SECONDE PARTIE
Lia chasse y le billard et la comédie de Saint- Cyr partageaient les plaisirs innocens du roi. Il allait à Marly tous les quinze jours, et jouai l aux portiques, qui est un jeu de nouvelle introduction , où il n'y a pas plus de finesse qu à croix et pile. Le roi y était pourtant trèsr-vif. Monseigneur donnait un peu plus dans les plaisirs de la jeunesse; car il fut trois ou quatre fois au bal. Monseigneur en donna un; M. de Lia Feuillade en fit un autre d'une magnificence qui approchait de la profusion. Monseigneur avait fait une partie avec la princesse de Conti d'y aller; le roi ne l'approuva pas, disant que jamais on n'allait à ces sortes d'endroits qu'il
n*y eût quelque conte désagréable, et que le» femmes d'un certain air n'y devaient pas aller. Cela fit que la princesse, qui aime bien les plaisirs , s'en priva à son grand regret.
A Versailles il y en eut aussi : Monseigneur donna le sien au public; M. le duc et M. le prince de Conti en donnèrent aussi à Monseigneur. Il n'y eut point d'aventure remarquable : madame la comtesse du Roure s'y trouva; mais Monseigneur est un amant si peu dangereux , que l'on ne parla pas seulement de lui. Il n'y a que madame la daupfaine, qui se défie de la force de ses charmes, qui croie qu'il y ait autre chose que les lorgneries qu'elle lui voit; ainsi la pauvre princesse ne voit que le pire pour elle , et ne prend aucune part aux plaisirs. Elle a une fort mauvaise santé et une humeur triste, qui, jointes au peu de considération qu'elle a , lui ôlent le plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher presque à la première place du monde. Le goût de Monseigneur aux bals est de changer souvent d'habit, par le seul plaisir de n'être pas reconnu, et de parler à des personnes indifférentes. Les bals de la cour étaient si tristes, qu'ils ne commençaient qu'à près de minuit, et ils étaient toujours finis avant deux heures. La princesse de Conti ne s'y masquait que pour un moment.
Elle a des yeux qui la font reconnaître de tout le monde y et ces yeux-Ià y quelque beaux qu'ils soient y s'ils lui donnaient le plaisir de les entendre admirer, faisaient éloigner les personnes ipii l'auraient pu amuser, par la peur d'avoir le lendemain une affaire auprès du roi. Ainsi la pauvre princesse n'y prenait guère de plaisir, et Monseigneur était assurément celui qui s'y attachait le plus, sans prendre d'autre plaisir que celui du bal.
Les plaisirs n'étaient pas assez^ grands pour empêcher que Ton n'eût beaucoup d'attention aux affaires de la guerre. Vers ce temps-là , M. de Bavière vint sur le Rhin, à l'heure que l'on s'y attendait le moins, pour reconnaître un peu le pays où il devait faire la guerre l'été , et pour se montrer à ses troupes. Il vint se faire tirer du canon à toutes les places que nous tenions , et s'avança avec beaucoup d'escadrons à la portée d'Heidelberg. Il se retira après s'être monti*é, et laissa un poste retranché à un quart de lieue de la ville : mais il n'y demeura pas long-temps ; carMelac, qui est un vieux officier de cavalerie, sortit sur lui avec de la cavalerie, des dragons et des grenadiers en croupe. On entra trèsvigoureusement dans le retranchement, et on tua beaucoup d'ennemis. Ce fut une assez jolie action.
Le maréchal de Lorge partit dans ce temps-là pour s'en aller commander en Guyenne , et le maréchal d'Estrées pour s'en aller commander sur les côtes de Bretagne. On fit marcher des troupes de tous ces côtés-là , parce qu'on avait une très-grande appréhension que les Anglais ^ joints aux Hollandais y ne fissent des descentes; et cela était sûr, pour peu que les affaires d' Angleterre allassent au gré du prince d'Orange.
Vers les derniers temps du carnaval ^ lorsque les beaux jours commençaient ^ le roi voulut faire voir son jardin et toutes ses fontaines au roi d'Angleterre avant son départ : car le passage de ce prince en Irlande commençait à être certain. On avait déjà nommé les officiers qui y devaient passer avec lui; et^ comme charité bien ordonnée commence par soi-même, ceux que l'on nomma étaient d'une habileté très-médiocre. On retira beaucoup de vieux officiers, de qui l'on croyait que l'âge avait diminué la force et le courage, des postes où ils étaient, pour en mettre de plus jeunes , en cas que les places fussent attaquées ; et on les fournit généralement de ce qui était nécessaire. Calais, entre autres, fut celle pour laquelle on eut plus de peur. Aussi y fit-on travailler très-vigoureusement , et l'on y mit deux ou trois commandans pour se succéder les uns aux autres, en cas
qall y arrivât quelque chose. Il semblait enfin que tout le monde attendait avec une grande impatience de sayoir sa destinée.
Mais sur quoi Ton était encore plus impatient , c'était sur les pensions qui ne se payaient point du tout. La plupart des; officiers n'avaient pourtant que cet argent de sur et de solide»
Cela faisait appréhender la continuation de la guerre , quoique d'abord on l'eût souhaitée démesurément ; car il paraissait certain y que ^ puisque après dix ans de paix ^ ou peu s'en fallait, et le roi jouissant d'un aussi grand revenu y on ne trouvait pas un sou dans ses coflres j deux ans de guerre mettraient un. tel désordre dans les finances y que l'on serait obligé de prendre le bien de tout le monde* Pour trouver de l'argent y <m commença par créer daox charges de trésorier de l'^par^e. On obligea Bremont et Brunet, qui étaient les financiers les plus à leur aise, de prendre ces charges* C'était une taxe fort honnête : il leur en coûtait à chacun sept cent mille livres. Ensuite on créa six nouvelles charges de maiU*e des requêtes , que l'on vendit deux cent mille francs chacune. On rechercha les partisans y dont on tira beaucoup d'arg^it, M. Betan fut un des plus recherchés, et il paya quatre cent mille francs. Les viU^ firent d^ présens considérables au roi ;
celle de Toulouse commença, et lui donna cmt - mille écus| celle de Paris suivit son exemple peu de temps après , elle donna quatre cent mille francs ; et puis celle de Rouen donna aussi cent mille écus. Le roi reçut ceux qui lui venaient porter la parole de ces présens avec une douceur et une humanité qui les payaient assez de leur argent.
On avait averti , il y avait déjà quelque temps, le maréchal de Duras qu'il fallait qu'il songeât à partir. Les ennemis se remuaient beaucoup sur le Rhin. Il y en arrivait tous les jours, et l'on était dans de grandes appréhensions à la cour, que la paix de l'Empire ne se fit avec le Turc, et que tous les effi>rts ne tombassent de ce eôté-là. Le maréchal sut proBter de l'occasion : il remplissait la plus grande place de l'état, et il n'avait jamais roulé sur M. le prince et sur M. de Turenne d'aussi grandes affaires qu'il en allait rouler sur lui. De plus, il souhaitait passionnément l'établissement de sa famille avant sa mort, sans quoi, son fils demeurait un très- médiocre gentilhomme de quinze mille livres de rente au plus. Mademoiselle de LaMarck,qui était le plus grand pai*ti de France, était déjà trop âgée pour une fille, car elle avait passé trente ans; mais l'incertitude de sa mère en était cause. Il y avait eu des propositions
très-àyancées^ entre autres son mariage avait presque été fait l'année précédente avec le duc d'Estrées. Rien n'était plus sortable ^ et cependant cela fat rompu tout d'un coup. Tout nouvellement son mariage avait presque été conclu avec le comte de Brione , fils aine de M. Le Grand y que la naissance et les établissemens de son père rendaient le parti de France le plus considérable. L'affaire avait été si avancée ^ que les deux partis l'avaient publiée faite ; mais cela s'était rompu ^ et même avec beaucoup d'aigreur des deux côtés. On proposa donc au maréchal de Duras de faire épouser mademoiselle de LaMarck à son fils y s'il pouvait avoir le duché passé au parlement. Il se servit de la conjoncture; il obtint du roi le duché à cause du mariage , et la 'fille à cause du duché; ainsi, quelque disproportion d'âge qu'il y eût, car le fils.de M. de Duras n'avait que dix-sept ans, le mariage se fit , au grand contentement du maréchal de Duras , de voir son fils si bien établi ; et à celui de la fille , d être mariée et d'avoir pour mari un aussi joli garçon que le petit Duras : c'était de tous les jeunes gens le plus joli et- le mieux fait.
