DOUZIÈME PARTIE
Y oici , madame , la dernière partie de ma vie * . Quel effort, direz -vous, après quatre anu^^s de silence! Oh! tant qu'il vous plaira^ il s'agit de la conclusion
» yoicif madame f la dernièrm partie de ma vie. On a tu dans le Jugement que ce livre est de madame Riccoboni. Voici comme on raconte Tanecdote qui fut Toccasion de ce travail d'un genre assez singulier, et dont on ne trouverait guère d'exemples dans les fastes de la littérature :
Saint-Foix soutenant un jour, devant madame Riccoboni , que le style de Marivaux était inimitable , cette dame , dëjâ célèbre par le succès de plusieurs romans , et jalouse de montrer toute la flexibilité de son talent, se mita étudier Afarcanne, et en composa la suite. Elle imita si bien la manière et les formes du style de son modèle , que nUusion est presque partout complète, et qu'à moins d'être prévenu, il est difficile de trouver quelque différence entre la copie et l'original. Saint-Foix lui-même y fut trompé le premier. Il resta convaincu qu'on avait dérobé le manuscrit de Marivaux , et ne put être désabusé que par le témoignage de l'auteur.
ïi^ous pensons que les lecteurs ne verront pas sans intérêt quelques détails sur une dame dont le mérite va leur être attesté par un véritable tour de force littéraire , par un essai dont la difficulté n'a dMgal que le bonheur avec lequel elle a été surmontée.
Mademoiselle de Mézière naquit en i7i4' Comédienne et auteur, femme de Riccoboni qui , auteur et comédien lui-même, devait le
démon histoire et de celle de cette aimable religieuse dont les malheurs jn'avaient si vivement touchée. Est-ce donc si peu de chose , et pouviez-vous de bonne foi me donner moins de temps pour terminer son histoire et la mienne ? Faites attention , s'il vous plaît , que j'ai ma réputation d'auteur à soutenir , et que j'aurai peut-être encore trop tôt détrompé le public sur mon compte. Un petit génie comme le mien voit toujours quelque imperfection dans son ouvrage -, il le corrige et le retouche sans cesse \ encore après tout
jour à un père et à une mère connus tous deux par la rëunîon de ce double talent , elle fignrd long-temps au théiire , où elle n'eut que des succès médiocres. Mécontente du rang qu^elle tenait sur la scène*, et se jugeant , avec raison , capable de s'en ménager un plus distingué dans la littérature , elle y débuta à Fâge de quarante-trois ans par les Lettres de Fanny Buttler, qui parurent en 1757, et qui, diton , renferment Thistoife de ses premières infortunes. Encouragée parle succès qu'obtint Ce premier ouvrage, elle publia Tannée suivante, comme une traduction de l'anglais, \ Histoire du marquis de Cressy, production remarquable par le fini des détails , et dont La Harpe faisait glrand cas. Les Lettres de milady Catesby vinrent mettre, dans la même année, le sceau à la réputation de l'auteur. En 1761 , madame Biccoboni renonça à la profession de comédienne pour cultiver exclusivement ses talens littéraires , que la modicité de sa pension de retraite rendait pour elle une ressource utile et même indispensable. Voisenon ,'qui prétend par erreur qu'elle n'a^ vait aucune pension , ajoute , dans ses anecdotes littéraires , qu'on aurait dû lui en donner une pour la récompenser d'avoir quitté le théâtre , et d'avoir fait des romans. Madame Riccoboni ne tarda pas â avoir la vogue, avantage dangereux pour un auteur pauvre , qui , certain du débit de ses ouvrages , les néglige souvent en raison du prix qu'une prévention favorable y attache â l'avance. Cette dame , dit un de ses biographes , pressée par les libraires , ne tira pas du jol i sujet d'Ernestine tout le parti dont il était susceptible. Néanmoini»,
âge LA VIE
cela ne se hasarde-t-il à. le faire paraître qu'après
î^voir bien prévenu ses lecteurs par sa modestie. :
Je vous avouerai , madame , qu'après l'histoire de l'aimable Tervire, je n'eus plus de goût pour le cloître- une idée bien différente me captiva pour le moment. Vous souvient-il de cet homme de condition qui m'avait proposé de m'épouser? Oui, sans doute 5 cela est tr<^ intéreçsant pour l'oublier^ si sa manière aiaée n'était pas des plus galantes , du moins elle était
JLa Harpe nomme ce petit roman le diamant de madame Riccoboni. Aux ouvrages dëjà mentionnes succëdérent une imitation ^Amélie Booih, roman de Fielding , et V Histoire de mifs Jennjr, do^t l'auteur regretta d'avoir affaibli Finterét par de trop longs, deyeloppemens. ce L'étendue de mon esprit, dit*^lle à cette occasion , se borne.sana « doute à un seul volume, i» Deux ans j^Ius tard, parurent les Lettres de la comtesse de Sancerre, dont un incident a fourni à Monvel le sujet de sa comédie de l'Amant bourru^ Madame Riccoboni arrangea pour le Théâtre-Italien le Mariage clandestin, comédie anglaise, que Fauteur , le fameux Garrick , lui avait dédiée , et dont la chute Pempér cha de faire représenter, cinq autres pièces qu'elle avait traduites de même en les retouchant. Déjà fort avancée en âge, elle publia, ea 1771 , Ift» Lettres de Sophie de yaUière ^ et^ en 177Ç, celles de milord Hivers , ouvrages où son talent se retrouvait tout entier. Elle ce borna depuis i fournir à la Bibliothèque des Romans plusieurs nouvelles agréables , dont elle avait inventé les sujets.
L'amitié d'une ancienne actrice , mademoiselle Biancolelli , avec qui elle viyait comme avec une sœur chérie, adoucit les chagrins de sa vieillesse et de sa pauvreté. Elle mourut en 179a, âgée de soixantedix-huit ans ,, à la veille de tomber dans un dénuement absolu par suite de la suppression de la pension modique qu^eUe recevait de la cour.
Nous n'avons cité , que les principales productions de madame Riccoboni. Plusieurs éditions de aes œuTre& complètes ont été publiées de son vivant et après sa mort.
. franche et naïve 5 et celle-là vaut ^ien l'autre , disais^je en mon petit moi-même.. Il a du monde , un grand savoir-vivre, une conversation aisée et très-agréable; car il ne m'était rien échappé pendant tout le temps que nous restâmes avec lui chez madame Dorsin. Oh ! çà, Marianne, que feras-tu ? (C'est toujours moi qui parle. ) Consentiras-tu à épouser ce galant homme ? En vérité , je le crois , si ma chère mère le veut ; mais que lui donnerai-je? Oh ! ici je m'égare, je me trouble ; car je n'ai rien , je ne possède rien; mon cœur même n'est plus à moi , il est absolument à M. de Valville ; oui , je dis absolument ; il m'est impossible de l'oublier , tout ingrat et tout infidèle qu'il est ; je serai donc malheureuse , et ce brave homme aussi , puisqu'il me sera impossible de l'aimer, r J'en étais là , madame , quand une sœur converse vint me dire : On vous attend au parloir; c'est madame de Miran et madame Dorsin. Bon, dis- je, cela va bien; j'aurai deux conseillères au lieu d'une.
Ah ! ma chère mère , que je suis ravie de vous voir ! Et aussitôt je saisis sa main, que je baisai avec les plus vifs sentimens de tendresse. Ne soyez pas fâchée , dis-je à madame Dorsin , si mes transports m'empêchent de vous témoigner la plus sincère reconnaissance. Point de complimens avec moi , chère Marianne, répondit-elle; je suis charniée de vos attentions pour cette mère qui vous aime tant.
Eh bien! dit alors madame de Miran, comment te trouves-tu aujourd'hui , chère fille ? Ta tristesse cohtinue-t-elle toujours? N'es-tu pas bien en colère contre
mon fils? Pour ma tristesse, ma chère mère, repris-je, elle est extrême ; je suis dans un abandon total de moi-même. Je croyais devenir véritablement votre fille-, cette idée-là m'avait ravie 5 mais elle s'évanouit et cause tout mon malheur.
Ma chère fille , répondit madame de Miran , tes chagrins me feront mourir. Je n'ai aucune nouvelle de mon fils ; je le crois encore à Versailles ; on dit qu'il est très-languissant 5 il ne voit personne 5 j'ignore comme cette, affaire -ci tournera. Mais qu'elle aille comme elle pourra , tu seras toujours ma chère fille, je ne f oublierai jamais-, non, c'est une chose assurée. Je t'aime plus que mon fils 5 entends-tu , Marianne ? Cela est vrai., très- vrai.
Ah ! ma chère mère , dis-je , vous me ravissez ; je ne puis soutenir l'excès de ma tendresse pour vous. Et c'était la pure vérité ^ madame-, mon amour pour madame de Miran était monté au dernier période ; l'infidélité du fils avait réuni toutes les facultés de mon âme eu faveur de la mère.
Après un moment de silence et après avoir essuyé nos larmes (je dis nos larmes, car nous pleurions toutes trois avec profusion), je racontai- à ma mère et à madame Dorsin la déclaration singulière que l'oflScier m'avait faite. Vous le connaissez , sans doute , ajoutai-je, et même, m'a-t-il dit, très-particulièrement. Alors ces deux dames se regardèrent en souriant.
Eh Wen ! ma fille , dit madame de Miran , que penses-tu de cette proposition-là? Est-elle de ton goût?
Oui, certainement, nous le connaissons ; c'est un parfaitement honnête homme, d'une famille distinguée, gentilhomme d'honneur, qui a un mérite infini. Je crois que tu serais heureuse avec une personne de ce caractère. Je le crois aussi , dit madame Dorsin ; il n'y a pas à balancer un moment. Oui ; mais, madame, répondit ma mère , que djeviendra Valville ? Après tout , continua-t-elle , rien ne presse 5 je te dirai ma pensée avant que les huit jcrurs qu'il t'a donnés pour te consulter soient écoulés 5 mais dis-nous un peu ce que tu en penses toi-même. Te plaît-il? L'aimps-tu déjà, ma fille? Dh! que non, ma chère mère; il s'en feut bien ; moa cœur n'est pas si sujet à l'inconstance 5 je raiftonije d^irte certaine feçon, et cette façon de raisonner ne me permet pas de m'eng^ger à présent ; car, ajoutai-je, ma chère mère, que puis-je donner à ce généreux officier pour la récompense de son excessive bonté pour moi ?La fortune ne m'a laissé qu un cœur, il est à votre fils-, appprterai-je à un mari, pour toute dot , une âme préoccup.^e et un cqeur enflammé pour un autre? Voilà un.beau pr^aent à faire à ce ga- * lant homme ! Non , ma chère mère, je ne puis m'y résoudre -, \xm pareille ingratitude m'attirerait le mépris des hommes et la colère de Dieu. Du moins, en n'épousant personne , je ne tromperai personne -, je me livrerai entièrement à ma chère mère ; et , en disant cela , j'arrosais sa main de mes larmes.
Cette fille me charme , disait-éUe à madame Dorsin ; plus je la connais , plus je me sens d'attachement pour elle. Eh ! qui ne l'aimerait pas avec de pareils
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sentimehs ? Non, je n'ai connu de ma vie une si aimable enfant.
Nous en étions là , lorsque nous fûmes interrompu^ par une voix qui demandait mademoiselle Varthon -, cette voix n'échappa point à madame Dorsin ; elle crut reconnaître un laquais de M. de Valville. Tai^ sons-nous un moment , dit-elle ; il me vient une pensée. Madame Dorsin, intriguée, prêta l'oreille avec une grande attention , et comprit d'abord la fin de l'aventure. Le laquais donna une lettré à mademoiselle Vartton , qui lui dit d'une voix basse après un instant de silence : Mon ami, informez votre maître que je ne manquerai pas d'aller chez madame de Kilnare. Eh ! comment se porte-t-il depuis hier? A-t-il vu madame sa mère ? Non, répondit le laquais , il n'ose encore se présenter devant elle 5 mais je crois qu'il doit
lui parler ce soir Bonjour, faites -lui bien mes
complimens.
Le laquais étant descendu dans la cour, madame Dorsin le vit par la fenêtre , et reconnut le factotum de M. de Valville. Yoilà, dit-elle, des preuves bien évidentes de leur intelligence. Ehbien! dit-elle à ma mère, que pensez-vous de tout ceci, madame ? Que dites^vous de l'hypocrisie de cette demoiselle Varthon ? N'a-t-elle pas voulu en imposer par son étalage de fierté et de grandeur d'âme?
Ce queje pense, répond madame de Miran, c'est que mon fils est très-malheureux d'être tombé dans les fdets de cette petite personne-là 5 qu'il s'en repentira, mais peut-être trop tard. Pour moi, je vous
DE MARIANNE. 3oi
proteste qu'il ne Tëpousera jamais de mon consentement; et tout de suite , s'adressant à madame Dorsin : Faites-moi un plaisir; vous êtes en liaison avec, madame de Kilnare ; c'est une femme de mérite qui entend raison ^^trouvez moyen de lui rendre une visite imprévue 5 vous y trouverez mon fils 5 la Varthon ne pourra contester ce rendez-vous ; examinez bien leur contenance ; ensuite informez madame de Kilnare de mes desseins ) de l'inconstance de mon fils, et du manège de cette jeune fille. Madame Dorsin promit d'exécuter ce projet. C'est une dangereuse petite créature que votre demoiselle Varthon ! s'écria madame de Miran ; croirait-on qu'à son âge on pût être capable d'une si parfaite dissimulation? Tranquillisetoi , ma fille , voyant que mes soupirs me suffoquaient; cette aventure tournera à ton avantage ; je prendrai de fortes mesures là-dessus.
Ah ! ma chère mère , lui dis-je , de grâce , ne chagrinez point M. de Valville à cause de moi ; je ne le mérite pas ; son inconstance n'est point blâmable ; ce n'est qu'une suite des malheurs qu'entraîne l'obscurité de ma naissance. Je me trouvai mal en disant cela \ mon cœur venait de faire un effort qui l'avait épuisé ; il fallut me remporter dans ma chambre. Courage ! ma chère fille , s'écria ma bonne mère lorsqu'on me conduisait 5 demain je viendrai te voir j console-toi, mon enfant. Mais je ne pus répondre 5 on me mit sur mon lit, où je restai une heure sans connaissance.
