dans le temps de ces tristes et fréquens changemens de lieux , qu'elle se défit de cette fidèle femme de chambre que rien de tout cela n'avait rebutée , qui ne se sépara d'elle qu'à regret , et qu'elle plaça chez la marquise de Viry»

Ce fut aussi dans cette situation que la veuve d'un officier, à qui elle avait autrefois rendu un service important, oflFrit de l'emmener pour quelques mois à une petite terre qu'elle avait à vingt lieues de Paris, et où elle allait vivre.

Ma mère l'y «uivit-, elle y eut une maladie , qui , malgré les secours de cette veuve plus généreuse que riche , lui coûta presque tout l'argent qu'elle y avait apporté ; de sorte qu'après deux mois et demi de séjour dans cette terre , se voyant un peu rétablie , elle prit le parti de revenir à Paris pour voir son fils , et pour tirer de lui plus de neuf mois de pension qu'il lui devait , ou pour employer même contre lui les Voies de justice , si la dureté de ce fils ingrat l'y forçait.

La terre de la veuVe n'était qu'à un demi-quart de

lieue de Téndroitoùla voiture que nous avions pvise s'arrêtait; ma mère Ty joignit, comme vous l'avez vu , et nous nous y trouvâmes, madame Darcire et moi. Voilà de quelle façon nous nous rencontrâmes; elle n'était point en ëtat de faire de la dépense ; elle avait dessein de vivre à part, de se séparer de nous ,dans le repas; et, pour éviter de nous donner le spectacle d'une femme de condition dans l'indigence , elle crut devoir changer son nom , et en prendre un qui m'empêcha de la reconnaître. Revenons à présent où nous en étions.

Huit jours après notre reconnaissance chez .oet aur bergiste, i>qus jugeâmes qu'il était temps d'aller parler à son fils, et quQ sans doute il serait de retour de sa campagne. Madame Darcire voulut encore m'y accompagner,

Nous nou3 y rendîmes donc avec nije lettre de ma mère , qui lui apprenait que j'étais $a sœur. Dans la supposition qu'il dînerait chez.lqi^ nous observâmes de n'y arriver qu'à une heure et demie, de peur de le manquer. Mais nous n^'étions pas destinées à le trouver sitôt ; il n'y avait encore que la marquise qui fût .de retour, et l'on n'attendait le marquis que le surlendemain.

N'importe , me dit madame Darcire , demandez à voir la marquise ; c'était bien mon. intention. Nous , montâmes donc chez elle; on lui annonce mademioiselle deTervire avec une autre dame, et, pendant qne nous lui entendons dire qu'elle ne sait qui nous sommes, nous entrons.

DE MARIANNE. tk85

Il y avait chez elle une asse^ nombreuse compagnie^ qui devait apparemment y dîner. Elle s'avança vers moi qui m'approchais d'elle^ et me regarda d'un air qui semblait dire : Que me veut - elle ?

Quant à moi, à qui ni le rang qu'elle tenait à Paris et à la cour y ni ses titres , ni le faste de sa maison n'en imposaient, et qui ne voyais tout simplement en elle que ma belle -sœur; qui m'étais d'ailleurs fait annoncer sous le nom tle Tervire , dont j'avais lieu de croire qu'elle avait du moins entendu parler, puisque c'était celui de sa belle-mère ; j'aDai à elle d'une manière assez tranquille , mais polie ^ pour l'em-^ brasser ^

Je vis le moment, où elle douta si elle me laisserait prendre cette liberté- là. Je parle suivant la pensée qu'elle eut peut-être , et qui me parut signifier ce que je vous dis. Cependant, toute réflexion faite, elle n'osa pas se refuser à ma politesse ; et le seul expé-» dient qu'elle imagina pour y répondre sans conséquence , fut de s'y prêter par un léger baissement de tête qui avait l'air forcé, et qu'elle accordait nonchalamment à mes avances.