Vers là fin du carnaval (il n'en restait plus que trois jours, qui. étaient destinés à passer en cérémonie, c est-à-dire un jour un grand sou-
per dans rappartement du roi , et le mardi-graâ un giîaind bal, eiî masque, dans le grand apr partement), Ion apprit la mort de là reine d'Espagne, flUe de Monsi^inr. Toute la cour en fut affligée , et cela retrancha les plaisii*s sérieux dont je viens de parler. La nouvelle en vint le soir assez tard. M. de Louvois, qui est tou^ jours mieux informé de tout que IVI. de Croissi , quoique celui-ci ait les affaires étrangères , vînt rapprendre au roi, une demi-heure avant que M. de Croissi eût reçu son courrier. Le roi n'en voulut rien dire à Monsieur^ le soir, et ne le dit à personne ; mais le lendemain , à son lever, il le dît tout haut; et, quand il fut habiHé, il se transporta à lappartement de Motisieur, le fit éveiller, et lui apprit cette triste nouvelle. Monsieur en fut affli^ autant qu'il est capable de l'être. Dans le premier mouvement, ce fbrent des transports , et quatre ou cinq jours après tout fut calme. Monsieur l'aimait naturellement; mais il était encore plus flatté de voir sa fille reine , et d'un aussi grand royaume que l'Espagne. A la vérité, la manière dont elle mourut ajoutait quelque chose à la douleur de Monsieur; car elle mourut empoisonnée. Elle ep avait toujours eu du soupçon , et le mandait presque tous les ordinaires à Monsieur. Enfin , Monsieur lui avait envoyé du contre-poison , qui
arriva le lendeiHaia.de «a mort. Le roi d'Espa*r gae aimait passionnément la reine; mais elle avait conservé poar sa patrie un ammir trop violent pour une personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyait (pi'elle gouvernait son mari , et qfi'aj^remment , si elle ne le mettait pas dans les intérêts de la Brance, tout au moins rempèchcEait-ellè d*être dbus des intérêts contraires ; ce conseil , dis-je , ne pouvant souffrir cet empire , prévint par le poison l'allianee qui paraissait devoir se faire. La reine fiit empois sonnée, à ce que l'on a jugé, par une tasse de chocolat. Quand on vint dire à Tambassadeur qu'elle était malade, il se transporta au palais; mais on lui dk que ce n'était pas la coutume que les ambassadeurs vissent les reines au lit. U &llut qu'il se retirât, et le lendemain on l'aoH voya quérir dans le temps qu'elle commençait à n'eu pouvoir plus. La reine pria l'ambassadeur Rassurer Monsieur cpi'eUe ne songeait qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois cgï'elle tiiôurait de sa mort naturelle. Cette préûâufiou qu'elle prenait augmenta beaucoup les soupçons, au lieu de les diminuer. Elle mourut plus âgée de six mois que feue Madame, qui était sa mère, et qui mourut de la même mort, et eut i à peu près , les mêtties accidens. > Cette princesse laissa, prtr son testament, au roi son
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mari y tout ce qu'elle lui put laisser, donna à la duchesse de Savoie, sa sœur, ce qu'elle avait de pierreries, avec une garniture entière de toutes pièces, et à M. de Chartres et à Mademoiselle ce qu'elle avait apporté de France.
Dans le temps que la reine d'Espagne mourut^ on assurait qu'il allait se faire un échange de places considérables de Flandre , qui nous étaient nécessaires , contre les places de Catalogne. Cet échange ne devait pas être à perpétuité; mais il servait de gage de fidélité entre les deux rois* Tout cela fut démanché par la mort de la reine* On envoya ordre à l'ambassadeur de se retirer le plus tôt qu'il pourrait.
Pendant ce temps-là, le roi d'Angleterre songeait à son départ pour l'Irlande. M. de Tirconel, qui en était le vice-roi , lui manda qu'il croyait que sa présence était nécessaire. Cela fut fort débattu dans le conseil. Enfin, on jugea à propos que Sa Majesté britannique s'y en allât incessamment. Elle fit partir le duc de Berwick , un de ses enfans naturels, avec ce qu'il y avi^ ici d'Anglais , d'Écossais et d'Irlandais , pour se rendre à Brest , où ils devaient s'embarquer. Les officiers généraux que l'on avait nommés pour servir avec lui s'y rendirent aussi. M. de Lausun avait envie d'y suivre le roi d'Angleterre ; mais il voulait faire ses conditions bonnes. Les minis-
très n'étaient poinrtachés de le voir partir; ils appréhendaient toujours le goût naturel que le roi avait eu pour lui. Ils opinèrent fort à ce qu'il suivît le roi d'Angleterre; mais, quand il fut question de partir, il demanda qu'on le fit duc , et en fit^la première proposition à M. de Seîgnelay, pour la porter au roi. M. de Seignelay lui dit de bien songer à ce qu'il faisait. Le roi reçut très -mal cette proposition, et, quand Lausun parla au roi , Sa Majesté lui répondit très -rudement. Lausun s'excusa, en disant que le roi d'Angleterre lui avait dit de le faire , et prévint le roi et la reine d'Angleterre, afin qu'ils dissent la même chose au roi; ce qu'ils ne manquèrent pas de faire l'un et l'autre . M. de Lausun s'étarit vu refusé , ne voulut plus aller en Irlande, et trouva que ce voyage ne lui convenait plus. On nomma Rosen pour y aller en qualité de lieutenant général. Les autres officiers que l'on y avait envoyés étaient Maumont, capitaine aux gardes, pour maréchal de camp ; Pusignan , colonel du régiment de Languedoc, pour brigadier d infanterie; Lesy-Girardin, brigadier de cavalerie; et Boeslo, capitaine aux gardes, pour major général. Ils étaient tous fort honnêtes gens, mais des plus médiocres officiers des troupes du roi. Le seul Rosen, qui est Allemand, était celui sur
qui Y on pouvait se confier pour faire tenter quelque chose par lui. Avec cela , Ton envoya cent capitaines et cent lieutenans des corps qui n'étaient pas destinés à servir en campagne , et deux cents cadets. Cela ne laissait pas d'être considérable , et pouvait en peu de temps servir à discipliner des troupes. On travailla à l'équipage du roi d'Angleteri*e. Le roi lui fit tenir prêt tout ce qui lui était nécessaire^ et aveo profusion , meubles , selles , housses ; enfin , tout ce que l'on peut s'imaginer au monde : le roi lui donna mén^e sa cuirasse.
Le roi d'Angleterre voulut, avant que de par* tir, laisser quelque marque à M. de Lausun de sa reconnaissance. Sa Majesté britannique vint à Paris faire ses dévotions à Notre-Dame, et y donna à M. de Ls^usun l'ordre de la Jarretière* En le lui donnant, il mit à son ruban bleu une médaille de Saint-Georges enrichie de diamans , qui était la même que le roi d'Angleterre, qui eut le cou coupé, avait donnée à son fils le feu roi, en se séparant de lui : les diamans en étaient trés-considérables. Comme il n'y a que vingt-cinq personnes qui aient cet ordre, il n'y en avait qu'un de vacant, qui était celui de l'électeur de Brandebourg : le roi le donna ici à M. de Lausun , et le prince d'Orange le donna en Angleterre à M. de Schomberg, à quoi il
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ajcmta ringt mflle écus de pension , avec la charge de grand-maitre de l'artillerie du royaume. Il dispensa beaucoup d'autres grâces à ceux qui Pavaient suiri.