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Après cette crise de chagrin ^ je me trouvai assez tranquille \ je dis tranquille, cela est vrai : car j'étais incapable de goûter ni joie ni tristesse. Je raisonnais cependant en moi^^méme ; mais ce raisonnement-là ne me paraissait ni agréable ni douloureux^ mon état ressemblait fort à celui d'un imbécile qui fait des discours où il ne conçoit rien. M'étant levée , je me laissai aller négligemment dans un fauteuil. On m'apporte à manger, je mange; on me présente à boire , je bois ; on me parle , j'ouvre de grands yeux et ne réponds rien.
La sœur converse qui me servait , me voyant dans cet abattement ^ s'écriait de temps en temps : Bon Dieu î sainte Vierge ! qu'est-ce que tout ceci ? Je crois que cette enfant se meurt. Eh ! mademoiselle , en me prenant les mains , vous trouvez-vous mal ? Point de réponse.
La religieuse , mon amie , arrive aussi ; elle m'approche, je ne la vois pas. Bon soir, ma fille. Je ne réponds rien. Eh! mais, me dit- elle, parlez donc*, vous est -il encore survenu quelque nouveau sujet de chagrin ? Eh! oui , m'écriai-je alors ; et je me tus. Mais, de grâce, ma chère enfant, continua- 1- elle, dites-moi donc quelque chose. Enfin , à force de me tourmenter , elle réveille un peu mes esprits 5 la circulation du sang commence à agir ; en un mot, mon îanéantissement se dissipe peu à peu.
' Je lui raconte l'aventure de mademoiselle Varthon. Eh bien ! qu'est-ce que cela signifie ? répond ma religieuse; rien du tout Quoi! ma révérende mère.
DE MARIANNE. 3o3
ce rendez-YOus , cette intelligence ne veulent rieu
dire? Non, rien* Au contraire, reprit-elle , j'en
conclus un grand avantage pour vous.
M. de Valville cherche à voir et à connaître votre rivale 5 tant mieux ; c'est là le seul moyen de s'en rebuter. Vous pensez bien , ma fille , qu'étant épris de ses charmes, ces charmes captiveront toujours son cœur, s'il ne découvre pas ses défauts. Eh! comment voulez-vous qu'il les connaisse , à moins qu'il ne la fréquente ? Ses premières impressions subsisteront 5 que dis-je ? ce n'est pas assez , elles s'aug-menteront par les difficultés, s'il ne connaît que médiocrement la personne aimée. Il n'y a donc que les fréquentes conversations qui puissent diminuer sa tendresse pour elle 5 car je suis presque certaine qu'il n'est qu'ébloui des grâces de la Varthon •, de sorte que ce sera un bonheur pour vous, puisque vous vous figurez que c'est un bonheur de ramener un infidèle amant. Oui , je le répète , c'est un avantage qu'il la voie et qu'il la pratique souvent. Cette fille est simple, fière et coquette tout ensemble, naturellement brouillonne. M. de Valville ne manque point de pénétration ; il connaîtra bientôt tout ce que vaut sa nouvelle conquête ^ et cette connaissance-là le fera rougir de vous avoir abandonnée pour im sujet qui vous est inférieur à tous égards.
Ainsi , ma fille , que ces visites furtives n'altèrent point votre repos 5 vous devez bien plutôt vous en réjouir ; c'est un courrier qui annonce votre triom-
3o4 LA VIE
phe * ; car vous concevez aisément qu'une fille , quelques charmes qu'elle ait > perd beaucoup de ses appas quand elle est assez imprudente pour accorder des rendez-vous. Ces rendez -vous plaisent d'abord à un amant ^ cela est vrai ; mais lorsqu'il y fait réflexion , il en voit toute la conséquence ; cette trop grande facilité dans une maîtresse lui cause toujours des soupçons^ ces soupçons -là s'augmentent de plus en plus , parce qu'ordinairement on ne se borne pas à ces minuties. Un amant qui a de l'esprit juge par ce premier rendez"-vous qu'il en est aimé ; cette idée le porte à d'autres tentatives. Une fdle qui commence à s'oublier passe sur mille petites bagatelles qu'elle ne croit pas tirer à conséquence; ces bagatelles, toutes frivoles * qu'elles lui paraissent , la mènent plus loin encore : cette aisance rebute bien vite un amant délicat , et le rend toujours infidèle.
M. de Valville va tracasser de cette manière avec la Varthon pendant quelques jours , peut-être quelques mois*, après quoi il fera des réflexions ; il comparera votre mérite et votre façon d'agir avec les manières et l'esprit de cette nouvelle maîtresse. L'examen fait,
« C'est un courrier qui annonce uotte triomphe. Ici le calque nous parait infidèle. C'est Fusage des imitateurs d'eicage'rer les défauts de leur modèle ; et Marivaux , quoique son empressement À peindre toutes les finesses de la nature Fentratne quelquefois au-delà du naturel, n'aurait sans doute jamais, surtout en faisant parler une simple religieuse , transforme des visites furtives en courrier qui annonce un triomphe,
* Ces bagatelles i toutes frivoles qu'elles lui paraissent, la mènent
DE itfÀRIÀIÏNE. 365
adieu mademoiselle Varthon ] son coeur reviendra à Marianne plus amoureux que jamais^
JWoue, madame, que cette bonne religieuse me ravissait en parlant de la sorte ', il me paraissait qu'elle raisonnait assez juste ; du moins ce raisonnement-s-là flattjsiit mon faib]e cœur par Tendroit le plus sensible^ son discours séduisant me ratnenà tout-' à- fait dans mon bon sens ; de sorte que je dormis cette nuit d'un profoiïd sommeil , et que je n'eus presque plus d'in-^ quiétude sur les visites de mademoiselle Yarthon.
Le matin ^ dès que mon amie entra dans ma cfaaibbre^ je courus l'embrasser avec des démonstrations de joie qui la ravirent : Ah ! Dieu sdt béni , ma chère fille! Vous voilà à merveille , et telle que je vous veux ^ allons ^ tout tournera bien ^ n'est - il pas vrai ^ Marianne?
Je l'être, répondis -je ; je me sens extrêmement soulagée ; la tranquillité commence à s'emparer de mon âme , ce qui me fait bien augurer pour la suite*
J'en suis charmée, ma fille , me dit^^e en collant son visage sur le mien« Eh bien l puisque vous êtes,
plus loin encore. La consolatrice de Marianne traite ici une matière bien délicate pour une religieuse , et il semble qu'elle est un peu trop familiarisée avec la marche de ces choses-lh. Si nous appuyonâ autant sur ces remarques, c'est moins par ifn esprit de critique di-^ rige contre les efforts ingénieux de madame Riccoboni , que. pour Fhonneur de Marivaux , sur qui semblerait tomber le reproche de fautes qu'on croirait inspirées par son exemple. Or, nous avons vu jusqu'ici combien il était rare que Marivaux s'écartât, pour le fond des idées , des convenances d'une position ou d'un caractère donné.
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nLeux (et en dfet ^ je voua trouve trèfriraldbe ce mà^ tin), racontez-moi un peu ce que vfOUÀ tvox conclu avec RNuiane de AiUraiiiUKieliaiit k proposidos de Foffîcier.
Rien , chère amie , dis-ja \ elle ne a'eat point encore déterounëe sur ee poi»! , ni moi non plus« D'ailleurs Q0U&fÛ9i«» iqterrompuest par le laquaia de M» de Valville.» qui apporta la lettre à inademoiaelle YaitbQuii cetU9 Irîfile catastrophe m'obligea de quitter ma mère.. £b, biM.1 reprit^eUe, voulea^vous.aavoûr ma pei^D^e là-dessus ? Se tout mon cœur , r^^poadisfje avei précipitatiouyieme trouve si Wen de V)(>s <?onseiIa> que je aeoai charmée d'être i«stniitie par voua de ce que je dois faire daaa cette occasioa.
Voici, dûiijQ , Marianne , $e ^^m je pet^ à ce s^jetr $a.vez-tV0us., ma chère iUle^ qu'un homme de ce car ractère mérite votre attention ? Vous me dir^^ il est Yraiy que vjoti« ceeur ^ prévenu > que vous ue Tai- B^res jainaîa^ e^ sern; &nx » Marianne ; c^est là votve pensée auJQurd)'hui> j|« le croisa mais voua cb«ng«res de sentimeat ^ ma fiUe ; c'est moi qiii vous^le prédis. Vou&oiiAhlieres M* de VaJvlUe, quand vous awoz mu« rement réfléchi sur le mérite de cet homme 5 la conduite qu'il tiendra pour s'attirer votre estime fera impression sur votre âme-, sa déférence, ses manières, sa tendresse, tout cela, dis-je, captivera peu à peu votre attention. Cette aitention-rlà produira l'estime : or, Marianne, il n'y a plus qu'un pas à faire de l'estime à Famour ^ je suppose ici un hymen , et que votre infidèle ne revienne plus vers vous.
Oui , chère fdle , je soutiens qu'un homme poli et
DE MARIANNE. Zoj
aitoable de txtnt et de sentitbeils , quelque âgé qu'il soit , touche toujours notre âme 5 d'est d'abord par rcconnaissance , ensuite par estime ^ de Testime on passe à ramitïé, et de Famitié à la tendresse. Tel eët, ma chère fille , tel est le cercle qui enchahie insensible^ ment un cœur comme malgré lui. Yocts n'aimeE pad à cette heoore cet officier , cependant vous avouez que sa manière de s'expKquet vous a plu 5 vous êtes outré cela convaincue qu'il a du mérite et une âme noble , en un mot , dt très-belles qualités ; vous voilà déjà à ia première démarche qui vous portera à Taimer ^ Weu^ tôt son respect (je <fis son respect, car sa feçon d'agir prouve qu'il en ailra toujours pour vous ) touchera votre cœur; aj'outez ensuite un amour tendre et constant, des manières prévenantes, et ju^z si vous pour-^ rez y résister. Non, Marianne, je vous connais trop pour me tromper 5 oui, je vous le répète, vous sere^ heureuse , Marianne , et même très*heureuse avec un homme de ce caractère.
Vos raisons , ma chère amîe , lui dîs-je, sont convaincantes; elles me' piahenf infiniment-, j'avoue même que Fespérance dont vous me ftattez ,. d'oublier un jour M. de Vàlville , pourrait m'oMîger à cet*e démarche; cependant je vous accorde que ce gahnt homme pourrait me rendre heureuse'; mais où trotn* verai-je une mère semblable à madame de Miran ?et que ferai --je de la tendresse excessive que j'ai pour elle ? Je Fentretiendrai , me direz -vous; oh ! qu'il y aura de diflférence! Son amitiéme tient lieu de tout aujourd'hui; peu à peu elle m'oubliera ; je n'aurai plus
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besoin de 5on secours , je ne la verrai que rarement 9 cette idée seule ^ oui ^ cette seule idée , ma chère amie, me retiendrait, quand mon cœur ne serait pas aussi attaché à M. de Valville ; cependant elle est la maltresse de mon sort, je terminerai cet hymen dès qu'elle me Fordonnera-, mais laissons cette matière. Faites-moi le plaisir de finir vos aventures , et soyez persuadée que vos discours adouciront Famertume des miennes.
Eh bienl dit*-elle , j'y consens; mais promettez-moi que vous ferez vos efforts pour vous tranquilliser, et que vous serez toujours de mes amies, malgré Félévation où je prévois que vous arriverez. A peine lui eus-je promis une amitié étemeUe, qu'elle continua ainsi son histoire :
, Ma chère fille, dit-» elle, vos sentimens ont fait de vives impressions sur mon cœur ; je vous suis àttac}iée pour toute ma vie par les liens d'une parfaite amitié ; et cette amitié ferait tout le bonheur de ma vie , si je pouvais espérer de vivre toujours avec vous 5 vos aimables qualités me sont trop connues pour dour ter d'un parfait retour. Si je ne consultais donc/que ma satisfaction , je louerab votre dessein, et je vous engagerais par mille façons à embrasser la vie religieuse; mais ma tendresse m^oblige à vous prier de ne rien faire sans vous être long-temps consultée.
Vous avez de l'esprit, une pénétration vive ; écoutez avec attention.ee qu'il me reste à vous dire ; profitez de mon exemple, et ne soyez pas comme moi la dupe de votre cœur.
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J'ai ëtë jeuue, j'ai eil des grâces , j'ai aimé et j'ai eru être aimée. Dursaa, cet amant chéri , après avoir obtenu un régiment, eut encore une succession considérable à laquelle il ne s'attendait pas ; il devait m'élever à un état brillant; cependant mes soupçons jaloux firent son infortune et la mienne ^ sa prétendue inconstance (car je le croyais infidèle) a causé mon entrée dans le cloître. Je me persuadais que cette démarche réduirait mon volage au désespoir^ trompée par ces fausses images, j'ébauchai et je consommai tout de suite mon sacrifice.
Il vous souvient , sans doute, Marianne, de la visite et du discours que je fis à ma belle-sœur. Satisfaite d'avoir un peu mortifié cette fière duchçsse , je revenais triomphante 5^ rien n^ flatte çlu^ notre amour-propre que d'humilier l'orgueil de ceux qui nous méprisent ; mais , hélas ! chère amie , que je payai cher ces mouvemens de satisfaction! A peine fus -je de retour à l'auberge où était m^ mère^ qu'elle expira entre mes bras, et nci put pi:oférer que ces paroles : Venez , ma chère^ fille ; embrassez votre mère ^ oubliez mon peu de tendresse pour vous 5 ah ! que ne puis- je réparer ma faute! J'expire, ma fille ; et elle mourut. Vous devez croire, Marianne, que mop. désespoir fut aussi grand qu'il était juste. Madame Darcire, pénétrée de mon état , me fit transporter dans notre appartement , ouje restai fort long* tçmps cojnme immojbile ] il est méijie certain quç î'aurais.fini ma tciste vie sans le secour^^.de €;ett^ dgm^e et de lA, Oursan, qui arriva
3jo la vie
peu de temps après ce funeste accident. Dursaq, plein d'uBe respectueuse tendresse , trouta cependant le moyen de me consoler ^ il m^ dis^t sans cesse que notre prochaine union devait ramener mon courage y s'il était vrai que j'eusse pour lui quelques sentimens dq compassion.
Pendant que je fixais toutes mes pensées sur cçtte flatteuse espérance, j'appris que mon frère et $a fem-^ me , bien loin d'avoir marqué quelque sentiment de compassion pour ma chère mère , étaient retournés tput à coup à la campagne , sans avoir laissé aucun ordre pour ses funérailles; je n'appris même aucune de leurs nouvelles 5 mais je m'en consolai. L'agréable idée que je me formais de m'unir à Dursan, me tint lieu de tout; et je compris par là que ce qui n'est point amour n'occupe pas long-temps un cœur amoureux.