Je sentis tout cela; et, malgré mon peu d'usage,

' J'allai a elle d'une manière assez tranquille y mais polie, pour l'embrasser. Cette marque d*aniitië de la part de mademoiséUe de Tervire, qui ne saurait ni aimer ni estimer sa belle-sœur , a quelque chose de singulier, qui semble en contradiction avec son caractère noble et sans dëtour. Ce n'est pas cependant un trait d'hypocrisie ; c'est un trait de Tengeance, ou plutôt c'est une juste punition de l'orgueilleuse insensibilité de la marquise. '

je démêlai, à sa contenance paresseuse et hautaine, toutes ces petites fiertés qu'elle avait dans Tesprit •, notre orgueil nous met si vite au fait de celui des au^très, et en général les finesses de Torgueil sont toujours si grossières! Et puis j'étais déjà instruite dii sien; on m'avait prévenue contre elle^

Joignez encore à cela une chose qui nW pas si indifférente en pareil cas; c'est que j'étais, à ce qu'on disait alors , d'une figure assez distinguée ; je me tenais bien , et il n y avait personne qui , à ma façon de me présenter, dût se faire une peine de m'avouer pour parente ou pour alliée.

Madame, lui dis-je, je juge, par l'étonnement ou vous êtes, qu'on vous a mal dit mon nom, qui nesau-^ rait vous être inconnu ; je m'appeUe Tervire.

Elle continuait toujours de me regarder sans me répondre ; je ne doutai pas que ce ne fût encore une hauteur de sa part. Et je suis là sœur de M. le marquis, ajoutai, -je tout de suite.

Je suis bien fâchée, mademoiselle, qu'il ne soit pas ici, me repartit*elle en nous faisant asseoir; il n'y sera que dans deux jours.

On me l'a dit, madame, repris- je ; mais ma visite n'est pas pour lui seul , et je venais aussi pour avoir l'honneur de vous voir. Ce ne fut pas sans beaucoup de répugnance que je finis ma réponse par ce compliment-là ; mais il faut être honnête pour soi , quoique souvent ceux à qui l'on parle ne méritent pas qu'on le soit pour eux. D'ailleurs , ajoutai -je sans ^'interrompre , il s'agit d'une affaire extrêmement

pressée qui doit nous intéresser mon frère et moi , et vous aussi, madame, puisqu'elle regarde ma mère.

Ce n'est pas à moi , me dit-elle en souriant , qu'elle a coutume de s'adresser pour ses affaires, et je crois qu'à cet égard -là, mademoiselle, il vaut mieux attendre que M. le marquis soit revenu ; vous vous expliquerez avec lui. Son indifférence là -dessus me choqua 5 je vis, aux mines de tous ceux qui étaient présens, qu'on nous écoulait avec quelque attention* Je venais de me nommer ^ les airs froids de la jeune marquise ne paraissaient pas me faire une grande impression*, je lui parlais avec une aisance ferme qui commençait à me donner de l'importance , et qui rendait les assistans curieux de ce que deviendrait notre entretien ; car voilà comme sont les hommes ; de façon que, pour punir la marquise du peu de souci qu'elle prenait de ma mère, je résolus sur-le-champ d'en venir à une discussion qu'elle voulait éloigner, ou comme fatigante , ou comme étrangère à elle , et peut-être aussi comme honteuse.

11 est vrai que ceux que j'avais pour témoins étaient ses amis ^ mais je jugeais que leur attention curieuse et maligne les disposait favorablement pour moi, et qu'elle allait leur tenir lieu d'équité.

J'étais avec cela bien persuadée qu'ils ne savaient pas l'horrible situation de ma mère 5 et j'aurais pu les dé6er , ce me semble , de quelque caractère qu'ils fussent , raisonnables ou non , de n'en pas être scandalisés, quand ils la connaîtraient.

Madame , lui dis^je donc , les affaires de ma mère

288 LA VÏE

sohl bierii simples et bien faciles à entendre • tout se réduit à de l'argent qu'elle demande , et dont Votls n'ignorez pas qu'elle ne saurait se passer.

Je viens de vous dire, repartit- elle, que c'est à M. le marquis qu'il faut parler , qu'il sera ici incessamment , et que ce n'eist pas moi qui me mêlé de l'arrangement qu'ils ont là -dessus ensemble*

Mais, niadàme, lui dis -je, tout cet arràngciment ne consiste qti'à acquitter une pension qu'on a néglige de payer depuis près d'un an ; et vous pouvez , sans aucun inconvénient , vous mêler des embarras d'une belle -mère qui .Vous a aimée jusqu'à vous donner tout ce qu'elle avait.

J'ai oùï dire qu'elle tenait elle-même tout ce qu'elle nous a donné de feu M. le marquis, reprit-^ elle d'un ton presque moqueur, et je ne me crois pas obligée de remercier madame votre mère de ce que son fils est l'héritier de son père.