Le roi d'Angleterre, après avoir donné l'ordre à M. de Lausun , alla diner chez lui avec le nonce du pape, qui résidait à sa cour, M. l'archevêque de Paris et beaucoup d'autres gens.
Ses amis les jésuites y vinrent lui dire adieu. Ensuite il alla chez des religieuses anglaises , où il toucha des écrouelles , qu'il ne touche , et dont il ne prétend guérir qu'en qtialité de roi de France. Il vint ensuite voir Mademoiselle au Luxembourg, qui n'allait point à la cour, parce qu'elle était fort mécontenté du roi, sur le sujet de M. de Lausun. Elle prenait le prétexte de la mort de madame de La Menuille, qui était morte de la petite vérole, dans sa maison de la ville à Versailles. Il est vrai qu'elle en était tombée malade dans le château au sortir de chez Mademoiselle. Le ix)id' Angleterre alla aussi aux filles de la Visitation de Chaillot, qui étaient ses amies du temps qu'il avait demeuré en France, parce que la reine d'Angleterre , sa mère , y faisait d'assez longs séjours, et il repassa ensuite par Saint- Cloud, pour faire compliment à Monsieur sur la mort de la reine sa fille , et pour voir Saint- Cloud, qu'il n'avait jamais vu. De là, il alla â
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Versailles dire adieu au roi , et s'en retourna à Saint -Germain, où il faisait son séjour ordinaire. Le lendemain, le roi lui alla aussi dire adieu à Saint-Germain. Leur séparation fut fort tendre. Le roi dit au roi d'Angleterre , que tout ce qu'il pouvait lui souhaiter de meilleur, était de ne le jamais revoir. Il nomma M. d'Avaux pour le suivre comme ambassadeur, et le comte de Mailly, qui avait épousé une nièce de madame de Maintenon, pour l'accompagner jusqu'à Brest , où il s'embarquait. La reine d'Angleterre demeura avec son fils, le prince de Galles, à Saint-Germain , et pria qu'on ne lui allât faire sa cour que les lundis, trouvant qu'il ne lui était pas convenable de se livrer beaucoup au public, dans le temps que, selon les apparences, son mari allait essuyer de grands périls. Le roi d'Angleterre alla en chaise jusqu'à Brest; mais sa chaise se rompit à Orléans; les gens superstitieux trouvèrent cela de mauvais augure. Il arriva un autre malheur à son équipage , qui s'était embarqué. U y eut un bateau qui se rompit contre les arches du pont de Ce, et un de ses valets de garde- robe, nommé la Bastie, qui était celui qui l'avait toujours suivi fidèlement, se noya. Il prit, à sa place, un des valets de chambre de Mailly. Sa Majesté britannique arriva à Brest , sans avoir souffert d'autre
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accident. Elle y trouva une escadre de treize vaisseaux toute prête à la transporter ; mais le temps fut si mauvais , qu'il fallut demeurer un assez long-temps à Brest. Le vent ayant tourné , le roi s'embarqua ; mais à peine l'était-il que y dans le moment^ il changea si bien, qu'il fallut rentrer dans le port. Comme il y rentrait, un autre vaisseau , qni sortait à pleines voiles, vint donner sur celui| du roi d'Angleterre , et ce prince courut grand risque, sans l'habileté du capitaine , qui , dans le moment , fit faire une manœuvre excellente, et le vaisseau du roi en fut quitte pour le mât de beaupré qui fut rompu. Après que le grand deuil de la reine d'Espagne fut passé, on recommença les comédies, et l'on croyait que les appartemens recommenceraient aussi ; mais le roi retrancha ses plaisirs , et dit qu'il avait beaucoup d'affaires , que l'heure des appartemens était celle qui lui convenait le plus pour travailler , et qu'il aimait mieux employer le beau temps à aller à la chasse. Ainsi ce fut là une occupation de moins pour les courtisans. M. de Duras partit alors avec Chanlay , pour se rendre sur les bords du Rhin , et prendre toutes les mesures pour la campagne. Il y avait de temps en temps de petites escarmouches entre les troupes du roi et celles dés Allemands, et le plus souvent nous
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n'y trouvions pas notre avantage. On jugea que Ton ne pourrait pas soutenir les places du pays de Cologne^ qui étaient Nuits, Kayserswerd^ Lintz et Rhinberg : le roi avait besmn de set troupes y et ne lés voulait pas exposer sans en tirer quelque avantage , outre que les places étaient si mauvaises , que la prise en était sâre« Le départ du roi d'Angleterre pour l'Irlande ne laissa pas une grande espérance au roi de le voir remonter sur le trône. Il n'avait pas été long-temps en France sans qu'on le connût tel qu'il était : c'est-à-dire , un homme entêté de sa religion , abandonné d'une manière extraordinaire aux jésuites. Ce n'eût pas été pourtant son plus grand défaut à l'égard de la cour ; mats il était faible, et supportait plutôt ses malheurs par insensibilité que par courage , quoiqu'il fui né avec une extrême valeur, soutenue du mé^ pris de la mort , si commun aux Anglais. Cependant c'était quelque chose qu'il eût pris ce parti-là. On en était dé£ut en France ; et y selon les apparences , les troupes que le prince d'Orange s'était engagé d'envoyer sur les côtes pour faire une diversion, allaient passer en Irlande. On donna donc à Sa Majesté britannique une escadre de dix vaisseaux, et il arriva enfin heureusement en Irlande avec beaucoup d'officiers français, et avec tous les Anglais et Ir-
landais qui Tétaient venus trouver, ou qui avaient demeuré en France. Le roi les fit conduire tous à Brest par différentes routes , à ses frais , et ils y firent un désordre épouvantable. lie roi d'Angleterre , qui avait été homme de mer, étant duc d'Yorck, ne fut pas content de la marine , eè le manda au roi : cela donna des vapeurs à M. de Seignelay, Il y eut des ordres pour faire conduire à Brest toutes les choses nécessaires pour l'Irlande : elles y furent expédiées avec promptitude et en grande quantité, parce que M. de Louvois s'en mêla. On y envoya aussi tout ce qui était nécessaire pour un corps raisonnable de cavalerie, et pour armer l'infanterie. L'armée du roi d'Angleterre produisit une grande joie en Irlande dans l'esprit des peuples : il y avait un temps infini qu'ik n'en avaietit vu , et ils étaient comme les esclaves des Anglais. Le roi leur conserva leurs pri-^ viléges , les augmenta même, et confisqua aux catholi(Jues les biens que l'onr avait autrefois confisqués aux grands seigneurs de la religion anglicane. Il fit Tirconel duc , pour le récompenser du soin qu'il avait pris de lui conserver cette île , et de sa fidélité personnelle.
La mort de la reine d'Espagne avait entièrement indisposé la cour du Roi Catholique contre la France. La passion que ce prince avait pour
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son épouse l'avait empêché de se déclarer contre nous, malgré les menées de la cour de l'empereur, qui tenait auprès du Roi' Catholique l'homme d'Allemagne qui avait le plus d'esprit : c'était M. de.Mansfeld , qui avait épousé mademoiselle d^Aspremont , veuve du duc de Lorraine^ et qui était maître de l'esprit du conseil é'Espagne. On sut à la cour à quoi l'on devait s'attendre des Espagnols, et Ton prévint leurs desseins en leur déclarant la guerre. On ordonna à Rebenac^ ambassadeur en Espagne , de revenir incessamment , et tout fut fini de ce côté-là.