Environ un mois après ce triste événement, madame Darcire retourna en province ; me trouvant iseule, je me déterminai à entrer dans un monastère, afin de n'être pas exposée aux traits de la médisance. L'amour ne laissait pas de s'opposer à ma résolution ; il me faisait envisager les funestes suites du parti que je voulais prendre, et il cherchait à m'effrayer par les rigueurs de l'absenée ; mais toujours en garde contre ses mouvemens , il eut beau se faire sentir, mon devoir en triompha ; sûre du cœur de Dursan , je pris donc le parti de venir ici pour six mois ; la tendreté pour mon infortunée mère ne put obtenir un terme moins k)0g *, j'imposai encore ^lence aux amoureux
DE Marianne. sn
inôuvemetis de iùoti âmO) et j'obligeai mon wiant île dotiffrir ce délai-, cW o^ndant ce qui a été la ^uroô de mes pliis cuisans chagriiu.
Diir^M était d'uûe ligure trô|> aimable pour ne {>as blesser un cœur , quelque indifiërent qu'il pût étm Mademoiselle de Ii*.4.« , très* susceptible d'impressions ^ le Toyait souvent I il occupait arec sa mère un quttrtkr de leur hôteL Cette demoiselle^ qui pbsaé^ dait des biens immenses , touchée du mérite de ce jetuie et aimable catalier, s'était laissé surprendre à un amour violent-, cet améur impétueux la poussa à nous ti*ahir( elle m'inspira de là jalou$ie> die lui insinua des soupçoni).
Une fiUé éperdument àmoui?eusé né ménage rien pour parvenir à ses fins : elle crut qu'en nous désunissant elle le rendrait sensible à ses charmes ^ elle s'a^ busa et nous trompa tous deui. Il fUt outré de mes iVoideurs, et moi de sa prétendue inconstance-, il va <;omme un désespéré joindre son régiment , et je prends le vdile ^ il ignorait ma résolution, je ne savais rien de sa fuite^ Celte perfide amie ( car elle avait gagné mon estime et ma confiance par des manières flatteuse^ et infiniment prévenantes), cette perfide , dis-je , profita adroitement de cette séparation. Elle informa Dursan , par des lettres pleines d'artifice , qu'un autre me captivait, et qu*Un hymen allait bientôt nous unir à jamais -, la rage s'empare deson esprit , il se marie sans amour ^ je me fais religieuse sans vocation^ pendant qu'il forme ses liens, j'en formai d'autres pour m'asservir à Un dur Cjwilavage. A peine
3i2 LA VIE
eus-je proaoncë mes yqeux , quç les alliages qui m'avaient environnée jusque -i là s'éclipsèrent. Je connus, mais trop tard, qu'abusée par des sentiment» équivoques , mes démarches avaient été trop jurécipitées. Blarianne , écouta bien ceci.
I>ursan , de retour à Paris , apprend avec surprise mes engagemens; il ne sait que penser de ma conduite ; cette idée l'inquiète, le troubte; il veut s'en éclaircir*.
Une dame de ses amies, avec laquelle je n'avais aucune habitude, vient au parloir, me demande et m'instruit du désordre de IXursan ^ j'apprends les mor tifs qui l'avaient engagé à me (quitter brusquement.. Frappée de ce. dénouement, mes. larmes, furent. les seuls interprètes des sentimens de mon âme ^ cette dame lui en fait un récit touchant.
Mon amant trouve le moyen de m^ parler , il s^ justifie; je m'explique ; il connaît la malice de sa per^ nidieuse confidente, et la trame qu'elle avait ourdie pour nous désunir. Sesî soupirs , ses sanglots , ne me prouvent que trop son innocence. Alors je sens vivement tout le prix de la perte qu^e j'ai faite : mon malheur est sans remède ; son infortune est sans ressource.
Figurez-vous, belle Ms^vianne, ^li^lle fut notre situation ; pour moi , l'état où je 91e trouvai réduite serait impossible à exprimer. ]\|on âme alors esl agitée des plus cruels transports; la clarté s'éclipse tout à coup de mes yeux ; je tombe p^mée ai^ milieu du parloir.
La tourière, qui entendit le bruit de ma chute,
DE MARIANNE. 3i3
accourt en diligence. Mon amant , assuré qu'il me venait du secours, se retire pour épargner ma réputation et cacher son désordre ; il ne pouvait me.sou-' lager à cause des grilles qui nous séparaient. Revenue de ma faiblesse, je me trouve dans mon lit attaquée d'une fièvre ardente. Que vous dirai-je, chère fille? Je restai six mois malade et languissante , pendant lesquels je reçus nombre de lettres du malheureux Pursan. Ces lettres , bien loin de me calmer , aigrissaient ma douleur; plus je réfléchissais, plus ces ré^ flexions-là devenaient cruelles. Ah! disais-je, perdre ce que Ton aime et ce qui peut rendre heureuse , c'est un malheur ; mais le perdre par sa faute , c'est un sujet de s'affliger d'autant plus grand , qu'on ne peut se plaindre que de soi-même.
Ces plaintes irritèrent mes désirs*, mes désirs augmentèrent mes peines. La situation de mon amant était à peu près égale à la mienne; c'est une espèce de soulagement , cela est vrai , Marianne ; cependant, pensais -je en moi-même, la diversité des objets pourra calmer sa tristesse ; les plaisirs où sa naissance l'engage adouciront peu à peu ses amertumes; il m'oubliera ; je ne l'oublierai jamais. Je le croyais alors comme vous, ma fille; oui, répétais -je sans cesse , il sera toujours gravé dans mon cœur ; nion esprit en est tout rempli, je n'ai rien pour me distraire. Cependant ma flamme , qui n'était qu'assoupie , reprit toute son activité ; mon esclavage m'effraya ; la dévotion me parut fade et insipide ; j'envisageai les austérités de ma règle comme un joug pesant et
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insupportable. Ah î ciel , que vais • je devenir ? Envoyez-moi ime grâce supérieure à mon amour, m'écriais-je à chaque moment. Mais, pensais-je, Tai-je méritée , cette grâce ? Mon £aible cœur, plus susceptible de tendresse humaine que d*imprèssîons divines, est-il capable de la goôter ? Ah ! chère amie, comment vous peindre ma détresse ? Que de plaintes amères ! Que de sanglots cuisans ! Que de soupirs échappés!
La discipline religieuse n'avait presque pas encore fait dlmpression sur mon esprit ^ je nVvais point ces dehors imposans si nécessaires à ma profession. Ici Tamie dont je vous ai rapporté les discours dans la huitième partie de ma vie^ , informée de la cause de mon mal , entreprit de me consoler ; elle y réussît peu à peu -, son langage paraissait tendre et pathétique^ Elle avait essuyé la même disgrâce ; j^écoutai donc ses consolations , et ses consolations me firent impression. Elle engagea même Tabbesse, qui avait dans ce temps quelque bienveillance pour moi , à me donner une charge, afînd'étourdir mes chagrins par Foc*
' Ici Vami€ dont je vous ai rapporté les discours dans la huitième partie de ma vie. Voilà une distraction inexplicable. Cest mademoiielle de Tenrire dont Marianne rapporte Its pdf oies , et c'est nAde- IpoÎMlle de Terril» ^idit t La haitièmfi partie d4ima vie, ooauBt pourrait faire Marianne , ri estait elle qui parlât. 11 fallait, pour tomber dans une inconséquence si palpable , que madame Riccobooi eût Fesprit bien préoccupa par les difficultés de la tâche qu^elle s^ëtatt imposée. Mais comment cette inadvertance, qui n'aurait ptt être commise par MarÎTaiiz , ëcbâppa-t^Ue aux regarda de Saint' Foix et de tous ceux qui eurent communication du nKinuscritFCoiD* ment ne servit-elle pas à leur faire découvrir la fraude et l'erreur?
D£ MARUI^NË. 3i5
cufiatioQ. On me fit seconde maîtrea^e des paaision* naires; il fallut obëir; mais c^ emploi , convoité par plusieiHTS de nos sœitrs^ me coûta bien cher, S<^ez attentive, Marianne, à ce qu'ij me reste à vous dire; après cela décidez si vous êtes appelée pour le cloî^ tre » et $i un volage amant, qui reviendra bientôt à vous, peut vous obliger à faire un pareil sacrifice* Tout volage qu'il est, soyez assurée qu'ilfera réflexion à votre généreux procédé , à cette faç(m d'agir et de penser qui n'est connue que des grandes âmes, à ce» charmes séduisans qui vous captivent tous les coeurs^ à cet esprit orné des f4us aimables qualités* Oui , ma fille , cçla est certain 5, il est plus à plaindre que vou^; il connaît déjà sa faote, et sent plus le poids de son inconstance que vous ne sentez celui de son infidélité. Il vous a trop aimée pour ne plus penser à vos charmes.
Ah ! ma révérende mère , lui répondis*je, épargnes mon faible cœur-, ne flattez ni ma vanité ni mon amour. Si M, de Valville ressent de la mortification , c'est à cause de madame sa mère qui m'aime, et avec laquelle il doit garder des mesures. Son cœur a en* core toute sa tendresse , elle n'a changé que d'objet. Mademoiselle Varthon a des grâces , et ces grâces me l'ont enlevé ^ cette errance me parait vaine , je n'ose m'en flatter. C'est donc nourrir ma passion de vouloir me repaître de cette chimère ^ je ne vois aucune ap« parence de retour •, oui , j'aime mieux croire que je l'ai perdu pour toujours, quoique cette pensée-là me désole. Mais je vous ai interrompue^ chère amie; ache-
3i6 LA VIE
vez , de grâce , vos aventures. La religieuse reprit ainsi
la suite de son discours :
Rien, dit-elle, ma fille, n'est plus méprisable que Tenvie 5 rien cependant de plus en vogue dans le siècle où nous vivons 5 vous devez croire qu'elle règne quelquefois dans les monastères ; et le malheur est, quand une fois cette passion s*est emparée d'une âme dévote, qu^elle y cause de grands ravages. Un cœur qui s'en laisse gouverner ne connaît , si j'ose le dire , ni probité ni religion. Une amie vous sacrifie , une parente vous abandonne , une inconnue vous hait , une ennemie vous calomnie ; une dévote, ou, pour mieux dire, une bigote jalouse de votre bonheur est plus à craindre qu'une lionne en furie ^ elle fait jouer les plus artificieux ressorts pour vous trahir et vous perdre, et ces ressorts-là ne manquent presque jamais. De là les cabales, les intrigues dans une communauté, les espionneries » pour découvrir vos démarches et empoisonner vos actions. Les moindres fautes sont divulguées comme d'énormes scandales, on obscurcit vos plus droites intentions; un cœur gâté par ce fatal venin ne se ressent plus de l'humanité -, oui , cette passion inspire toujours les moyens de nuire. Tantôt c'est une parole indiscrète qu'on traite de scancfaleuse , une faible irrévérence qu'on nomme impiété. Est -on au parloir? On a entendu , publiera-t-on, des conversations tendres et équivoques 5 on fait voler ces dis-
' Les espionneries. Ce mot n'est pas français ; il faut dire espionnage, dont ï Académie n'offre aucun exemple au pluriel.
DE MàRIANNE. ^1^^
cours d^ bouche eu bouche ; c'est un secret qu'on vous confie, très-persuadée que vous ne le garderez pas* En e0èt , celle-* ci le dit à une autre, une troisième à une quatrième 4 on augmente toujours la narration; insensiblement lessupërieur^ en sont informées , elles se préviennent et s'indisposent contre vous. Vous l'ignorez pendant un certain temps; leurs soupçons^ qui ne sont encore que de faibles indices, se forti-^ fient peu à peu; ensuite on vous tourmente , la plus légère faute est punie avec la dernière rigueur ; alors votre amour-propre s'irrite ; le cœur se révolte ; vous criez à l'injustice ; en un mot, vous devenez lè martyr de votre tempérament ' et la victime des faux préjugés.
L'esprit outragé par mille corrections s'aiflige et devient tiède dans la pratique de la vertu ; la piété semble incommode , les devoirs s'observent avec une excessive nonchalance ; vous n'y trouvez ni goût ni plaisir, parce que vous ne jouissez pas de la traoquillité nécessaire. La ferveur de votre état étant attiédie par les mortifications qu'on vous fait essuyer , le ressentiment triomphe ; et ce ressentiment vous dévore, parce qu'il s'irrite de l'impuissance même où vous êtes de vous venger; alors tout vous déplaît; rien ne vous
* » ^0115 devenez le martyr de votre tempérament. Ce mot dansr ime pareille oirconstatice est assez déplace; On le trouve cependant employé chez les auteurs contemporains de Marivaux , dans un sens pareil à celui qu'il a ici , et il paraît que cet emploi ne blessait point alors les convenances.
:ji8 la vie
console ; adieu la paix , le cœur n'est (dus capable de la savourer.
Ces tracasseries, Marianne, vous semblent peut-être en ce moment de puériles minuties -, dies deviens draient très-pesantes, si vous y étiet exposée. Une âme qui a des sentimens, et qui pense êhme certaine £piçon, ne peut dijgérer ces cfadgrins*-Ià. Quelque frivoles qu'ils vous paraissent , ils vous troublent , vous inquiètent , vous affligent , et produisent la noneha-^ lance , la froideur •, or, il est rare que la tiédeur n'en* fante pas Tindévotton. En bonne foî y dites-moi , Ma* rianne, vous qui avez un cœur noble et sincère, si vous pourriez vous accommoder de cette manière de vivre ? Vous sentez-vous assez de force pour vot» élever au-dessus de tout ressentiment? Je n'en crois rien, chère filiè.
Non , cbère amie , lui répondis-je ; ma piété , à ce que Je vois, n'est pas assez forte; j'ai besoin de faire bien des réflexions , afin de distinguer qui de la vertu ou de l'amour-propre me guide.
Vos idées sont sages , Marianne ; je pense que vous me connaissez , que votre pénétration m'a comprise. Élevée d'une certaine manière , j'ai toujours chéri la vertu, et une noble élévation d'âmem'a constamment, grâces au ciel , préservée du désordre. Cependant j'ai été la victime de la calomnie la plus terrible. Hélas ! déjà j'avais éprouvé son noir venin; ce scélérat d'abbé^ neveu du baron de Sercour, comme je vous l'ai ra^ conté , m'avait fait vivement sentir de quoi la calomnie est capable ; cependant je n'éprouvai dans cette
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ocça^ioaqu^Un faibla^asaide aat m^guité; voiis ailess
Presque qoiE^ë^ d'avoir perdu mon amint pour jsoQai^y }^ Q9mHil)AÇlis à eu faire uo aaenfice à Dieu:, Iai;$que 4e cvi$ans cfaagrù^ im repioogèrent dans, tm tel àuëaQtissemeal^qqe. h eour^ m'aJ^andotma «n^ tiàremeut.