Prenez donc garde, madame, que cette mère s'appelle aujourd'hui la vôtre aussi bien que la mienne, répondis-je, et que vous en parlez comme d'une étrangère, ou comme d'une personne à' qui vous seriez fâchée d'appartenir.

Qui vous dit que j'en suis fâchée, mademoiselle? reprit-elle , et à quoi me servirait-il de l'être ? En serait-elle moins ma belle-mère, puisque enfin elle l'est devenue , et qu'il a plu à feu M. le marquis de la donner pour mère ' à son fils ?

Faites-vous bien réflexion à l'étrange discours que vous tenez là, madame? lui dis- je en la regardant

avec une espèce de pitié. Que signifie Ce reproché que vous faites à feu M. le marquisde son mariage ? Car enfin, s'il ne lui avait pas plu d'ëpouser ma mère ; son fils apparemment n'aurait jamais ëté au monde, et' ne serait pas aujourd'hui votre mari 5 est-ce que vous voudriez qu'il ne fût pas né? On le croirait j mais assurément €e n'est pas là ce que vous entendez ; je suis persuadée que mon frère vous est cher, et que vous êtes bien aise qu'il vive -, mais ce que vous voulez dire, c'est que vous lui souhaiteriez une mère de meilleure maison que la sienne, n'est-^il pas vrai ? Eh bien ! madame ^ s'il n'y à que cela qui vous chagrine, ' que votre fierté soit en repos là -dessus. M. le marquis était plus riche qu'elle , j'en conviens 5 et de ce côté -là vous pouvez vous plaindre de lui tant qu'il vous plaira, je ne la défendrai pas. Quant au reste, soyez, convainjcue que sa naissance valait bien la sienne, qu'il ne se fit aucun tort en l'épousant, et que toute la province vous le dira^ Je m'étonne que mon frère ne vous en ait pas instruite lui «mémo, et madame Darcire, que vous voyez, avec qui je suis arrivée à Paris, et dont je ne doute pas que le nom n'y soit connu, voudra bien joindre son témoignage au mien. Ainsi, madame, ajoutai-je sans lui donner le temps de répondre , reconnaissez-la en toute sûreté pour votre belle - mère ; vous ne risquez rien 5 rendezlui hardiment tous les devoirs de belle-fille que vous lui avez refusés jusqu'ici ; réparez l'injustice de vos dédains passés 5 ils ont dû déplaire à tous ceux qui les ont vus 5 ils vous ont sans doute gênée vous-

ago LA VIE

même ; ils auraient toujours été injustes , quand ma mère aurait été mille fois moins que vous ne Vavét crue. Reprenez pour elle des façons et des sentimens dignes de vous, de votre éducation , de votre bon cœur, et de tous les témoignages qu'elle vous a donnés des tendresses du sien , par la confiance avec laquelle elle s'est fiée à vous et à son fils de ce qu'elle deviendrait le reste de sa vie.

Vous feriez vraiment d'excellens sermons, dit-elle alors en se levant d'un air qu'elle tâchait de rendre indifférent et distrait , et j'attendrais volontiers le reste du vôtre ; mais il n'y a qu'à le remettre ; on vient nous dire qu'on a servi ^ dînez -vous avec nous, mesdames?

Non, madame, je vous rends grâces ', répondis-je avec quelque indignation en me levant aussi , et je n'ai plus que deux mots à ajouter à ce que vous appelez mon sermon. Ma mère , qui ne s'est rien réservé, et que vous et son fils avez tous deux abandonnée aux plus affreuses extrémités 5 qui a été forcée de vendre jusqu'aux meubles de rebut Ijue vous lui aviez

' Norif madame f je vous rends grâces^ Si Feotrerue des deux belles-sœurs a commeocë par les petites picoteries d^une querelle de femmes, mademoiselle de Tervire se laisse aller, en finissant, à une vëhe'mence d'ide'es et d'expressions digne des sentimens dont elle doit être anime'e , et la hardiesse de ses reproches ne le cède point au langage que Fauteur de la com^dîf àe$Deux Gendres fait tenir, dans une situation à peu prés semblable, au négociant de Bordeaux , Frémont , lorsqu'il plaide la cause d'un père délaissé par des gendres ingrats. Mais ici, les circonstances sont encore plus intéressantes : ce ti'est point un étranger qui intervient dans les affaires d'une famille