La cour était fort occupée pour les affaires de la guerre. Il y avait peu d'argent ; il en fallait beaucoup ; et le contrôleur général était homme peu capable et peu stylé à son emploi. Il fallait que M. de Louvois, qui l'avait porté à celte place ^ l'y soutint , et travaillât pour lui; et luimême avait déjà tant d'affaires , qu'il était étonnant comment il n'y succombait pas. Cependant il n'y avait point à reculer; il fallait cheminer , quoi qu'il en fût ; car les ennemis se préparaient très-fortement. On fit la destination des armées : il y en devait avoir une en Allemagne , commandée par M. de Duras; une en Flandre , par le maréchal d'IIumiéres ; une en Roussillon , par M. de Noailles , gouverneur de la province ; et une au milieu de la
France , pour prévenir les désordres dont on était menacé par les gens de la religion^ et aussi pour qu'elle pût être transportée en quelque endroit que ce fût , en cas que les ennemis fussent assez forts pour faire une descente. Pour le roi y il demeurait à Versailles , afin d'être toujours dans le milieu du royaume , et , de là , pouvoir plus aisément donner ses ordres partout. On envoya M. le maréchal de Lôrge com- . mander en Guyenne ; M. le maréchal d'Estrées , dans les deux évêchés de Saint-Pol et de Cornouailles en Bretagne , où les ennemis pouvaient plus aisément faire des descentes ; M. de Chaulnes dans le reste de la Bretagne ^ qui était «on gouvernement; M. de La Trousse, en Poitou et pays d'Âunis^ quoique Gdcé, qui était gouverneur de la province, y fût actuellement; mais , afin de lui faire supporter plus patiemment ce désagrément, on le fit maréchal de camp. On laissa le commandement de la Normandie aux lieutenans généraux de la province, Beuvron et Matignon , gens de qualité , et hon^ nétes gens, mais fort peu capables pour la gnenre. Beuvron était frère de madame d'Arpajon, que madame de Maintenon avait faite dame d'honneur de madame la dauphine. Les Beuvron s'étaient attachés à madame de Maintenon ; cela suffisait pour ne point recevoir de
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dësagrëinent , et Ton ne pouvait pas bien traiter Tim sans faire le même traitement à Tautre.
Beuvron , dont je parle ^ était beau-frére de M. de Seignelay, et faisait fort bien sa charge quand il n'y avait rien à faire. On lui donna La Hoguette , officier des mousquetaires , pour maréchal de camp , qui était celui sur lequel rou^ laient les affaires de la guerre. On mit , pour commander en Languedoc , Broglio , lieutenant général , parce qu'il se trouvait beau-frère de rintehdant , qui était homme d'esprit , et en qui la cour avait beaucoup de confiance* On laissa en Provence Grignan , lieutenant du roi de la province, qui y avait toujours bien fait ce qu'il avait à feire. En Dauphiné, Ton y mit Lassai , maréchal de camp , qui était d'une fa* mille de robe, mais qui avait toujours eu là réputation de bon officier. En Béam , on envoya le duc de Grammont , pour représenter seulement ; car l'on savait bien qu'il n'y avait rien à faire. Telle était la disposition des commandemens. On changea beaucoup de gouverneurs de villes particulières , parce qu'ils étaient trop vieux f et que les affaires présentes demandaient des gens un peu plus actifs qu'ils ne pouvaient être. On fit foire le tour du royaume à M. de Vauban , pour visiter les places maritimes, qui étaient en fort mauvais état , parce qu'elles n'é-
(aient pas du district de M. de Louvois; outre que, tandis que la France n'avait'point d'affaire îivec l'Angleterre, il ne pouvait rien arriver de mauvais de ce côté-là. Cependant l'on y fit' travailler très-vigoureusement. La Rochelle fut en fort peu de temps mièe en bon état : on travailla à Bordeaux , et Brest fut mis en représentation de défense; car la place vaut si peu dé chose par sa situation , que rien ne la peut rendre bonne. M. de Vauban ordonna aussi des redoutes le long des cotes , dans les endroits où l'on pouvait faire des descentes, et fit planter des psdissade$, en manière de cheval de frise, le long des rivages de la mer. On posta beaucoup de pièces de canon , selon la situation des endroits , pour battre les batimens qui pourraient tenter la descente. Enfin, toutes les côtés furent , au mois de mai , en état de défense. On déclara la guerre au prince d'Orange et aux Anglais qui l'avaient suivi , et qui avaient contrit bué à chasser leur prince naturel; on fit marcher des troupes aux endroits de France où l'on croyait en avoir le plus de besoin : tout en fourmillait, depuis le Béarn jusqu'à la Normandie.
Cependant chacun , à la cour, songeait à son départ. Le prince de Conti, qui n'était pas encore rentré dans les bonnes grâces du roi , lui avait demandé , dans le commencement de l'hiver, et
avec instance ^ un régiment : le régiment lui fut reftisé. Il demanda ensuite d'être brigadier, croyant qu'un régiment tirait à conséquence , parce que l'on s'y fait des créatures : sa demande hii fut au$si refusée. Enfin , il demanda d'aller volontaire dans l'armée d'Allemagne : on ne lui put refuser; et il se prépara à y aller avec M. le duc, qui ftit prêt à n'y avoir non plu» aucun commandement ; car l'on mit son régi-e ment d'infanterie dans Bonn , et celui de cavalerie aussi; et, quand il s'en plaignit , on dit que c'était la faute de M. de Sourdis, à qui l'on avait mandé d'y mettre un régiment de dragons , et qu'il avait lu Bourbon, On crut que l'on ne pourrait pas aisément tirer le régiment de Bourbon de Bonn , on lui donna un brevet pour commander le régiment de Condé.. Cependant ^ à la fin , on l'en tira , et il servit à la tète de son régiment. M. du Maine, qui devait aussi servir en Allemagne , n'y fut pourtant pas employé. On fit venir son régiment en Flandre ; ' mais y en entrant en campagne , on lui donna une brigade à commander, pendant que les princes du sang avaient à peine la simple permission de ^rvir : encore fiit-ce beaucoup, que l'on leur épargnât le désagrément d'être dans la inème armée.
Vers ce tempsi-là, il ne se passa rien de con-
sidérable à la cour , que le combat du comte de Brionne avec Haùtefort - Saint - Chamand , qui était exempt des gardes du corps , honnête garçon , et assez bien traité de tout le monde. Il avait, chez madame la princesse de Cohti , la fille du roi , une sœur qui était fort laide ; cependant , elle se fit aimer du comte de Brionne , et cette passion dura fort long'temps. Ils se brouillèrent et se raccommodèrent plue d'une fois , comme il arrive dans toutes les passions. Enfin , la demoiselle , que l'exemple de la comtesse de Soissons avait gâtée , comme bien d'autres, qui croyaient que l'on ne les aimait que pour les épouser , parla de mariage. Je crois que le comte de Brionne le sut : il s'en moqua. Le frère , en sortant du coucher de Monseigneur , attaqua le comte de Brionne de conversation. Ils allèrent sur le bord de l'étang auprès de Thôtel de Soissons , qui était un chemin peu passant , surtout à l'heure qu'il était , et ils s'y battirent. Haùtefort fut blessé d'abord ; mais il donna un coup d'épée dans la cuisse du comte de Brionne , et lui laissa son épée. Le coup de Haùtefort ne l'empêcha pas de paraître encore le soir ,• mais le lendemain tout se sut. Le grand prévôt fit des informations. Haùtefort s'écartî^ , et fut cassé ; on fit si bien , que cela ne passa pas pour duel. Le parlement en prit
eonnaissance y et on les mit tous deux en pri^ son y le comte de Brionne à la Bastille, et Tautre à la Ckmciergerie. La demoiselle alla j du château ou elle demeurait, à l'hôtel de Conti. Elle fut trois semaines ou im mois sans paraître ; ensuite elle revint j et voulut faire comme auparavant. On lui dit de se retirer. EUe se mit dans le Port-Royal.