Une de nos sœurs , qui avait conçu de ki jalousie contre mipi à cw^ d^ ma cfa^ge de souB^^maitresse 4e3 peûsiauuaire^*^ infocmée de: mon histoire , de la 4?aiife de^ m^ maladie,, et de cette knguenr qui ne m^ quittait pqint^ ^%Si%ém tellemeut mar^tuation^^ qfik peine y paraiwM:-iJ de la vraisemblance. On est ua.{>eu fièçe, quaud ou n'a riea à se reprocher : je méprisai $e$ cwtes^ et ims m<^pcis achevèrent et h révolter.
Mou amant séjournât à Pam.ei^viron deux ans^ il m'écrivait tons les jours des letMîes , ^ veijait me voir uuç fgis^ chaque semame* Je jouissaiii dlovs d^iwe assez ^aude liberté^ mais ce^te; liberté^ ne me faisait point oublier mon devoir ni ce que je me devais àm^i-^mème. Ma pasâpn é^ait encore forte , je l'avoue ^ celle de Dursaa »e paraissait point ralentie 5 cependairir ks C0b«eila.de mon amie m'avaiie^t fortifiée contre les sentinaens de ma tendresse;. Je a'éiâis pmnt tout-à^ fait tranquille ^ mais je ne sentais point ce £su ardent qui n'e^t jamais plus à craindre que lorsqu'il est con-^ centré. Il est vrai que je regrettais quelquefois sa perte et la précipitation avec laquelle je m'étais séparée du monde \ ma langueur en était une preuve ^
Sîio LA VIË
je ne lui en faisais point un mystère. Left sdupk^ et les larmes de cet aimable cavalier me pénétraient; il m'attendrissait, il est vrai 9 mais son respect était grand y et ma modestie ne se dérangeait point. Ce^ pendant , le croirez^vous , Marianne? on empoisonna tellement le sujet de ses visites, que je me vis tout à coup précipitée dans la plus triste de toutes les infortunes.
. Celte soeur jalouse surprit ijûelques lettres dé mon amant , qui n'étaient assurément que tendres. Il è^t vrai qu'une religieuse ne doit jamais entreteiûr. de pareil commerce , et je sais que c'était une impru-» dence et une démarche peu convenables ; mais je n'ai jamais cru que cette imprudence et cette fausse démarche méritassent le châtiment qu'on m^infligea^
L'abbesse, déjà prévenue contre moi, regarde ces lettres comme une preuve d'un affireux dérèglement, et, sans nulle autre information, me fait fermer dans une étroite prison , où je restai une année sans pouvoir me justifier. Ma nourriture était un peu de pain et d'eau.
Vous devez penser, chère fille , que ce désastre toe terrassa; j'ignorais les raisons de ma captivité, et cette incertitude causait mon plus grand supplice; ma conscience ne me reprochait point de faute capitale, ni contre mon devoir ni contre mon honneur; je ne pensais donc pas mériter une pénitence si sévère.
Personne ne m'approchait; j'étais ^1 opprobre à toute la communauté ; une sœur converse^ qui m'ap-
DE MARIANNE. Sa,
pprtait;mâ poumture, me regardait avec mëjM'is; janiafe eUe ne. répondait, à mes questions que par d'amers reproches. Juge», chère amie j de mon état; une dure et rud^ captivité , ma réputation flétrie , un amour encore mal éteint qui me rongeait l'âme, des vœux qui m'asservi^ient à vivre toujours dans l'oppressicm et dans la gène j ne sont - ce pas là de cuisans déplaisirs? Où trouverez - vous un coeur asse^ noble j une âme assez dégagée des send , qui soutienne avec une ferme constance de tels revers? Ah! Marianne ^ vos chagrins approchent-ijs de ces malheurslà? Nouj ma chère fille, il s'en faut de beaucoup. Qu'en pensez-vous, Marianne? M^ je finis: vou$ me paraissezj:rop attendrie ^ mon répit vous touche ; eh bien , il me reste; pe^ de chose à vous dire- . Heureusement pour moi, l'abbesse, qui ne m'aimait pasj, mourut le onzième mois de ma captivité. La religi^qse jalouse , qui, qu'avait rendu de si mauvais services auprès d'elle , tomba aussi malade et fujt sur le poinjt de mourir. Touchée de repentir , elle avoua; » qu'elle m'^itysfit trop noircie , et demanda pardon à toute la communauté de son indigne procédé à mon égard. La nouvelle abbesse, moins prévenue que la précédenjte , me fit sortir de prison ; elle me
. « Tomba auisi malade et fut iur le peint dé mourir. Touchée de repentir, eUe «^oua. C'était bien d'iaiiter Marivaux ^ mais; il ne fallait pas le répéter. Ce moyen de justifier mademoiselle de Tervire est précisément le même que Marivaux a fait servir â la justification de cette jeune orpheline , lorsque Thypocrite abbé l'avait rendue victime, d'une odieuse cdomtiie;
San LA VIE
trouYS^ dans un ëtat qui lui arracha des larmes ^ de sorte qu'elle ne uëgligea rien pour me consoler et pour réparer mon hontîeur flétrit.
Quoiqu'il y ait plus de quinze ans qUe ce désastre me soit arrivé , j'en ai toujours l'idée remplie. Ifne certaine horreur s'est emparée de mon âme , et c'est la Maison qui m'a portée à être presque toujours seule. Vous avez su, belle -Marianne, trouver le secret de m'attacher -, mais ce n'est qu'après bien des r^exions que je me suis livrée au plaisir de vous aimer.
Si mes malheurs vous touchent , chère amie , profitez-en pour sonder votre cœur ; rie vous engagez à la vie religieuse qu'après un sérieux examen , puisque c'est d'une bonne vocation que dépend la félicité de cette vie et de l'autre* Tâchez d'abord de calmer votre chagrin. La vie est sujette à tant de contretemps, que vous devez regarder la perte d'un amant comme la moindre de toutes les ^ afflictions. C'est ainsi qu'elle finit son histoire.
Je vous dirai > madame , que je me trouvai vivement frappée des infortunes de cette aimable religieuse 5 je dis aimable, ce n'est pas encore lui rendre justice ; car, outre mille qualités respectables, elle avait beaucoup de piété et de religion. Dès ce moment (je pense vous l'avoir déjà dit) le cloître me parut un asile mal assuré pour mon repos \ mes pensées sur une semblable retraite changèrent tout -à - fait, et j'entrevis assez que c'était moins la piété qu'un amour-propre blessé qui avait produit dans mon cœur le goût de la vie religieuse. Or, dis-je en moi*-même , une vocation
DE MARIANNE. 39t3
de cette espèce est plus propre à m'altirer la colère de Dieu que son amour ^ aussi n'y pensai '•je plus dans la suite.
A peine la religieuse mon amie eut -elle fini ses iaventures . qu'on vint m'avertir que madame de AUran m'attendait an parloir. Je m'y transportai avec vitesse et criai de toutes mes forces , avant d'avoir tire le rideau des grilles : Ah ! bonjour, ma chère mère ^ eh 1 comment vous portez-vous? Bonjour^ ma ch^e fille* Cela va-t-il mieux qu'hier ? Sais^tu bien que j'ai pensé mourir cette nuit du chagrin que tu m'as causé ? Alors me voyant à découvert : £h mais ! ton visage me parait tout--à-fait bien. Eh bon Dieu! tu ris; qu'estn^e que cela signifie, petite fille ? Vraiment, tu me combles de joie. S'est<^il donc passé quelque chose de nouveau? Il le faut bien ; car je te trouve gaie , et presque sans aucune marque de tristesse. As - tu appris, par mademoiselle Varthon , des nouvelles de mon fib?Est- il venti te voir? Sais -tu ce qui se passa hier chez madame de Kilnare ? Pendant ce récit,- je raisonnais en moi-même : Mon fils y répélais-je tout bas , est-il 'venu te voir? Sais - tu ce qui s'est passé hier chez ma-dame de Kilnare ? Il y a ici assurément quelque bonne nouvelle. Mais il fallut cesser mon petit dialogue intérieur pour répondre.
Eh î non, ma chère mère, répondis-je avec vivacité, je ne sais rien-, je ne vois plus cette demoiselle. Tu fais sagement, Marianne ; je loue ta fierté. Eh bien ! tu en apprendras tantôt des nouveUes chez madame Dorsin*, elle veut absolument que tu viennes avec moi dîner
chet elle. Va t'hftbiller {nromptefneat; en attentàanty je dirai un mot à Fabbesse ^ avec laquelle j'ai quelqi^ affaire à régler. Cette affaire , madame , me regar^ dait; niais elle ne m'en pariaque lorsque nous fumes en earrdsse. Yoos devez penser que je ne restai pas tongtemps à ma toiktte^^ pour ne pas faire attendre ma mère; cefut moi qui l'attendis; cela était dans Tordre»
Me voilà partie., non pas sans soupirer. Je n'avais Irdtivé f>elrsonne avec ma mère, et son fils, qui s'y trouvait ordinairement , me fuyait au lieu de m'attendre. En un mot, M. de Yalville ne paraissait plus; cette pensée-là me fit rêver.
Ma fille , tu es bien sombre, me dit ma chère mère ; j'en devine la raison; tranquillise- toi, ajouta-t-elle;. la patience vient à bout de tout. Sais - tu , petite fille, que je viens de m'entretenir de toi avec l'abbesse ? Non , ma chère mère.-Eh bien! c'était pour te retirer^ du couvent. Tm n'y retourneras pl^us ; tu demeureras, avec moi; c'est une chose résolue; tout est terminé avec cette dame, qui a beaucoup de chagrin de te perdre.
Dès que ma mère eut prononcé ces dernières pa-; rôles, je me jetai à son cou malgré.le mouvemen.t,de sa voiture. Ah! m'écriai-je en fondant en larmes, estr il possible, ma chère mère? Quel ravissement pour moi! Comment puis -je reconnaître tant de bontés? Vous allez me faire mourir de joie. Silence, petite fille ^ calme tes transports, n'en dis rien à personne; mais raconte-moi ce qui a diminué ta tristesse depuis, hier; car je te trouve bien tranquille. Je lui fis alors
DE MARI AN WE. SaS
Un détail suceinct de Thistoire de la- religieuse que j'aimais. En vérité, voilà une aimable personne, dit madame de Miran ; je lui ai beaucoup d'obligation d'avoir «u trouver le moyen de te consoler.
En achevant ces mots, nous arrivâmes che& ma-» dame Dorsin, où ily avait une nombreuse compagnie , dans laquelle je distinguai l'officier dont je vous ai parlé , et qui joua auprès de moi )e personnage le plus galant, pendant tout le temps que npus fûmes chez cette dame.
^ Dès que madame Borsin m'^ut- aperçue , elle-vint m^embrasser. Bonjour, Marianne, me dil>tellô. Eh! comment avez-vous passé la nuit ? Assez mal, madame, rëpondis-je^ mais je suis beaucoup mieux présentement. 11 me le paraît ainsi ; tant mieux , j'^en suis ravie. Alors me tirant dans l'embrasure d'une croisée : Votre mère, me dit-elle, ne vous a-t-elle rien appris? Non, madame, non. Eh bien! ce soir nous souperons ensemble chez elle ^ nous serons seules et nous parlerons de vos affaires ^
On vint avertir que le dîner était servi. Ma mélancolie se dissipa pendant le repas ^ la conversation fut relevée par des discours si nobles , que je fis trêve avec tous mes déplaisirs. Je parlai^ peu*, mais le peu que je dis fut écouté et applaudi. Le^ gentilhomme, je veux dire rpfl^cier en question, qui s'était placé à ma gauche , eut pour moi des attentions infinies-, j'avouerai même que ces attentions-là ne me déplurent point. Il brilla infiniment dans les entretiens que L'on eut sur divers sujets. Je sqi^tais.que
mon petit cœur s'applaudissait et lui disait : Qh! monsieur, vous avez bien de Tesprit. Ma vanité, ^h! oui , madain^, ma vanité en fut flattée; mon amour-^propre y prit garde , et s'en félicita. Quoi ! Marianne ^ pensais-je, cette petite fille si méprisable, avoir captivé un homme si rempli de mérite ! uu homme de (jualité , riche , bien fait ! Oui. Posséder toute l'estime et la bienveillance de cet komme-là , n'est ^ ce pas une victoire bien complète , un triomphe tout-rà-fait glorieux ? Que dois-je donc espérer dans là suite ? Mes chagrins , oh ! oui , mes chagrins se dissiperont ; j'envisage un bpnheur parfait.
Ce faible raisonnement, tout puéril qu'il était, me fit impression ; que dis-je, impression ? Ce n'est pas assez ; il me i^ena |brt loin , et je me trouvai dans un momeat si favorable pour lui , que ^ madame de Miran, ma mère , m'avait dit alors : Optez, ma fdle , entre mon fils et ce galant homme ; je crois en bonne foi , oui , j^ suis presque certaine que j'aurais imité M. de Valville , en devenant infidèle. Jugez après cela, madame, si on peut compter sur soi , et assurer qye son cœur sera toujours attaché au même objet. Il est vrai que ma bo^ne volonté intérieure s'en tint là 5 de sorte que , mon admiration pour l'officier s'étant aussi évanouie , mes idées se renouvelèrent tout à coup pour. M. de Valville 5 et ces idées-là me causèrent encore bien des chagrins. Le soir nous allâmes chez ma mère^ qui, en présence de madame Dorsin , me mit en possession du riche appartement qu'elle m'avait montré , et dont
Dfi MARUKNE. 3s7
Je vous ai parlé ; jugez de mon excessive joie. Sou portrait y était encore ^ autre redouUeqient de plai*» sir. Mais finissons tous n^es tr^uisports , parlons de M. de Valville et de sa nouvelle maîtresse. C'est ma^ dame Dorsin que vous allez entendre ^ écouteis^la ^ s'il vous plaît ; elle me vaut bien \ oui , assurément ; elle ne vous ennuiera pas > je vous le promets ^ eb bien ! elle va parler.