envoyas, et qui n'étaient point -ceux qu'elle avait cardés 5 enfin cette mère qui n'a cru ni s(m fils ni vous, madame, ca{>ables de manquer de reconnaissance -, qui , moyennant une pension très - médiocre , dont on est coùvenu, a bien voulu renoncer à tous ses droits par la bonne opinion qu'elle avait de son cœur et du vôtre ; elle ^ que vous aviei tous deux engagée à venir chez vous pour y être servie , aimée , respectée autant qu'elle le devait êtte) qui il'y a cependant essuyé que des affronts , qui s'y est vue rebu-' tée, méprisée, insultée , et que par là vous avei forcée d'en sortir pour aller vivre ailleurs d'une petite pension qu'on ne lui paie point , qu'elle n'avait eu garde d'envisager ôomme une ressourcé ^ qui est cependant le seul bien qui lui reste, et dont la médiocrité même est une si grande preuve de sa confiance j cette belle* mère infortunée , si punie d'en avoir cru sa tendresse, et dont les intérêts vous importent $i peu; je Viens vous dire, madame, que tout lui manquait hier, qu'elle était dans les derniers besoins, qu'on l'a trouvée ne sachant ni où se retirer ,* ni où aller vivre ;

cl^anie ; c^est une fille qui défend les droits et rhonneur de sa mère; et c^est nne fille que sa mère avait abandoanëe pour le fils dont elle se voit abandoitnëe à son tour j et mademoiselle de Tervii^e s^explique devant une nombreuse assemblée , dont la prësencb Irédottbië la cotifusion de la marquise ; et les torts imputes ici Avl fils coupable sont d'une nature encore plus grave et plus odieuse qu'un simple manque de respect et de procèdes , puisqu'il s'agit d'une mère rëduite à l'indigence , au dënuemènt le plus absolu , abandonnée à la merci de la pitié publique !

aga LA VIE

qu'elle est actuellement malade > ^t. logée dans une misérable auberge, où elle occupe une chambre obs-* cure qu elle ne pouvait pas payer , et dont on allait la mettre dehors à moitié mourante, sans une femme de ce quartier-là qui passait, qui ne la connaissait pas, et qui a eu pitié d'elle ; je dis pitié à la lettre , ajoutai-je 5 car cela ne s'appelle pas autrement , et il n'y a plus moyen de ménager les termes. Et effectivement vous ne sauriez croire tout l'effet que ce mot produisit sur ceux qui étaient présens ; et ce mot , qui les remua tant, peut-être aurait -il blessé leurs oreilles délicates, et leur aurait-il paru ignoble et de mauvais goût, si je n'avais pas compris, je ne sais comment, que, pour en ôter la bassesse, et pour le rendre touchant, il fallait fortement appuyer dessus , et paraître surmonter la peine et la confusion qu'il me faisait à moi-même.

, Aussi les vis-je tous lever les mains , et donner par différens gestes des marques de suiprise et d'émotion.

Oui, madame, repris-je , voilà quelle était la situation de votre belle-mère , quand nous l'avons été voir; , on allait vendre ou du moins retenir son linge et ses habits, lorsque cette femme, dont je parle, a payé pour elle , sans savoir qui elle était , par pure humanité, et sans prétendre lui faire un prêt.

Elle est encore dans cette auberge , d'où son état ne nous a pas permis de la tirer. Cette auberge, madame , est dans tel quartier , dans telle rue , et à telle enseigne 5 consultez -vous là -dessus, consultez ces

DE MARIANNE. agS

messieurs qui sont vos amis 5 je ne veux qu'eux pour juges entre vous et la marquise votre belle-mère : voyez si vous avez encore le courage de dire que vous ne vous mêlez point dç ses affaires^ Mon frère est absent 5 voici une lettre qu'elle lui écrit , que je lui portais de sa part , et je vous la laisse -, adieu , madame.

Une cloche , qui appelait alors mon amie la religieuse à ses exercices , Tempêcha d'achever cette histoire qui m'avait heureusement distraite de mes tristes pensées , qui avait duré plus long-temps qu'elle n'avait cru elle-même , et dont je vous enverrai incessamment la ^ , avec la continuation de mes pro* près aventures '.

^Avec la continuation de mes propres aventures. C'est la fin de ce qui appartient à Mariyaux dans ce roman. Voir le Jugement en tête de Marianne,

Page 1