Il partit y dans ce temps-là , un secours considérable pour rirlande. Il y eut une escadre de vingt-deux ou vingt-trois vaisseaux , commandés par le comte de Chàteau-Regnault, qui sortirent de Brest avec beaucoup de bâtimens de charge , tous chargés de ce que l'on avait pu assembler j depuis trois ou quatre mois, de choses nécessaires à une armée. Le prince d'Orange avait aussi mis une flotte en mer , inférieure de deux ou trois vaisseaux à celle du roi. Cette flotte était commandée par Herbert, dont la réputation et la capacité étaient beaucoup supérieures à celle de M. de Château-Regnault. On voulait aller débarquer à Kinsale , petit port d'Irlande , où le roi d'Angleterre avait descendu quand il était arrivé dans l'ile ; mais Ton apprit que les ennemis étaient postés à portée de là. On tint conseil de guerre : on trouva le hasard trop grand de faire un débarquement à la vue Ai^ ennemis ; on prit donc
le parti d'aller chercher un autre port à l'occident de rirlande ; on le trouva propre , et on travailla aved beaucoup dé vitesse au débarquement à la baie de Bantry, Gomme il n'y avait plus que deux brûlots à décharger , les ennemis parurent : on appareilla pour aller audevant d'eux ; on se canonna beaucoup , mais on ne s'approcha guère. EnGn , les ennemis prirent le large , et voilà ce que l'on appela un combat gagné. Herbert s'y trouva blessé, et les ennemis confessèrent que y si l'on avait voulu , ou aurait mis leur flotte hors d'état de servir, et qu'on leur aurait pris quelques vaisseaux , quoique les Anglais soient beaucoup meilleurs voiliers que les nôtres* M. de Château- Regnault se contenta d'avoir fait heureusement son débarquement , et d'avoir par devers lui ridée ou la représentation d'une bataille gagnée. 11 s'en revînt content avec un bon vent à Brest , ayant fort peu de monde de tué , et un seul de ses vaisseaux incommodé , qui était celui qu'avait Coetlogon , dont la dunette et la galerie avaient sauté en l'air. Quand le comte de Château - Regnault fut arrivé , il envoya son neveu à la cour. D'abord , la joie y fut grande ; mais deux ou trois jours après , que chaque officier général ; et les plus éveillés des particuliers eurent envoyé des relations , on ne
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fut plus du tout content. lis se jetaient la faute les uns sur les autres , de ce que l'on n'avait pas davantage battu les ennemis ; aussi en eurentils tous des réprimandes de la cour.
Cependant , cm travaillait dans les ports avec une grande activité à mettre une grosse flotte en mer; on travaillait aussi à Toulon , où l'on devait mettre vingt-deux vaisseaux , à ce que Ton disait , pour la Méditerranée. A Brest et à Rochefort , on en devait mettre plus de quarante. On envoyait courriers sur courriers à Brest, pour faire avancer; et cependant, cela allait avec une lenteur extraordinaire. M. de Seignelay faisait marcher Bonrepos , son premier ministre, et tout manquait.
Malgré cela ^ il y avait déjà quelque temps que M. de Duras avait eu ordre de partir pour se rendre en Allemagne , sur ce que les troupes de l'empereur et celles de l'électeur de Bavière avaie nt marché sur le Rhin. Elles s'étaient déjà saisies des postes que les troupes du roi avaient ahandonnés de l'autre côté , et commençaient à se retrancher dans une ile dans le Rhin , entre Philisbourg et le Fort-Louis , qui en otait la communication. Us nous eussent trop incommodés, s'ils s'y fussent établis. Ils avaient encore un poste fort considérable à portée de là, qui était Hausen, où Je prince Eugène de
Savoie avait pris poste avec beaucoup de troupes. Le reste de leurs troupes s'étendait dans le Wirtemberg, et dans le petit état de M. de Bade-Dourlac jusqu'à Huningue* On avait grand peur qu'ils n'attaquassent cette place, qui est fort voisine des Suisses ; et l'on n'était pas encore trop sûr de leur amitié. Le parti des ennemis y était très-puissant ; la religion mettait entièrement contre nous les cantons protestans. Le nonce du pape affectait de persuader aux catholiques que cette affaire-ci n'était point une affaire de religion , et se servait de toutes sortes de raisons pour les mettre contre nous. De plus, nous avions déjà souvent abusé de leur bonne foi. Enfin , tout les portait à nous devenir contraires ; et , quoique les levées eussent été faites l'hiver, comme nous les souhaitions, cependant nous étions peu certains de leur amitié. On avait fait revenir Tamboneau, qui y était ambas- 3adeur, il y avait déjà quelque temps , parce qu'il parlait beaucoup , et ne faisait que peu de chose. A sa place , on y avait envoyé M. Amelot , qui n'était pas un homme tout-à-fait consommé dans les négociations ; mais aussi , il avait un esprit plus posé , plus froid, et par conséquent plus convenable à l'humeur et au naturel des Suisses. Peu de temps après qu'il y fut , il renvoya le traité ratifié , et scellé de tous les cantons. Si
noua eussions encore eu les Suisses contre nou^ , il eût été bien difficile de résister , parce que c'est rentrée de France la moins fortifiée. Nous n'avions plus alors dans l'Europe que le Danemarck, qui fût notre allié; mais il était trop séparé de nous, pour se pouvoir soutenir Tun l'autre. Tous ses voisins étaient ligués contre lui, et parce qu'il était allié de la France , et parce qu'il s'était saisi des états du duc de Holstein- Gottorp , par droit de bienséance. Mais ce seul allié, nous le pouvions perdre encore : les intérêts de son frère, le prince Georges , qui naturellement devait succéder au prince d'Orange , parce qu'il avait épousé la seconde fille du roi d'Angleterre, et que le prince d'Orange n'avait point d'enfant , le pouvaient détacher en peu de temps de l'alliance qu'il avait avec le roi.
Le projet de la campagne fut trés-sage. Les ministres supposaient que tant de diiTérens princes ne pouvaient pas demeurer long-temps unis. La plus grande partie de ceux d'Allemagne sont très-pauvres, et ne peuvent subsister, quand ils ont des troupes, que par les quartiers d'hiver qu'ils prennent, ou dans le pays' ennemi, ou les uns sur les autres. Le roi était bien sûr qu en ne hasardant rien , les ennemis ne pouvaient pas prendre de quartiers dans son pays. En Allemagne, il y avait les
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pays des princes ecclésiastiques^ qui, cFordtnaire^ fournissent les quartiers aux princes protestans : nous tenions la plus graûde partie des trois électorats; le roi avait Mayence fet toutes les petites villes qtii en dépendent endeçà du Pihin ; le pays de Trêves était au moins partagé, car le Mont-Royal d'un côté, et Bonn de Vautre , nous laissaient un grand terrain à notre disposition. A la vérité, les ennemis avaient Coblentz, que l'on avait manqué l'hiver dernier. Pour celui de Cologne , nous étions maîtres des quatre places fortifiées de l'électeur , qui étaient Bonn , Rhinberg , Nuits et Kayserswerd. On avait abandonné Nuits au commencement de l'hiver ; et ce fut en se retirant que les ennemis battirent la garnison, et que M. de Sourdis, qui commandait dans tout ee pays, la laissa battre, et s'enfuît. Kayserswerd demeura sous le commandement de Marconié : c'était une mauvaise place, d'où l'on retira toute la garnison française , pour y en laisser une allemande. M. de Furstemberg avait mis dans Rhinberg un Allemand, domestique de feu M. l'électeur de Cologne, en qui il avait beaucoup de confiance ; mais l'Allemand le trahit , et , avant le commencement de la campagne , prêta serment à M. le prince Clément, concurrent de M. de Furstemberg pour Télectorat de