Marianne, me dit*elle amicalement, il voussqu«vient sans doute de la commission que madame de Miran me donna hier, après que le laquais eut apporté la lettre de mademoiselle Varthon. Eh ! oui , madame , répondis-je ^ cette aventure-là n'échappera pas sitôt à ma mémoire ; elle a pensé me donner la mort. Je me trouvs^i , aprè^ que vousm'eàtes quittée, dans un anéantissement si cruel, que toutes les fa^ cultes de mon âme en furent suspendues pendant un espace de temps assez considérable; et, sans les consolations de la religieuse mon amie, je ne sais com*ment ma défaillance aurait tcrumé; cela est bien vrai , madame ; jamais personne n'a été si triste.
On le serait .à moins , reprit-^elle , chère Marianne ; vous me fîtes compassion , oui , grande pitié ; j'en fus émue jusqu'aux sanglots. Eh bien! continua-^ t-elle , je me rendis chez madame de Kilnare à l'heure que je crus la plus favorable pour y rencontrer ce couple amoureux. J'entrai sans me faire annoncer, et je fus introduite dans le salon , où je trouvai M. de Valville aux pieds de votre rivale. Ma présence imprévue les décoiicerta et leur causa un dérangement
extrême. A peine M. 4e Valville eut-il la force de se lever de sa posture galante^ il -me salua avec une physionomie si rennrersëe, que je* fus touchée moir mémie de son état. Ah ! monsieur, lui dis-je , vrai-i ment je suis bien mortifiée de vous distraire -y votre: attitude auprès de mademoiselle était trop modeste; pour vous^ déranger ; mon Dieu ! que je suis fâchée ï . mais oui, fâchée. Que de douceurs votre maîtresse va perdre par ce contre -temps! Oh ! je m'imagine bien qu'elle ne me le pardonnera jamais.
^ Eh {.madame, répondit la petite personne en colère , que signifient toutes ces railleries ? Qu'avezvous donc tant vu qui vous scandalise ? Je crois que, 6i vous étiez en ma jilace, vous en auriez soufïert Bien davantage. Mon honnei;ir est-il offensé , parce que vous avêz^ vu monsieur à mes genoux ? ' Tout beau, mademoiselle , repartis-je '- ; que votre dépit; ne vous fasse pas oublier la bienséance et le nespect que vou^ me devez. Je 4is re^eçt,» mademoiselle ; ce n'e^ point exagérer ; ma naissance, monrang et mon âge l'exigent assurément de vous. Aveuglée par votre amouf , vous vous persuadez que
* Tout, beau, ntaderfioiselle ^, repartis-je. C'est ici yéritablfiment que madame RiccoboDi sVlèye à la hauteur du taieot de Mariyaux , : et tout cet inddent est tifaite' avec une vérité paHkité et an sentiment exgui^ des ■convenance^ de cl}a(|ue caractère. H faut encore savoir gré à Fimitatrice d'avoir fait prendre à madame Dorsin l'importance qu'il était sans doute dans l'intention de Marivaux de lui donner, puisque, dans la cinquième partie du roman, ilavait'mis tant de 8oin à dessiner le caractère de cette seconde protectrice de Miit-ianne.
tout "vom est permis , et celte persuasion-là tous fait mal juger des auti'es.
Je ne m'ëtonne aucunement de votre insolente apostrophe, poursuivis -je. Quand une personne se sent oKipable de dissimulation et d'hypocrisie , outre qu*elle donne de furieux soupçons contre sa sagesse pt sa vertu, c'est qu'elle croit que tout le monde lui ressemble.
Eh ! que voulez-vous dire , madame ? s'écria-t-elle comme une fïirie. Est-ce que j'en ai imposé à quelqu'un ? M. de Valville m'aime , il dit qu'il veut m'ëpouser \ je le crois , et puis voilà tout. Est-ce être hypocrite que de supplanter une petite fille inconnue , qui n'a ni bien ni naissance ?
Tout doux, dis -je, ma belle demoiselle; vous vous oubliez excessivement. Cette petite fille , que vous dites être sans bien et sans naissance, vous vaut bien à tous égards. Que lui àvez-Vous promis à cette petite fille (puisqu'il vous plaît de la traiter ainsi)? Votre conscience ne vous reproche-t-elle rien à son sujet ? Ah ! que dis-je ? Je me trompe. Eh bien ! mademoiselle, vous êtes la plus sincère du monde ; l'étalage de fierté et de noblesse d'âme que vous ayez fait à madame de l\Iiran en sa présence, est -bien fondé ^ non, ce n'est point une fourberie ni un jeu pour duper cette vertueuse danie. Il est vrai , je me souviens que vous la priâtes seulement de défendre à son fils d'aller vous voir au couvent; mais vous ne promîtes pas de ne point lui donner de rendez-vous chez madame de Kilnare. Qu'appelez-vous donc rendez-vous ?
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rëpoudit-elle avec un désespoir qui était peint sur son visage, et cela sans ajouter le nom de madame. Suis-'je capable de pareilles déqiarches ? Une fille de ma façon agiUelle de cette manière-là? N'est-ce pas vouloir, de gaîté de cœur, empoisonner mes actions, que de me supposer une pareille conduite?
£h mais! répondis -je, ma fille, j'empoisonne votre conduite ? je crois que vous rêvez *, une lettre que vous avez reçue hier matin de monsieur, ne vous g-t-elle pas inspiré de venir dîner ici? Ne saviest-vous pas que monsieur s'y trouverait? J'étais alors au par* loir avec madame de Miran et mademoiselle Ma^ rianne ] nous entendîmes tout ; oseriez-vous nier ce fait? Cependant vous vous oubliez assez pour me traiter de calomniatrice ; en vérité , vous n'y songez pas. Alors, voyant que les larmes la suffoquaient y je crus qu'il était de la prudence de ne pas pousser la conversation plus loin ; je la voyais rendue et mortifiée au possible, Yalville était dans un désordre inconcevable ^ il ouvrait à chaque moment la bouche et ne disait rien. A la fin il articula quelques paroles saus prdre : Mais, mon Dieu! madame, cela n'est pas; et puis après, quel mal y a-t-il? Ensuite : Non , jamais cela n'a été , et autres semblables propos.
Madame de Kilnare entra dans ce moment ^ la défaite de ces deux personnes ' la jeta dans une grande
' La défaite de ces deux personnes. Défaite signifie dérouie , débit, excuse artificieuse f et ne saurait s^employer pour exprimer Tétat d^une personne défaite, abattue, déconcertée.
D£ MARIAl^NË. 33i
surprise. £h! bon Dieu, madame, qu'est-ce que tout ceci ? U me semble que votre présence cause à monsieur et ^ mademoiselle un furieux embarras. Eh! pourquoi donc? Dites-m'en, je vous supplie, la raison. Ce n'est rien, madame, lui dis-je ; ce petit con-» trcr^tempfi» ne gâtera point les afikires. M. de Valville ejst devenu amoureux de cette jeune demoiselle contre la volonté de sa mère , qui , par pure complaisance pour lui, après bien des persécutions, avait consenti à son mariage avec une très-aimable personne, que madame de Miran chérit actuellement avec l'affection la plus tendre à cause de sa vertu et de son mérite. -L'hymen se devait conclure dans fort peu de temps ; tout était Hvrêté et terminé ; mais ce violent amour s'est étemt tout à coup depuis environ huit jours, ou, pour mieux dire, s'est transplanté chez made-» moiselle, qui, quoique très -amie de cette fille, la trompe et la trahit. Pendant qu'elle promet et jiu*e çlevant elle et madame de Miran qu'elle ne verra plus monsieur , qu'elle prie cette dame de défendre à son fils de ne lui plus rendre de visite, elle donne dès le •lendemain à cet amant un rendez -vous dans votre maison. En un mot, Marianne, je la mis au fait des intrigues et du procédé de cette petite personne,
Bladame de Kilnare , qui a du mérite et de la vertu , parut outrée qu'on Jui manquât ainsi -, son visage s'enflamma tout à coup \ ses yeux parurent dans un instant tout en feu. Mademoiselle Varthon, dit-elle, vous en agissez bien mal avec moi , et encore plust mal avec vous-même. Non, assurément, je ne me
serais jamais atteadue à un pareil ëoart ; je vous eroyaià sage , prudente et remplie de bons sentimens^ vous m'avez furieusement trompée. Ainsi, mademoiselle, je vous prie , une fois pour toutes , de ne plus choisir ma maison pour cacher vos intrigues, pour y jouer des personnes d'honneur et de la première distinction. Je veux bien croire que vous êtes plus imprudente que vous n'êtes maligne \ mais comme vos démarches sont- tout-à-fait indignes d'une fille bien née , je mecroisobligéed'enavertirmadamevotre mère. Qu'on mette, s'écria- 1- elle tout de suite , les chevaux au carrosse , pour conduire mademoiselle dan» son couvent. Ensuite s'adressant à M. de Valville , qui gai^ dait un morne silence et paraissait enseveli dans une noire tristesse : Monsieur, je n'ai rien à vous dire , sinon que je m'étonne qu'on jeune homme aussi rangé qu'on dît que vous êtes, qui ayez le bonheur de posséder là plus estimable de toutes les mères, ayez si peu de reconnaissance pour elle, et que vous puissiez lui causer de tels chagrins. Je vou^ supplie de ne plus l'outrager par vos furtives amours; j!ai de la considération pour vous , mais infiniment plus pour madame de Miran ; elle aurait lieu de me vouloir du mal , et je pense qu'elle aurait raison, si je tolérais votre désobéissance , en fournissant ma maison pour entretenir une passion qui n'est point dé son goût*
M. de Valville nous salua aussitôt assez froidement, et sortit comme un homme tout-à-fait anéanti. J'ai appris , une heure aprèô , qu'il était retourné à Versailles , d'où il ne reviendra de long-temps ; il y a du moins
lopte. apparence. Madame de Mimn , que j'informai Itier au soir du détail de ma visite , se détermina à TOUS tireTî du. cduvênt pour yous prendre chez elle* Vous deve^ croire , Marianne , que je fus ravie de cette jgënëreuse résolution^ et que je Tappuyai de tout mon pouvoir; ainai vous resterez ici présentement^ nous nous virons souvent, et j'espère que ceci tourn^a en hien^ oui, j'en suis presque certaine; consolez-vous donc entijferemeut. Si votre rivale vous causa hier .\me excessive douleur , elle l'a payée chèrement ; vous êtes bien vaigée.
Que trop , madame , répondis-je en pleurait. Ehj petite fille , dit madame de.Miran Comme en colère ^ que signifient encore ces larmes ? Ah ! ma chère mère, m'écriai -je en me laissant tomber à. ses genoux, je ressens tout le contre-» coup des chagrins que .cette aventure a causés k M. de Valville ; c^est à cause de moiqu'iLa essuyé ces chagrins-là ; oui, à cause de-moi qui a'en vaux pas la peine. Qui suis-je, ma mère ? Eh. 1 oui , qui suis-je, pour lui attirer tous ces d^aijsirs ? Il sait' que madame Dorsin a de la bonté pour moi;^ en un, motr, qu'elle m'aime ; il concevra ai/sément que sa visite chez madame de Kiln^re n'^^été préméditée que pour.ime ven^r. Il sera outré ,coatre moi de ce que je suis le mobile de pareille^ avaries. C'est pour cette fdle , dirart-il , pour cette jnconnue qui n'a ni biens ni.parens.v et qui ne subsistie que, par les bienfaits de ma ^famille,! Qu'arrivçra.-t-il de là , ma chère mère ? he voici ; l'amour violent qu'il a eu pour moi se.changera dans.une haine imjdacable; car, ma.qhère
mère , quand une fois un cœur passe de la tendresse à riildiirërence, il est rare que cette indifférence^à n'aille pas au mépris, et du mépris à la haine, surtout si Tobj^ autrefois aimé fait paraître du ressentiment et travaille à se venger. Mais ce n'est pas là tout ^ ma mère^ il y a encore autre chose que je prévois qui me perce le cœur ^ ayez la bonté de m'écouter.
M. de Valville est votre fik 5 la nature ne perd ja-» mais rien de ses droits ; elle parlera toujours -en sa faveur, lorsque votre ressentiment sera passé. Je ne suis qu'une infortunée qui ne vous tient à rien, qui ne subsiste que par votre charité ; je dis bien vrai^ ma mère. Quand donc M. de Valville reviendra vers vous, que votre colère à son égard sera ralentie^ pourrez-vous , ma mère , lui refuser un pardon qu'il viendra implorer à vos genoux? C'est mon fils, direzvous ^ je ne puis sans cruauté le traiter autrement. Je vous connais , ma chère mère ; vous aveit le cœur trop tendre et trop bon pour n'être pas attendrie par ses soumissions. Oui , ces soumissious-là lui rendront votre affection, j'en suis assurée. Alors , que devien** drai-je? Ah ! je perdrai ma chère mère pour toujours^ car monsieur votre fils se vengera assurément de Ma-^ rianne ; et celte vengeance, à quoi se réduira-t-elle ? Ah ! ma chère mère , je ne puis y penser sans frémir; moi perdre votre amitié ! Vous ne pourrez résister à ses prières, et ses prières tendront toutes à vcms obliger à m'abandonner. Il m'est infidèle , je l'avoue ; mais croira-t-il que cette infidélité doive me faire révolter contre lui? Non, ma mère; il se persuade que
je ne dois point sortir des bornes qae la raison me prescrit, et que cette raison in^obligeait à ne point élever mes Yues jusqu'à un hymen si supérieur à mon ëtat ; que je deyais enfin tolérer sa tendresse et ne point me plaindre de son inconstance. Je Tai aimée , il est vrai , dira^t-it ; c'était un honneur infini pour elle ; je ne l'aime plus ; elle doit se rabaisser à sa première condition , et ne point murmurer de mon changement.
Ah l ma chère fille , répondit madame de Miran en s'essuyant les yeux qu'elle avait tout mouillés de larmes , peux-tu avoir de pareilles idées de ta mère? Non , non , ma fille , ne crains point sur cet articlelà. Jeté promets, oui, je te jure que tu seras tou-* jours ma fille pendant toute ma vie.
J'avoue , dit alors madame Dorsin , que cette enfant me charme et m'afflige ^ je ne puis la blâmer ; il y a beaucoup de raison et de jugement dans ces idées-là. Je vous crois, madame , ajouta-t-elle en s'adressant à ma mère , incapable d'une telle faiblesse^ votre vertu, votre sincérité ne me permettent point d*en douter •, cependant je ne répondrais point de toute autre en pareil cas. Oui , consolez-vous , Ma* rianne : vous avez une mère à l'épreuve de cette inconstance •, en tout cas vous serez alors ma fille , je vous l'ai promis , et je vous tiendrai parole. Mais je crains bien que vous ne soyez jamais ma fille pendant la vie de madame 5 elle vous aime trop pour vous céder à une autre.