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Cologne y et appuyé par les bulles du Saint Pèrf ^ Dans Bonn y on avait mis huit bataillons de campagne, un régiment de cavalerie , et un de dragons : Asfeld commandait, et on lui avait donné de bons officiers subalternes. Mayence était garni à foison; on y avait mis le marquis d'Huxelles pour y commander. M. d'Huxelles était l'officier d'iûfanterie à la mode , et la créa* ture de M, de Louvois, On dit qu'on lui avait donné quatre cents milliers de poudre, avec douze bataillons des meilleurs qui fussent en France , le régiment des bombardiers , la compagnie des mineurs , un régiment de cavalerie, un de dragons, M. de Choisi, habile ingénieur, et qui avait défendu Maestricht sous M. de Caylus , pour commander sous lui , et trois ou quatre autres bons officiers, en cas qu'il mésarrivât aux premiers. La place n'était pas excellente; mais on y avait travaillé tout l'hiver, et on l'avait assez bien raccommodée. Le Mont-Royal, qui était encore une place pour laquelle il y avait beaucoup à craindre, d'autant plus qu'elle n'était pas encore achevée, était fournie de même, et avait M. de Montai pour y commander. Philisbourg et Landau étaient encore pourvus de la même manière. Outre cela, le roi avait beaucoup de troupes répandues dans le Palatinat, pays qu'on avait juré de rui-
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Ber entièrement , parce qu'il était trop voisin de l'Alsace, et que celui qui avait le plus de part à la guerre était M. l'électeur palatin* Quoiqu'on l'appelât alors le Nestor germanique , sa prudence s'était bien endormie d'aigrir le roi au point qu'il l'avait aigri : il devait se reconnaître trop petit prince, et trop sous la coukvrine de la France, pour ne pas s'accommoder au temps. Toutes les places du Palatin étaient garnies des troupes du roi, et pendant l'hiver on avait tiré tout l'argent qu'on avait pu du pays. D'abandonner ces places, et de les laisser dans leur entier, c'était presque mettre les ennemis du voï dans son pays. On commença par évacuer la plus avancée, qui était Heidelberg, capitale du Palatinat. On fit sauter la moitié du château, qui avait l'air grand et méritait des égards. On brûla la moitié de la ville, avec des excès qu'une guerre moins vindicative aurait empêchés. Ensuite , on évacua Manheim ; en rasa la ville et la citadelle, en sorte qu'il n'y resta pas une maison , et les ruines mêmes en furent jetées dans le Rhin et dans le Necker. On brûla Worms, qui était une petite république sur le Rhin. On en fit autant à Spire , ville appartenant à l'électeur de Trêves, comme évêque de Spire, parce qu'on trouvait qu'elle pressait trop l'Alsace. Pour Franckendal , il fut rasé
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seulement y parce que, comme l'on avait Mayence , il était difficile à nos ennemis de s'en rendre les maîtres. On fit un pareil traitement à un grand nombre de petits mauvais châteaux , que les troupes du roi avaient occupés pendant rhiver^ et qui pouvaient servir de postes aux ennemis. M. de Duras alla s'établir à Strasbourg, pour attendre le commencement de la campagne. Les Allemands ne s'y mettent jamais de bonne heure; mais nous ne pouvions rien faire pour les prévenir : il fallait voir à quoi ils s'attacheraient. 11 y avait deux places qui n'étaient point achevées, qui étaient Bedfort et Landau. On y travaillait à force; ainsi il fallait laisser les troupes, et surtout l'infanterie, tout le plus long-temps que l'on pouvait, dans les places. Â l'égard de la cavalerie , il n'était pas bon non plus qu'elle campât de trop bonne heure , parce qu'il y en avait beaucoup de nouvelle , et que , même dans la vieille , on avait été obligé d'y fourrer beaucoup de compagnies qui venaient d'être tout fraîchement faites. Ainsi tout demeura dans les places ou dans des quartiers, jusqu'à ce que les Allemands commencé^ rent à paraître du côté de la Flandre. M. le maréchal d'Humières , qui était à Lille , eut ordre de s'en aller à Philippeville , pour mettre de bonne heure l'armée en campagne. Il eut ordre
de l'assembler auprès de Maubeuge , et le fit au commencement de mai, que les ennemis n'avaien^t pas encore songé à assembler leurs troupes. Il reprit quelques châteaux , dont les ennemis s'étaient saisis pendant l'hiver, et les fit raser. Il eut le même ordre qu'ont tous les généraux en France : ce fut de ne pas combattre.
M. de Valdec, informé de cet ordre, assembla son armée , l'assembla faible , et donna au maréchal d'Humières de fort belles occasions de le battre. Même le peu de précaution qu'il prenait, allait ou à la malhabileté ou à l'insolence^ Cependant le maréchal , suivant son ordre aveuglément, n'en profita point.
Le premier exploit qui se passa, fut en Catalogne , où M. de Noailles , qui commandait l'armée , composée de deux ou trois vieux régimens d'infanterie, avec quelque cavalerie nouvelle , des dragons de même , et le reste des milices de la province, se saisit de Campredon, mauvais village, et d'une tour qui était à deux lieues de là. Comme c'était là son premier exploit, il envoya un courrier en porter la nouvelle à la cour, et l'on y parla de cette conquête comme de quelque chose de fort considérable. Le poste était pourtant de lui-même fort mauvais ; il y avait peu de gens à le défendre; point d'armée à le secourir, les Espagnols n'étant pas assez puissans pour met-
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tre deux mille hommes ensemble dans leur pays. On espérait toujours en France que l'humeur hautaine du prince d'Orange deviendrait insupportable aux Anglais , et, comme nous nous flattons très-volontiers , on ne doutait point de voir, en très-peu de temps, une révolte en Angleterre. Cependant, le prince d'Orange avait été couronné roi d'Angleterre, avec de très-grands applaudissemens. La convention d'Ecosse lui avait aussi envoyé la couronne, quoique le roi eût encore des partis fort puissans dans le nord de rÉcosse* Le prince d'Orange avait fait assembler le parlement, qui lui avait accordé généralement tout ce qu'il lui avait demandé; c'est-à-dire, de l'argent pour payer les troupes hollandaises , et pour rembourser les avances que lui avait faites la Hollande pour son dessein , de l'argent pour sa subsistance , et les moyens d'en tirer pour faire la guerre à la France. Tout cela s'était fait avec une tranquillité étonnante. Londres, qui n'était point accoutumée à avoir des troupes, en était remplie, sans oser souffler, et le prince d'Orange, en deux mois, était devenu plus maître de l'Angleterre , qu'aucun roi ne l'avait jamais été. Les Anglais, qui avaient chassé leur roi , sous prétexte de défendre et conserver leur religion, la voyaient changer entièrement; car le prince d'Orange , tout en faisant semblant d'ac-
commoder les deux religions , c'est-à-dire l'anglicane et la sienne , prétendue réformée , laissait les ministres de la dernière entièrement les maîtres , et professait publiquement son calvinisme^ à quoi tous les Anglais applaudissaient. Le prince d'Orange faisait travailler avec un grand soin à l'armement de la flotte anglaise y pour la joindre avec celle des Hollandais. On ne pouvait pas s'imaginer, dans ce pays-là, qu'après les dépenses que le roi avait faites , il fût en état de mettre sur pied une flotte assez considérable pour leur opposer, et ils comptaient d être entièrement les maîtres de la mer. Dans les combats particuliers, qui s'étaient donnés de vaisseau à vaisseau ,* les Fra nçais avaient presque toujours eu l'avantage, et on avait fait plus de prises aux ennemis, qu'ils ne nous en avaient fait. Us ne comptaient pas que l'on laissât la Méditerranée entièrement abandonnée , et gardée seulement par les galères. Ils savaient que nous avions la guerre contre les corsaires d'Alger, et jugeaient que cette guerre suffisait pour occuper un nombre assez considérable de vaisseaux : on traitait pourtant de la paix; mais, en traitant , nous continuions dans cette liauteur à quoi nous sommes si bien accoutumés , et depuis si long-temps. Quoique nous ne vissions que des ennemis autour de nous, nous
voulions que les Algériens se contentassent d*une tréve^ parce qu'il y avait un grand nombre de leui^ gens qui étaient esclaves sur nos galères ^ qui nous servaient bien , et que par la trêve on ne rendrait pas; mais les Algériens n'y voulurent point consentir.
Le prince d'Orange comptait donc que Tar^ mée de mer n'apporterait aucun obstacle à ses desseins ; et , par-là , il regardait l'afTaire d'Irlande comme une très-petite affaire. Ceux qui, dans le commencement^ y avaient tenu son parti , avaient été battus , et tous s'étaient réfugiés dans une place assez bien fortiCée pour une province comme l'Irlande^ où il n'y en a aucune. Les Anglais l'avaient fait bâtir pour la sûreté du commerce avec l'Irlande : elle s'appelait Derri ; et comme c'étaient les marchands de Londres qui l'avaient fait batir^ ils y avaient ajouté London, qui , en anglais , veut dire Londres , de manière qu'elle s'appelait Londonderri. Tous les partisans du prince d'Orange s*étaient jetés dedans^ et en cédèrent le commandement à un Anglais qui avait été ministre. Le roi d'Angleterre donna ses ordres pour la faire investir, sans pourtant quitter Dublin. Sa Majesté britannique avait deux officiers d'infanterie français , que le roi lui avait donnés pour aller avec lui , qui étaient Maumont^ capitaine aux gardes
DS LA COUR DE FRANCE. Sy ,
et maréchal de camp> et Pusignan, colonel d'infanterie et brigadier. Il y avait long-teraps qu'ils servaient tous deux ; mais , avec cela , ils étaient au nombre des officiers de médiocre capacité ; cependant , ils pouvaient passer pour bons en Irlande, où il n'y en avait point de meilleurs. Les troupes qu'ils commandaient étaient fort mal disciplinées : celles qui étaient dans Londonderri l'étaient tout aussi mal ; mais les Anglais ont pour la nation irlandaise un mépris qui leur donnait un air de supériorité. Maumont fut tué en allant reconnaître la place; et l'autre, peu de jours après, voyant une sortie que les ennemis faisaient assez en désordre, crut qu'il n'y avait qu'à les pousser avec le peu de gens qu'il avait. Il ne s'aperçuf pas d'une embuscade que l'on avait dressée. Il fut coupé, et il y périt avec beaucoup de gens. Il ne restait plus d'officiers sur qui l'on pût faire rouler le siège ; car Rosen , qui était le meilleur que le roi eût envoyé en Irlande , était un Allemand, très-bon officier de cavalerie, mais qui, en sa vie, n'avait rien su qui regardât l'in&interie. On se contenta de tenir bloqué Londonderri, dans l'espérance qu'il serait obligé de se rendre, parce que la quantité de gens qui s'étaient retirés dedans ne pouvaient subsister long-temps; et l'on comptait aussi
qu'ils ne seraient pas secourus. On prit deux petits forts qui gardaient la rivière par où l'on y pouvait jeter du secours : on fit faire ensuite une estacade , pour empêcher les bâti mens de passer de nuit, et l'on employa le peu d'atillerie qu'il y avait pour la défendre.
Tous les jours, il nous venait de fausses nouvelles de ce pays-là. Il y eut des vaisseaux anglais qui, après le combat de Bantry, se détachèrent; le bruit fut d'abord qu'ils s'étaient venus rendre au roi; mais il se trouva qu'ils étaient allés pour tenter le secours de Londonderri, qu'ils tentèrent d'abord fort inutilement, mais, dans la suite, ils trouvèrent moyen de rompre l'estacade , et de porter dans la ville un ^secours considérable, qui fit qu'on leva le bloous , et qu'on ne songea plus au siège de cette place. Il y eut même des révoltés qui se saisirent encore d'une autre petite place dans les marais ; mais le roi d'Angleterre y envoya Hamilton , qui était lieutenant-général de ses armées, et qui avait été long-temps colonel d'infaqterie en France. On l'avait chassé de la cour, parce qu'il s'était rendu amoureux de la princesse de Gonti, fille du roi, et qu'il paraissait qu'elle aimait bien mieux lui parler qu'à un autre. Hamilton défit ces révoltés, qui étaient en fort petit nombre.
Cependant, la reine d'Angleterre était à Saint- Germain, dans une tristesse et un abattement épouvantables. Ses larmes né tarissaient pas. Le roi, qui a l'âme bonne, et une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes, était touché des malheurs de cette princesse , et les adoucissait par tout ce qu'il pouvait imaginer. Il lui faisait des présens, et, parce qu'elle était aussi dévote que malheureuse, c'étaient des présens qui convenaient à la dévotion. Il avait aussi pour elle toutes les complaisances qu'elle méritait : il la faisait venir à Trîànon et à Marly, aux fêtes qu'il y donnait; enGn, il avait des manières pour elle si agréables et si engageantes , que le monde jugea qu'il était amoureux d'elle. La chose paraissait assez probable. Les gens qui ne ^ voyaient pas cela de fort prés, assuraient que madame de Maintenon, quoiqu'elle ne passât que pour amie, regardait les manières du roi pour la reine d'Angleterre avec une furieuse inquiétude. Ce n'était pas sans raison; car il n'y a point de maîtresse qui ne terrasse bientôt une amie. Cependant , le bruit de cet amour ne fut que l'effet d'un discours du public, fondé sur les airs honnêtes que le roi ne pouvait s'empêcher d'avoir pour une personne dont le mérite était aussi avoué de tout le monde que celui de la reine d'Angleterre, quand même elle n'eût été que particulière.
4o MEMOIRES
M. de Lausun était le seul Français considérable qui eût eu part à l'affaire d'Angleterre , parce qu'il était le seul qui y fût.
Cependant , Sa Majesté britannique crut lui avoir des obligations infinies, et le laissa , en partant, dans la confidence de la reine. A proprement parler, M. de Lausun était le ministre d'Angleterre en France. Il n'avait jamais été aimé de M. de Louvois ; mais il faisait tout ce qu'il pouvait pour gagner les bonnes grâces de madame de Maintenon. Il savait bien qu'il n'y avait que ces deux cotés pour pouvoir aj^Mrocher le roi , et peut-être comptait-il celui de madame de Maintenon comme le plus sûr. Il jugeait, avec tout le monde, que madame de Maintenon ne regardait point M. de Louvois comme son ami : au contraire, elle ne le regardait que comme un ministre utile au roi, un ministre qui était bien avec son maître, sans qu'elle y eût contribué, et qui était bien dans son esprit avant elle. Mais M. de Seignelay, elle le regardait comme sa créature : quoiqu'elle ne fût pas liée de droit fil avec lui, elle l'était par ses sœurs, madame de Beauvilliers et madame de "^hevreuse. M. de Lausun crut donc qu'il ferait un grand coup pour lui , et qui plairait fort à madame de Maintenon , de tirer l'affiiire d'Irlande des mains de M. de Louvois, pour la
DE LA COUR DE FRANCE. ^l
mettre dans celles de M. de Seignelay. Il persuada si bien la reine d'Angleterre, que cela fut fait, et peut-être au grand contentement de M. de Louvois , qui ne pouvait pas être généralement chargé de tout. Sa santé n'était pas aussi robuste qu'elle paraissait; il n était jamais long-temps sans avoir des accès de fièvre , et ne savait ce que c'était que de se ménager dans un temps comme celui-ci. M. de Seignelay avait la mariiie , et il paraissait probable que , comme tous les passages d'Irlande dépendaient de lui, le roi d'Angleterre serait mieux servi. Ce n'est pas que, sous la direction de M. de Louvois » qui fut , à la vérité , pendant peu de temps, il n'y eût une grande profusion de toutes les choses nécessaires, et cela était allé si loin, qu'elles ne purent pas toutes passer avec le roi d'Angleterre , ni avec la flotte qui suivit ; il en demeura même encore quantité à Brest.