Il se fait tard, madame, dit-elle enfin. Adieu ^ noud nous verrons demain ; vous m'avez priée de vous ac-
336 LA VlÉ
compagner pour aller au couveot chercher les har4<s4 de Marianne ; sera-ce Je matin ? Oui , r^ond ma mère^ nous dînerons ici toutes trois.
Madame Dorsin étant partie , ma mère eut la bonté de me conduire dans Fapparlement qu*elle m'avsdt donné; je lui sautai au cou de ravissement èîï lui souhaitant le bonsoir. Elle ne voiilut jamais permettre que je raccompagnasse dans le sien. Je dormb peu cette nuit 5 je n étais ni triste ni gaie ; lé dhagrin qu'avait essuyé Valville ne m'inquiéta point du tout. J'avais donné des preuves de ma générosité à son égard ; cette seule idée me fit quelque plaisir ) je crois même que sa petite catastrophe me causa un Tiioment de joie-, car j'étais fille , et une fille se réjouit volontiers quand on venge son cœur méprisé*
Environ vers les dix heures du matin, madame Dorsin arriva, et nous partîmes aussitôt pour le couvent. Je laissai ma mère et cette dame avec l'abbesse , pour aller dans ma chambre arranger mes petits effets. A peine y entrais -je , que la religieuse mon amie vint m'y trouver. Eh! bon jour , chère fille ^ est- il donc yrai, me dit-elle les larmes aux yeux , que vous nous quittez ? Mon Dieu ! que j'en suis triste ! Que vais-je devenir? Vous étiez toute ma consolation ; rien ne me plaisait ici que votre compagnie , et j'en serai privée pour toujpurs.
Non , ma révérende mère , lui répondis-je en l'embrassant avec tendresse , non , je n'oublierai de ma vie les marques sincères que vous m'avez données de votre amitié ; je viendrai vous voir souvent ; je tâche-
rai de soulager vos ennuis par des soins assidus , et qui ne finiront qu'avec mes jours. Mais , ma chère amie, je n'ai qu'une heure à rester ici; ma mère et madame Dorsin m'attendent. Eh bien! dit -elle avec vivacité, vos promesses me consolent; je vais vous aider. Fermons votre porte , et ne répondez à personne ; j'ai quelque chose à vous communiquer pendant que nous nous occuperons à plier vos hardes , et ce quel* que chose-là vous fera peut-être plaisir.
Savez -vous, continua -t- elle, où la Varthon alla avant-hier ? Eh ! oui , je le sais , répondis-je ; pourquoi me faites-vous cettô question ? C'est , reprit-elle , que je suis instruite que dans quatre jours elle doit partir pour l'Angleterre avec un jeune cavalier qui lui a promis de l'épouser. Une de nos mères, qui est sa confidente , l'a assuré à la sœur converse qui vous ser* vait. Frappée de cette nouvelle , j'avais d'abord pensé que c'était M, de Valville ; mais , après les plus mûres réflexions, j'ai jugé que, ne l'ayant point vu depuis la scène qui s'était passée chez madame de Miran , il n'était point ce cavalier-là ; d'autant plus qu'elle pro-testa hier qu'elle n'avait aucun penchant pour lui , que son infidélité à votre égard l'avait trop touchée pour pouvoir la résoudre à s'unir à lui par l'hymen.
Ah! chère amie, elle vous trompe, m'écriai-je'en me laissant tomber sur une chaise; c'est une hypocrite. Ici mes larmes me coupèrent la voix ; je fus si saisie qu'à peine pouvais -je- respirer. Cette bonnç amie m'ayant secourue , je me sentis un peu souk* gée. Cesi lui-même, continuai -je ; cela n'est que 7. 22
trop vrai : me voilà enfin au comble de Tinfortune ; et tout de suite je lui racontai ce qui s'était passé chez roadataie de Kilnare.
Ma chère fille , me dit-elle , ne perdez point courage ^ c'est ici qu'on doit frapper le dernier coup-, mais il faut vous posséder. Ne faites rien paraître de ce que je viens de vous dire , dans la crainte que cette fille rusée n'en ait quelque soupçon. Avertissez au plus tôt madame de Miran du dessein de son fils ; elle a du crédit à la cour ^ elle peut aisément rompre ce projet.
Ah! mon Dieu! répondis-je,* je me trouve aux abois * , je ne puis plus me soutenir. Enfin, que dirai-je , madame ? cette tendre amie , à force de remontrances , ranima mon courage et mon amour. Dès que mon bagage fut préparé , j'allai prendre congé de l'abbesse, qui était avec ma' mère et madame Dorsin ; j'étais accompagnée de la religieuse, qui ne voulut point me quitter , de crainte d'accident. Mon visage parut si dérangé à ces dames , qu'elles se doutèrent que j'avais encore reçu quelque nouveau chagrin. , Qu'as-tu , ma fille P dit madame de Miran avec une espèce d'inquiétude qui témoignait sa tendresse pour moi. Rien , ma mère, répondis-je ; mais ce rien, ma mère, fut prononcé si tristement, qu'elle se douta
* Ah l mon Dieu ! répondis-je , je me trouve aux abois. Locution qui passerait aujourd'hui pour trop familière, quoiqu^on la troure quelqaefob einpl03r^ dans le style nobie parles auteurs du déde de Louis XIV.
presque de TavèntUre^ Je di& presque» parce qu'elle ne se serait jamais imaginée que son fils eût osé passer en Angleterre sans une permission du roi ; je dis encore presque, car elle devina que Mi de Valville avait formé le dessein d'enlever cette personne.
Je pris donc congé des religieuses ♦ et cet adieu-là fiit très-triste; c'était ma situation*; vous vous en doutez sûrement , madame ; votre doute est très-fondé. .If ous montons en carrosse ; alors mes soupirs et mes pleurs, qui avaient été contraints, prirent un libre cours; il n'y eut plus moyen de dissimul^er ; il fallut décharger mon cœur dans le sein de nui chère mère.
Mon récit ne la troubla pas d'abord; cependant je m'aperçus, un moment après , qu'il avait fait une triste impression sur elle. Arrivées à l'hotel, ses larmes me firent juger que l'égaremeiit de son fit lui tenait fort au cœur ; mais , revenue un peu* à^ qUe-méme |>ar mes caresses et par les coi^ils de madame Dorsin , «lie se détermina à prier cette dame de partir le même jour pour Versailles , afin d'avertir le roi du dessein 4e M. de Valville; de sorte que , vingt>-quatre heures après , il fut arrêté et conduit à la Bastille.
Comme cette aûàire fut tenue fort secrète , elle ne transpira point jusqu'à mademoiselle Varthofi. Enfin , le jour marqué pour son départ., elle plia bagage et sortit du couvent, dans le dessein de n'y plus revenir,
' C'était ma situation. La phrase n^est pas achevée, et le sens reste incomplet. Malienne vent dire :Ce'tût ma situation e% non le regret de quitter mes compagnes qui était la caus^de ma tristesse.
34o LA VIE "•
croyant passer à Londres avec M* de Valville j mais elle se trompa ^ il fallut revenir au monastère trèstriste et très-confuse, n'ayant eu aucune nouvelle de «on amant. Le silence de ce cavalier l'inquiéta si fort, qu'elle tomba dans une espèce de délire qui pensa lui coûter la vie ; c'est ce que j'appris par une lettre de ma bonne religieuse , qui me priait très-fort d'aller la voir; mais d'autres soins m'occupaient trop. M. de Valville en prison , ensuite dangereusement malade , voilà des affîctions trop amères pour avoir la liberté de penser à autre chose. En effet , à peine eut- il été trois jours à la Bastille, que sa maladie commença; ses forces, déjà épuisées par plusieurs contre -temps fâcheux , ne purent résister à ce dernier malheur. Nous apprîmes qu'il était en danger, presque aussitôt que nous sûmes son incommodité.
Je crpis , madame , que vous serez bien aise de savoir ce qui m'occupa pendant ces trois jours ; car ces trois jours -là sont remarquables; vous allez en con^ venir.
Deux* affaires importantes, oui, deux grandes af* faires remplirent tout mon cœur : premièrement, la prison de M. de Valville, et c'était là la plus essentielle , ou plutôt la seule qui dirigeât tous mes mouvemens ; secondement , la visite de l'officier qui m'avait proposé de l'épouser ; les huit jours étaient écoulés; il désirait une réponse décisive, et il ne l'eut point cependant, cette réponse. La première affaire m'afBigeait infiniment; la seconde ne me fit aucun plaisir, parce que j'étais incapable d'en prendre.
DE MARIANNE. 34i
Quand madame Dorsin, à son retour de Versailles^ vint apprendre à ma mère et à moi que M. de Yalvilie avî^it été conduit à la Bastille par ordre du roi , je fus si saisie que je tombai de ma chaise sur le parquet. Après un évanouissemeut de six heures, je ne sentis plus rien, ni bien, ni mal, ni joie, ni douleur, quoi* qu en tombant je me fusse fait une contusion à la tête assez considérable. Pour ne pas vous ennuyer^ je vous dirai que je me trouvai dans le'même état que je vous ai dépeint , après la lettre que le laquais de M. de Val- ,ville apporta à mademoiselle Varthon ( vous en souvient-il ? je pense que oui ) ; avec cette différence que Tanéantissement dont je parle ici fut plus long; car il fut de deux fois vingt-quatre heures. Les larmes de ma chère mère , celles de madame Dorsin ne me tou*chèrent point, ni leurs consolations non plus ^ j'étais insensible atout; il m'en est resté une langueur pendant plus de cinq ans.
Après ces deux jours et ces deux nuits-là , je commençai à me lever et à prendre des forces; ma chère mère ne me quitta pas im instant; madame Dorsin restait tout le jour avec nous. Pendant que j'étais dans le plus fort de cette crise, l'oflOicier, qui avait été au couvent me chercher, arrive chez madame de Miran; c'était prendre mal son temps; mais il ignorait absolument tout ce qui s'était passé. Il fut touché de mon état et même très-touché; ses larmes me le disaient. Vous devez penser qu'il était trop poli pour parler du sujet qui l'amenait , et vous penserez comme il faut de ce galant homme ; au contraire , dès qu'il apprit la
34a LA VIE
prison de M. de Val ville , et les raisons qui l'avaient occasionée, il prit fortement son parti, sans nëan-^ moins blâmer la conduite de ma chère mère ^ il rai* sonna en homme sage et prudent; il fit convenir madame de Miran qu'il n'était point à propos de laisser son fils dans cet endroit -, il s'offrit encore d'aller lui parler, afin de lui adoucir la dureté de cette aventure et de lui faire entendre raison.
Si mon nnéantissement eût été moins foj^t , j'auraîi ëté ettasiée de cette manière d'agir si noble et si cordiale ; mais je n'y fis aucune attention , et ce manqué d'attention le surprit infiniiûent. Il crut, comme il me l'a avoue par la suite, que je ne prenais plus de part à ce qui touchait M. de Valville; il avait tort, et très-grand tort de me soupçonner d'une semblable indifférence-, il ne me développait pas " ; mais quelques jours après il changea bien de pensées, ou, pour mieux dire , je réparai bien cette faute , en lui £aisant en même teftips sentir toute l'estime que sa façon d'agir m'avait inspirée.
Comme cet aimable ami.». ^ oh ! oui, ami; il n^en fut jamais de pareil ; cela est très-vrâî, madame ; aussi ne lui donnerai-jo plus d'autre nom. Je dis donc que cet aimable ami s'étant offert de rendre une visite à
■ // ne mo développait pas. On ne développe pas une personne j oti la comprend, on dewine ses sentimens , ses motifs.^
* Comme cet aimable ami. Ce comme ne se construit avec rien , puisque la phrase est tout à coup suspendue, et que, quand elle se renoue, le tour se trouyé change'.
M. de Valville , il ne la difftSrâ pas d un instant. Il court à la BastiUe dès que madame de Miran lui eut témoigné que éela ïtii ferait plaisir ^ il voit son cher fils, qu'il trouva incommodé et très-raisonnable 5 il me dit même qu'il avait demandé de mes nouvelles avec assez de vivacité 5 ce qui m'aurait fait lin plaisir infini , si j'eusse été susceptible de quelque sentiment. Cependant une heure après j^'y fis réflexion, car je commençais à revenir à moi-même ; mais cette réflexion -là diminua ma joie -, la nouvelle de son incommodité m'inquiéta. Comme je réfléchissais encore à cela , mon ami l'officier entre , et, me trouvant beaucoup mieux , il me dit : Ah ! je vois bien, mademoiselle, que je n'ai rien à espérer 5 M. de Valville reconnait déjà sa faute , je m'en suis aperçu 5 oui , je vous perds, belle Marianne , et je perds un trésor inestimable.
Vous vous trompez, monsieur, répondis -je 5 ce n'est plus la tendresse qui a fait parler M. de Valville lorsqu'il a demahdé de mes nouvelles, c'est la haine : car il doit se persuader que je suis la cause de tous ses chagrins ; cela n'est pas vrai , du moins de mon consentement : mais il le qroit , et il â quelque rai*son , car toutes les apparences sont contre moi. Cette haine-là est juste, je ne puis la blâmer^ je suis trèsdisposée à me soumettre à tout son ressentiment ; je le mérite, parce que j'ai été assez téméraire pour toucher son cœur ^ il ne m'appartenait pas de le captiver à ce point-là.
Pour vous , monsieur , vous me faites un honneur infini } votre généreux procédé à mon égard m'a
jKinétrée de la plus vive reconnaissance , et celte reconnaissance durera autant que ma vie ; elle pourra même faire bien des progrès sur mon âme *, la situation où je me trouve ne me permet pas de pousser plus loin mes idées. L'accablement extrême où vous me voyez , la maladie de M, de Valville , la tristesse de ma chère mère, voilà bien des contre-temps à digérer ' ] mes forces sont épuisées. Que deviendrai-je ? je n'en sais rien. Vous m'aviez donné huit jours pour me Héterminer ; mais ces huit jours-là ont été remplis de tant de fâcheux incidens, qu'il m'a été tout-à-fait impossible de réfléchir. Je dis vrai , monsieur ^ ainsi ayez la bonté d'attendre que je sois plus tranquille et ,en état d'opter sur ce que vous m'avez fait la grâce .de me proposer.
Vous me ravissez , mademoiselle , reprit-il -, plus j6 vous connais , plus je vous respecte 5 je pourrais même me servir ici de termes plus énergiques , pour vous exprimer la situation, où vous avez mis mon âme ; mais cela serait ridicule dans la bouche d'un homme de mon âge. Vous serez toujours la maîtresse d'accepter mes offres , quand vous le jugerez à propos. Ces offres -là sont si peu de chose pour vous, que j'attendrai autant de tenfips qu'il vous plaira. Et tout de suite : Je vous demande seulement une grâce, mademoiselle , et cette grâce est de m'accorder quelque^'
* f^oila bien des contre 'temps a digérer. Métaphore indigne de Marivaux et de madame Riccoboni , qui s^est encore ici méprise suit la nature des familiarités que se permet son modèle.
fois l'honneur de vous voir et de jouir du plaisir de votre conversation.
- Ah! monsieur, rëpondis-je tout émue, vous me ferez toujours un honneur et un plaisir infinis ; je ne puis que profiter, oui , je le répète, et beaucoup profiter dans la compagnie d'une personne de votre mérite. Mais , monsieur , il se fait tard , je vous retiens; ayez la bonté de venir nous informer promptement de la maladie de M. de Yalville 5 car cette maladie m'inquiète furieusement.
Ce galant homme prit aussitôt congé de moi : il revint le lendemain tout effrayé nous dire que M. de Yalville était grièvement malade. Autre redouble-» ment de douleur pour moi.
. Ah! ma chère mère, dis-je alors en me jetant aux pieds de madame de Miran, laisserez-vous mourir votre fils daas ce funeste lieu ? De grâce , faites cesser au plus tôt sa captivité. Monsieur, m'écriai -je .comme une personne qui va expirer , aidez-moi à fléchir ma mère. Mais il ne fallut pas faire de grands efforts ^ madame de Miran était trop attendrie pour résister davantage à mes prières ; elle se disposa presque aussitôt à aller le secourir* Madame Dorsin ar^ riva dans ce moment ^ notre ami n'eut garde de nous quitter ^ de sorte que nous partîmes tous les quatre pour la Bastille.
Fendant le chemin, je vous dirai, madame, que mon cœur palpitait si extraordinairement, que j'avais de la peine à respirer 5 la crainte , le plaisir, la douleur l'agitaient tour à tour violemment. Ah! disais-je
en moi-même, M. de Yalville pourra- 1- il supportei^ ma présence sans colère ? Quelle posture tiendrai-je devant lui ? Je suis le sujet de toutes ses peines^ pourra-t-il ra'envisager sans effroi ? Mon Dieu , que je suis à plaindre ! Ensuite de plus doux mouvemens succédaient à ceux-là. Peut- être aussi, continuai-je , me rendra-t-il plus de justice^ il connaît la bonté de mon cœur, je lui en ai donné des preuves un nombre de fois-, ces preuves-là pourront le calmer. Mais quella attitude dois -je prendre en sa présence? Il me sera* impossible de contraindre ma douleur, de ne pas lui laisser entrevoir le feu violent qui me dévore , malgré son infidélité* Que sais- je enfin ce qui va arriver?
Ces pensées-là me tourmentaient cruellement-, j'eus tout le temps de les faire , personne ne m'interrompait^ nous gardions tous le plus triste silence ; je pleurais, ma chère iQère sanglotait, madame Dorsin rêvait, l'officier était triste.
Enfin , nous voici , madame , arriva à la Bastille , et introduits dans l'appartement du prisonnier. Représentez-vous ici M. deValviUe, pâle, abattu, ;iLgité de mille idées importunes, plus cruelles les unes que les autres. C'est ce qu'il me raconta dans la suite , et que ces idées - là l'avaient jeté dans une espèce de frénésie qui le rendait incapable de nous voir et de nous connaître. En vain ma chère mère mouillaitelle son visage de ses larmes ; Tofficier, qui lui tenait la main ,. ne put lui arracher aucune parole sensée ^ toutes se sentaient du dérangement total de son esprit. Madame de Miran paraissait inconsolable, ma-
dame Dorsin prête à s'évanouir; l'officier soupirait amèrement; et moi, madame, j'ëtais sans sentiment étendue dans un fauteuil.
Il ne sera pas difficile , madame , de vous persuader qu'un aussi parfaitement honnête homme que l'officier mon ami (car vous savez qu'il possédait toutes les qualités d'un cœur noble et généreux ) ne s'arrêta pas long-temps à donner à M. de Valville des marques infructueuses de compassion ; il nous quitte brusquement , vole chez deux habiles médecins qu'il amène avec lui,, et qui par de prompts secours^ rendent la connaissance et la tranquillité à cet aimable cavalier.
Pendant cet intervalle, revenue un peu à moimême , je poussai d'amères plaintes ; je m'accusais sans ménagement d'être la cause , en quelque sorte , de cette funeste maladie. Ces reproches furent en-? tendus de ce cher amant ; il me tend la main , je m'approche; il saisit la mienne qu'il arrose de ses larmes. Âh! chère et aimable Marianne, me dit-il d'une voix faible, il sembk que le ciel n'ait permis que j'aie été privé quelque temps de ma raison, que pour m'en rendre un usage plus parfait ; pendant l'égarement de mes sens, cent images, aussi distinctes que diverses, m'ont fait connaître clairement toute l'injustice de mon infidélité et tout l'éclat de votre vertu. Mon aveuglement est infini ; et depuis que mes yeux se sont ouverts, je vois qu'il n'est point de punition que ne mérite un homme aussi coupable que moi.
Ne parlons plus du passé , lui rëpondis-je pénétrée de cette déclaration; il suffit que vous me rendiez votre estime et votre bienveillance. N'allez pas vous livrer à des souvenirs qui ne feraient que troubler votre repos et retarder votre guérison ; songez à votre santé et à vous rendre beureux. Toujours docile à vos volontés, je serai charmée de posséder votre amitié sans gêner vos inclinations ; je me connais trop pour vouloir régner dans votre cœur ; je vous quitte de vos promesses, et me contente de votre estime.
Ah ! Marianne , je sais que je ne mérite plus votre tendresse ; je vois à présent toute la noirceur de mon procédé envers vous ; je sens que , c[uand j'aurais un Viècle de vie , et que j'en emploierais tous les momens à réparer , par mes caresses , par mes respects et par mes services, les chagrins que je vous ai causés, je serais encore bien éloigné d'en mériter le pardon.
Ah ! monsieur , m'écriai-je noyée de lacmes , cessez donc de vous dire coupable , puisque vous reconnaissez votre faute ; c'est moi seule qui le suis 5 oni , c'est moi qui suis la seule cause de tous vos chagrins; si vous n'aviez point reconnu dans mon caractère et dans mes manières mille défauts rebutans, vous m'auriez toujours aimée : la connaissance de ces défauts a fait que vous m'avez ôté votre cœur ; et quoique je n'aie contribué en rien à m'attirer cette disgrâce, c'est être assez coupable que d'avoir osé vous aimer.
Que vous dirai-je, madame ? Cette tendre conversation causa un si grand dérangement dans mes sens, oui, madame , je fus saisie et agitée de tant de mou-
vemèiis de tendresse et de chagrin^ que je tombai dans un ëvanouissement si terrible, qu'on me crut morte , je dis absolument morte. On me transporta aussitôt chez madame de Miran , où je restai encore plus de vingt-quatre heures sans donner aucun signe de vie. -
Ce funeste accident fut suivi d'une fièvre violente €t d'un épuisement extrême 5 je fus pendant plus de quinze jours sans connaissance. Mes yeux fermés , ma voix éteinte, mon sang glacé pour ainsi dire dans mes veines, ne laissèrent aucune espérance de guérison; cependant une crise heureuse me. rappela encore à la vie. Le premier objet qui me frappa fut M. de Valville ; oui , je remarquai d'abord que ce cher amant • tenait une de mes mains qu'il arrosait de ses larmes. Ah ! ciel, m'écriâi-je, quelles actions de grâces n'ai-je pas à vous rendre d'avoir conservé M. de Valville ! Mais ne serait-ce point un songe , ou plutôt l'effet des cruelles vapeurs qui me travaillent depuis si longtemps? Hélas! ne fût-ce que son ombre, il faut quQ je l'adore. Je lui serre la main 5 je lui parle, il me répond , ou , pour mieux dire , nous parlions tous deux à la fois ^ et cette confusion avait quelque chose de si touchant , qu'il n'est pas possible de l'ex-^ primer. Les témoins de cette tendre scène fondaient en larmes , sans ménagement et sans précaution ; de. sorte que , ne pouvant se contenir , ils poussèrent des cris perçans qui furent entendus de toute la maison, et qui attirèrent madame Dorsin , occupée k consoler madame de' Miran, que la douleur de me perdre
35o LA VIE
tenait alitée. Madame Ddrsin , croyant que j'avais rendu 'le dernier soupir, venait imposer silence aux assistant, dans la crainte d'exposer les jours de ma chère mère ^ sa joie ne put ie modérer en me voyant recevoir les caresses de mon amant avec un sourire et une tranquillité qui ne sont propres qu'à ceux qui aiment véritablement. Une nouvelle si peu espérée Itii arratha des larmes; mais c'étaient des larmes agréables et paisiUes , produites par l'amitié ; aussi «nadsune de Miran, en la voyant rentrer dans sa chambre , soupçonna-t-elle ce qui les avait causées. Ah ! madame , lui dit-elle , je vois que Marianne est hors de danger; Dieu soit l<mé I Je jouirai donc encore du doux plaisir de voir ma fdle! Cependant cette espèce d'alarme l'avait tellement émue , qu'elle fut quelques jours sans pouvoir sortir de son appartement. '
Il me semble , madame , vous entendre dire : Eh ! bon Dieu , Marianne , finissez c^ û*istes récits ; cela m'enttuie , me fatigue et jette mon esprit dans une mélancdie qui me rend sauvage. Eh bien ! j^ consent /quoique, à vous dire vrai , j'aime à me rappeler sans cesse ce moment critique dei ma màlaidie , puisqu'il a été le commencement dâ mon bonheur, et que depuis ce temps je ïi^ai que des éloges à faire de M. de Valville,
Jô passe donc légèrement sûr cet endroit ; je me persuade que vous le voulez ; encore deux ou trois petites phrases , et j'ai fini ; car vous nlgnoréz pas qu'mie fille , quelque modeste qu'elle soit', ne^e tait
DE MARIANNE. 35i
pas volontiers sur ramitié et la tendresse qu'elle a su inspirer ; il en coûte trop à son amôûr-propre. Nous aimons , nous autres femmes , à nous applaudir des grâces que nous avons-, il n'y a point de preuves plus convaincantes qu'on a infiniment de ces grâces, que quand les p^r^Qunes même les plus aimables nous assurent que nous en sommes bien pourvues. Tenezmoi donc compte, madame, de l'effort que je fais pour imposer silence à mon amour-propre , en passant légèrement sur deux articles aussi importans. Je dirai donc simplement que la vue et la saute de Valville , quoique encore convalescent, ranimèrent presque 4out à coup mes esprits *, que mon transport amoureux produisit dans le cœur de ce tendre amant tant de joie et d'amour, qu'il fut en état de prendre possession de sa charge quatre jours après, afmdem'offrir ^a main quand je serais guérie ^ qu'enfin la tristesse de madame de Miran s'éclipsa comme un songe.
Eh bien! ne^rae féliciterez -vous pas d'avoir su faire de pareils prodiges en si peu de temps? Oh ! oui, Marianne, dites -vous; je veux bien convenir que vous êtes une sainte à iniracles; mais finissez, une fois pour toutes, vos langueurs ; car je ne peux plus y tenir.
Volontiers, madamç; cela est fait pour le coup; je n'y reviendrai plus; tous mes chagrins sont finis. Ma santé se fortifia peu à peu, si bien qu'au bout d'un mois , je me vis au comble de mes vœux. Vous pensez, sans doute , que je veux parler de mon mariage •avec M. de Valville ; vous pensez juste , madame ; il
3fe LA VIE
se célébra, cet heureux hymen, avec une pompe et une magnificence sans égale , trente jours après cette époque; car j'ai bien retenu le nombre de ces jourslà, et c'est une chose que je n'oublierai de ma vie.
Nous voilà donc enfin , direz -vous, parvenues à k fin de votre roman ? Oui , c'est par là qu'ils finissent tous ; il est juste que le vôtre lait la même conclusion.
Pas tout-à-fait, madame-, j'ai encore quelque chose d'assez intéressant à vous dire , avant de terminer mes aventures. Ne les traitez pas de romanesques, s'il vous plait ; il n'en fut jamais de plus vraies 5 celles qui me restent à vous raconter ne le sont pas moins , quoique aussi extraordinaires. Ce n'est plus de Marianne , cette petite orpheline, sans père, sans mère, sans parens, inconnue à tout le monde , et qui n'appartient à personne , que je vais vous parler ; c'est de Marianne , petite-fille du duc de Kilnare , seigneur très-distingué d'Ecosse , issu d'une des plus illustres et des plus anciennes familles du royaume , allié à cette madame de Kilnare dont je vous ai parlé, et oncle de madame Varthon, mère de ma rivale. C'est à cette terrible rivale que j'ai obligation de la découverte de ma naissance. Voilà ce que j'ai encore à vous raconter , madame , et ce n'est pas le moins frappant de l'histoire de ma vie. Oui, soyez assurée que vous prendrez plaisir à lire ce grand dénouement ' , si avantageux pour
' Soyez assurée que vous prendre* plaisir à lire ce grand dénouement» Ce grand dénouement ressemble beaucoup à tons ceux qui Tiennent si à propos tirer d'emban'as les romanciers ^grecs , iuTen-
nmi, et si glorieux pour mon amant , aujourd'hui tnou ^poux.
Souvenee-vous , madame , que j'ai laissé à la Bastille M. de Valville. Je vais encore vous rappeler des idées fâcheuses en vous rappelant le triste état où nous nous trouvâmes tous.
J'ai dit que y pendant mon évanouissement , on me transporta chez madame de Miran. Yalville, malgré s(m mal et sa faiblesse ^ voulut me suivre ^ il était si
tenrs iFun genre qu*ils avaient été loin de porter à la perfection oh Homère ileva d'ahord T^popee en la créant. Mollçre , dans tAuarû et dans les Fourberies de Scapin , a emprunte le même expient. Nais quand un grand génie a déployé, pendant trois ou dnq actes , toutes les merveilles de son art , il lui est bien permis d^étre fatigué de ses efforts, et d^en finir comme il peut. On pourrait dire encore , pour la Justification de Molière, que la comédie devant presque toujours ne laisser les j^reonnages qu^aprés les «voir rendus heureux , pour faire un dénouement qui soit bon sous le point de vue tbéâ^ irai , U faut manquer à la vérité et à la nature j car il n^ a guère de dénouemens heureux dans les choses de ce monde ^ il est bien rare que les obstacles s'aplanissent presque aussitôt qu'élevés, et encore plus rare que nous ne subissions pas les conséquences de nos torts et de nos ridicules , ou de ceux des gens dont nous dépendons. Molière à donc pu se dire que puisque la coutume qui impose aux auteurs "Comiques des dénonemtens heureux, le forçait de manquer à la pre- -fpj^re règle de son art, ta peinture exdcte du monde et de la aoâété , il n'avait pas besoiu de sa donner tant de peine poUr faire sdenaient une faute qu'il appréciait mieux que personne. Il n'en est pas ainsi du romancier, et il ne saurait se couvrir de la même excuse. Le dénooemcnt est à sa disposition ; il peut le faire heureux ou triste A volonté ,.et il est inexcusable quand il sort des diffiicultés qu'il s'est créées, sans prendre la peine de les résoudre d'une manière vraisemblable , queUè que puisse être d'ailleurs la situation de ses person- •nages.
touché , m'a-t-on raconté y de mes nobles sentimens et de la force de ma tendresse , qu'il résolut dès cet instant de m'accompagner au tombeau, ou de réparer les maux et les chagrins qu'il m'avait causés* Sa jeunesse et la bonté de son tempérament le tirèrent d'affaire en moins de six jours; mais la douleur amère que lui causait ma maladie retardait son parfait rétablissement; ma convalescence fit encore chez lui un miracle ; elle opéra plus que toute la pharmacie; Enfin, madame, touchée de son repentir, entraînée par mon tendre amour, je lui donnai la main, comme je vous l'ai déjà dit, un mois après notre entrevue à la Bastille. Ici le mystère de ma naissance se dévoila ; ' le duc de Kilnare s'était transporté à Paris et me reconnut pour la fille de sop fils. Voici ce qui donna lieu à cet heureux événement.
Rappelez -vous, madame, cet endroit où la Varthon avait quitté le couvent pour passer eu Angleterre avec M. de Valville. Cette fille, au désespoir de n'avoir point trouvé son amant au rendez-vous , lé crut infidèle ; et, cette idée se fortifiant par le silence de M. de Valville , elle se détermina à prendre le voile.
Madame de Kilnare , instruite des écarts de ma rivale et de sa résolution , fit partir un exprès pour Londres. La lettre qu'elle écrivait à sa mère renfermait un détail circonstancié de mon histoire et de ses amours avec mon amant. Madame Varthon communiqua la lettre au duc de Kilnare. Ce seigneur trouva tant de connexité, comme il me le raconta ensuite, entre la catastrophe qui avait causé la mort d'un fils
unique qu'il aimait tendrement et la mort de mon père , et se sentit tellement touché de mes infortunes , qu'il se détermina tout à coup à accompagner sa nièce en France.
Depuis plus de dix-huit ans, il pleurait son cher fils , et n'avait pu en avoir de nouvelles certaines. Ce qu'il savait, et qu'il avait souvent raconté à madame Varthon, c'est que ce fils s'était marié à Venise, sans son consentement et malgré sa volonté , à une demoiselle nommée Julie Morosini ; qu'il était venu à Paris avec elle , où il demeura quatre ou cinq ans 5 que , peu satisfait de son mariage, il avait refusé de lui envoyer de l'argent ; qu'enfin , réduit à une fortune très -médiocre, il était parti pour Bordeaux dans le carrosse de voiture , avec le dessein de trouver des amis qui lui facilitassent le moyen de passer en Angleterre ainsi que son épouse, une petite fille de deux ans et demi, une femme de chambre et un laquais; que le carrosse avait été attaqué par des voleurs à un quart de lieue de Nouan , village situé sur la rivière de Loire , entre Orléans et Blois , et que plusieurs personnes avaient perdu la vie dans cette occasion. Il était encore informé du jour, de l'année et du mois auquel cette triste aventure était arrivée. Il se doutait bien que son fils avait été tué; mais il ne pouvait se persuader que son épouse et sa fille eussent eule même sort; cependant il n'en avait aucune nouvelle, et c'est ce qui lui causait d'amers déplaisirs. Il m'a dit qu'il relut plus de cent fois la lettre de madame de Kilnare à madame Varthon ; de sorte que , ne doutant presque
plus que je ne fusse le triste reste de sa* malheureuse famille , il passa en France pour s'en ëclairdr.
Il s'embarqua pour JNantes; ensuite , ayant côtoyé la rivière de Loire, il arriva à Nouan, environ trois semaines après l'événement de la Bastille.
Vous vous souviendrez, s'il vous plaît, madame,, que j'ai dit, dans la première partie de ma vie, qu'il y avait dans le carrosse de voiture où je fus trouvée im chanoine de Sens, qui s'enfuit ; que cinq ou six of^ciers, qui couraient la poste, passèrent quelques momens après que le, carrosse eut été attaqué, et qu'ils me transportèrent dans un petit village ^ qu'il y eut un procès-verbal de fait pa:r une e^èce de pro« cureur-fiscal du lieu. Vous pensez bien que le duc ,* mon grand-père, n'oublia pas de se faire donner uno copie de cet acte. Ayant aussi appris que quelques dames des environs, qui m'avaient estimée et caressée jusqu'à mon départ pour Paris avec la soeair du curé , pourraient parfaitement lui faire mon portrait, il leur rendit visite. Elles l'informèreM qu'ayant fait consulter les registres du nom des voyageurs , elles avaient appris que le monsieur et la dame inconnue» y étaient inscrits sous le nom du chevalier de Flacour, et de Julie M,*, ^qu'ils avaient pris cinq places, trots, pour eux et pour une petite fiUe, et deux autres pour un laquais et une femme de chambre. A peii^e le duc eut*il entendu prononcer le nom de Flacour, qu'il s'écria : Ah! c'fest mon fils, j'en suis très -persuadé* Cependant , pour n'avoir aucun doute sur cet article , . il résolut d'aller à Sens chercher le chanoine , qui
seul s'était sauvé de la fureur des voleurs. Cet ecclésiastique avait encore si présente l'idée de cette funeste aventure, qu'il fit un portrait très- ressemblant du chevalier de Flacour , de son épouse et de moi-, il ajouta que , malgré la jeunesse où j'étais alors, il me reconnaîtrait aisément , ayant remarqué que j'avais , aussi bien que mon père, une marque à côté de l'œil, droit, c'est-à-dire une fraise imperceptible, mais si parfaitement formée , que rien n'était plus facile que de me reconnaître à ce signe- Vous l'avez remarquée mille fois, madame, cette, jolie fraise, en m'assurant que c'était un agrément de plus pour mon visage. En un mot, ie duc fit tant de^ perquisitions, et prit de si justes mesures, qu'il fut absolument persuadé que j'étais sa petite-fille. Impa-, tient de me voir , il se transporte à Paris, et se Tend avec madame Varthon au monastère où elle avait laissé sa fille , et où ils croyaient me trouver. On ne peut nier^ madame, que ma rivale ne possédât de trèsbonnes qualités. Non, eUe n'était point méchante;; elle n'était qu'imprudente et amoureuse. On doit, même dire que sa tendresse pour M. de Valville était très-pardonnable ; vous l'avez connu en ce temps-là , madame; c'était le cavalier le plus accompli qu'il y, eût à Paris. La Varthon , surprise au possible de voir sa mère et de la savoir instruite de ses amours , ne put lui refuser l'aveu de ses intrigues avec Valville ; , or, cela ne pouvait se faire sans raconter jusqu'aux moindres particularités de mon histoire; et comme, elle rendait ititérieurement justice à ma droiture, à
mon bon cœur et à mes grâces, eUe attendrit de nouveau le duc son oncle, qui, ayant appris que je nétais plus dans ce couvent-, voulut aller sur l'heure chez madame de Miran, accompagne du chanoine, de sa nièce et de ma rivale, persuadé qu'il apprendrait de mes nouvelles. Arrivés ensemble chez madame de Miran , on leur apprit mon mariage avec Yalville , et on ajouta qu'on le bénissait dan^ une salle ou se trouvait une compagnie nombreuse et choisi^. Ce vénérable vieillard, ayant percé la foule pour être témoin de la cérémonie de mon mariage , sauta à mon cou en arrosant mon visage de ses larmes. Ah ! ma chère fille, s'écrie -t-il, reste malheureux d'un fils unique chéri , je vous retrouve enfin ! Que vous m'avez coûté de douleurs et de soupirs ! Là les sanglots lui coupèrent la parole. Jugez, madame, de mon étonnement-, vous pensez bien qu'il fut extrême. Tous les convives , attentifs à un événement si extraordinaire , ne purent refuser leur att^ition au récit que fit le duc. Le chanoine ayant confirmé que j'étais certainement la petite fille qui était dans le carrosse de voiture, il serait impossible d'exprimer la joie et les applaudissemens de toute la compagnie-, celle du duc surtout fut inexprimable 5 oui , j'entreprendrais en vain de peindre au naturel les transports de ce digne seigneur. Tendres embrassemens , ravissante joie , expressions touchantes, tout fut employé pour me donner des marques de sa tendresse. Je sentis aussi de mon côté certaines émotions de cœur si douces, que je me prêtai volontiers à ses excessives caresses.
Je passe légèrement sur cette heureuse entrevue ; les termes m'échappent pour en faire sentir toute la douceur.
La haute naissance et les grands biens que le duc de Kilnare possédait, et qui devaient me revenir après sa mort, me donnèrent de nouvelles grâces^ tout le monde avouait que je méritais un tel père ; mais tous n'étaient pas contens de cette étrange métamorphose. Ceux qui m'avaient méprisée et persécutée , avaient trop de confusion pour voir avec un œil indifférent une élévation aussi imprévue 5 je sentais parfaitement que leur orgueil en souffrait ; mais , bien loin de me prévaloir de cette mortification, je tâchais d'effacer par mes caresses le reproche intérieur qu'ils se faisaient à eux-mêmes. Enfin, je puis dire , sans vanité, que Marianne, petite-fille d'un duc, ne fut pas plus fière que Marianne inconnue et sans parens.
Cependant , madame , croirez-vous que , malgré ma conduite simple et telle qu'elle avait été jusqu'ici , M. de Valville me parut fâché , mais je dis très- fâché de la découverte de ma naissance. Il se persuada que la tendresse pourrait faire place à' l'ambition ] que mon grand-père , informé de son inconstance et des vifs chagrins qu'il m'avait fait essuyer, refuserait d'approuver notre hymen. Rempli de ces funestes pensées, une extrême tristesse s'empara de son esprit; ce changement ne m'échappa point 5 je voulus en savoir la cause ^ il obéit , et me communiqua ses soupr çons d'un ton si douloureux et avec un désespoir si marqué , que je m'écriai en pleurant amèrement : Ah !
36o LA VIE
cher ëpotnc, quelle injustice horrible me faites^vous! Est-il possible que vous ne connaissiez point encore mon cœur? Ne vous ai-je pas répété cent fois que ce n'est ni votre fortune ni votre naissance qui m'ont portée à vous aimer avec la dernière tendresse, mais uniquement votre personne et votrç mérite ? Soyez donc persuadé , je vous prie , que la plus brillante couronne de l'univers ne serait pas capable de me faire manquer à la foi que je vous ai jurée. Si je ne pouvais être à vous , je ne serais jamais à personne. Et, sans attendre sa réponse, je courus avec vitesse trouver le duc deKilnare, mon grand -père , qui était dans l'appartement de madame de Miran. Je me jetai à ses pieds , et lui fis un portrait si expressif de ma tendresse pour M. de Yalville , et des obligations que j'avais k madame sa mère, que le duc en fut attendri, et qu'il convint sur l'heure avec madame de Miran de me reconnaître pour sa fdie et son unique héritière. Je puis vous dire , madame , que jamais union n'a paru faite sous de meilleurs auspices; oui, je me flatte que l'amour a allumé le flambeau de l'hymen d'un feu qui ne s'éteindra jamais. Depuis cet heureux jour, nous avons vécu comme deux amans qui ne connaissent d'autre plaisir que de s'aimer , de se dire qu'ils s'aiment , et de se le répéter sans cesse. L'officier dont je vous ai parlé , qui m'avait fait des propositions de mariage , est presque toujours dans notre compagnie. Madame de Miran ne me perd pour ainsi dire jamais de vue , tant sa tendresse est extrême. Madame Dorsin ne saurait être deux jours §ans i|0us,
DE MARIANNE. 36i
ni nous sans dle^ En un mot , nous passons la vie la plus délicieuse qu'il soit possible d'espërer dans cô monde.
Telles sont^ madame, les aventures de ma vie 3 c'est une chose que vous avez exigée de mon açiitié ; soyez satisfaite , j'ai rempli fidèlement le plan que vous m'avez prescrit. Enfin, mon ouvrage est fini 5 voilà, sans doute, un livre de plus dans le nionde* Les jugemens que l'on en fera seront divers-, il choquera les uns , il satisfera les autres -, tout cela , selon la qualité de l'ouvrage.
Quand un livre serait mauvais, il risque , au moins pour un temp^y de passer pour bon, si Fauteur a,un parti formé dans la république des lettres 5 de même il risque de passer pour mauvais , quand même il serait bon , si Fauteur est inconnu. Quoi qu'il en soit, je vous ai donné mon histoire pour ce qu'elle vaut ; soit qu'elle plaise au public , soit qu'elle ne plaise pas , je serai très -contente si elle vous a amusée. Adieu, madame ; et tenez-moi compte de ma complaisance '.
■ Et tenez^moi compte de ma complaisance. Ces derniers mots semblent être une interpeUation de madame Riccoboni à ses lecteurs , dont eUe rëdame a juste titre la faveur, pour une tentatire qui leur épargne un des plus fâcheux desappointemens dont un lirre puisse être l'occasion , celui de roir une ayenture intéressante sHnterrompre au moment où l^n est le plus curieux d'en connaître la suite. Si nous avons cru devoir, par un esprit de justice trés-lëgitime quand il s'agit de l'honneur d'un écrivain tel que Marivaux , signaler les fautes où nous pensons qu'il ne serait point tombé, et que semble lui prêter son interprète , le même esprit de justice nous
fait troQTer an sincère plaisir à reconnaître qu'il est lionorable de saroir si bien imiter le style des autres, quand on a soi-même , comme madame Kiccoboni , un style digne d'être imite j et que si un des romans de cette dame ^tait rest^ Incomplet , il eût fallu an talent trés-dbtinguë poar lui rendre le même senrice <^'eUe a rendu à. notre auteur.