Il y avait déjà long-temps que la dauphine était malade , et qu'elle ne voyait presque personne. On n'avait aucune foi à son mal ; cependant, elle était enflée et maigrissait fort. Les médecins ne lui faisaient rien du tout. A la fin de l'hiver, elle s'était mise entre les mains d'une femme, qui lui avait donné d'abord quelque soulagement, et qui, en effet, l'avait fait désenfler; mais cela était revenu : ensuite, elle s'é-
tait remise encore une fois entre les mains des médecins. EnGn , ils avouèrent leur ignorance. Madame la dauphine voulut ta ter des empiriques ; on en consulta beaucoup. EnGn , elle demanda au roi la permission de se mettre entre les mains d'un prêtre normand , dont le maréchal de Bellefond était entêté , et qui se donnait pour un homme à divers secrets. Son premier métier avait été, demeurant au collège de Navarre, d'apprendre à siffler à des linottes. Un de ses amis, souffleur de sa profession, lui laissa en mourant tous ses secrets, et le prêtre s'en servit heureusement : cela établit sa réputation. Il se trouva, en Normandie, auprès de chez le maréchal, qui est homme à s'entêter fort aisément. Il vanta le prêtre , et , enfin , lui établit une réputation d'habileté qu'il ne méritait nullement. Ce fut l'homme dont madame la dauphine se servit. Elle s'en trouva bien dans le commencement, et redevint ensuite dans le même état. Peu de gens se souciaient de cette princesse, parce qu'elle ne contribuait, ni à la fortune des personnes, ni aux plaisirs de la cour. Il y avait un temps assez considérable que M. de La Trémouille faisait l'amoureux d'elle publiquement. Il était à la vérité parfaitement bien fait, mais d'une laideur choquante, et, l'on peut dire, non commune. On
laccusait d'avoir l'esprit à Tavenant, On était s* accoutumé à le voir lorgner, que personne n'y faisait la moindre attention, et Ton ne s'avisait pas de faire le tort à madame la dauphine de croire qu'elle l'aimât. Cependant, quelques gens osèrent à la fin le penser. Madame la dauphine lui parlait, même plus souvent qu'à un autre, parce qu'il se présentait plus souvent à elle. On na pu savoir si M. de La Trémouille avait pris la liberté de lui découvrir sa passion un peu plus évidemment que par des lorgneries; mais, enfin, la dauphine lui fit dire par la d'Arpajon, sa dame d'honneur, de ne se plus présenter devant elle.
Cela se serait passé entre eux trois et peutêtre Monseigneur, à qui madame la dauphine pouvait l'avoir dit , si M. de La Trémouille ne se fût avisé d'en aller porter sa plainte au roi , qui lui répondit que madame la dauphine était sage, qu'elle avait ses raisons pour cette défense, et que , peut-être, le tort qu'elle avait eu , c'était de ne l'avoir pas faite plus tôt.
Dans ce temps-là , il se passa une autre scène assez considérable, à l'égard de madame la duchesse.
Elle était des plus jeunes et des plus éveillées, et rassemblait chez elle ce qu'il y avait de plus jeunes femmes , à la tête desquelles était ma-
dame de Valentinois , fille de M. d'Armagnac , plus coquette , elle toute seule , que toutes les femmes du royaume ensemble.
Dés l'hiver , il y avait eu une grande affaire : M. de Marsan , de qui madame la duchesse s'était moquée , pendant qu'il était amoureux de la cadette Grammont , s'avisa de lorgner madame la duchesse , à ce qu'on dit , pour se venger d'elle , et pour en faire un sacrifice à sa maitresse. Madame la duchesse répondit aux lorgneries. M. de Marsan écrivit ; madame la duchesse fit réponse. Ces sortes de vengeances , avec une aussi jolie personne , et du rang de madame la duchesse , retombent bien souvent sur les maîtresses. Je crois que cela fût arrivé ; car les deux meilleurs amis de M. de Marsan , qui étaient Comminge et Mailly, étaient amoureux chacun d'une fille de madame la duchesse; le premier y d'une mademoiselle de Doré, qu'il y avait long-temps qui faisait l'amour , et qui l'ayait fait avec le prince d'Harcourt, avant que d'entrer chez madame la duchesse ; l'autre , d'une mademoiselle de La Roche-Ainard. Elles étaient toutes deux favorites de madame la duchesse, et lièrent ce commerce. Il fut découvert. M. le prince s'en plaignit au roi. Le roi lui dit qu'il n'avait qu'à faire ce qu'il voudrait, qu'il ne se mêlait plus de la conduite
de madame la duchesse. Madame la duchesse fut bien grondée. Le roi ne voulut pas lui en parler; mais il dit à madame de Maintenon de le faire. Madame de Maintenon en parla à madame la duchesse , qui [se mit à lui rire au nez, et dit qu'elle n'avait écrit que pour se moquer de M. de Marsan.
A cette affaire , se mêla un autre incident.
M. le prince qui , quand il veut savoir quelque chose j y prend tous les soins imaginables , mit des gens en campagne pour savoir ce qui se passait chez madame la duchesse. On lui vint rapporter que l'on avait vu sortir de chez elle un homme cpii se cachait. M. le prince envoya quérir madame de Mareuil , qui était là dame d'honneur^ pour savoir qui était cet homme; madame de Mareuil jura qu'il n'en était point entré , et que madame la duchesse avait demeuré , tout le jour, seule dans son cabinet avec madame de Valentinois. On fit de grandes perquisitions j enfin , on trouva que c'était un peintre que madame de Valentinois avait fait venir, pour avoir un portrait en petit à donner, à ce qu'on dit, à M. de Barbesieux , qui était son amant. Elles furent grondées au dernier point. Elles en fondirent en larmes , et l'on interdit à madame la duchesse tout commerce avec madame de Valentinois; mais elles se re-
joignirent bientôt^ et puis il n'en fut plus parlé.
Tout cela demeura pendant quelque temps dans une assez bonne intelligence; mais ^ peu après le départ de M. le duc pour l'armée, il y eut une nouvelle scène , ou plutôt une continuation de la première. M. le prince en reparla au roi , mais avec plus de chaleur. EnGn , les filles furent chassées. Mesdemoiselles de Doré et de La Roche-Àinard allèrent dans des couvens; mademoiselle de Paulmi demeura chez madame la princesse , et se maria peu de temps après. Le roi ordonna que madame la duchesse serait toujours avec madame la princesse; que» quand elle irait à Chantilly, elle ne recevrait pas de visite dans son appartement. Rien de tout cela ne fut exécuté , hormis qu'elle n'eut plus la compagnie de ses filles.
Les armées étaient en campagne : celle de M. le maréchal d'Humiéres dans le pays ennemi; M. de Duras, dans le pays de Mayence, avec de la cavalerie seulement, ayant laissé toute son infanterie dans les places, et surtout à Landau. La disposition de celle des ennemis était que M. de Bavière devait être à la tète du haut Khin : on donna de ce côté-là uu corps de cavalerie à commander au comte de Choiseul ; AI. de Lorraine devait occuper le Palatinat et
l'électorat de Mayence^; M. de Saxe devait être dans le pays de Trêves , et joindre M. de Lorraine quand il en aurait besoin; et M. de Brandebourg, avec les troupes de Munster et des troupes de Hollande , dans l'électorat de Cologne. L'empereur avait laissé M. de Bade en Hongrie, pour faire tête aux Turcs avec une armée médiocre.
L'électeur de Brandebourg fut le premier qui attaqua quelque chose. Il s'était déjà saisi de Nuits, quand les troupes du roi l'avaient abandonné. On avait aussi retiré toutes les troupes françaises de Kayserswerd , et l'on y avait laissé une garnison allemande. Ce fut à cette place, qui était mauvaise , que s'attacha M. l'électeur de Brandebourg. 11 ne fut que trois jours devant; le quatrième, la garnison allemande obligea Marconié , qui, en était gouverneur, et qui était Français, de se rendre. Le roi n'avait plus de place où il y eût de ses troupes , que Bonn. M. le cardinal de Furstemberg en était parti, quand il avait vu les troupes de M. Télecteur s'approcher du pays de Cologne, et était venu demeurer à Metz. Cependant, M. l'électeur de Brandebourg, n'osant pas attaquer Bonn dans les régies avec son armée, se contenta de l'investir, et, peu de temps après, se résolut de la bombarder. M. de Lorraine était arrivé à
Francfort) et tous les princes dont les troupes composaient l*armée qui devait agir de ce côtélà s'y étaient rendus. On y tenait force conseils de guerre ^ où Ton ne décidait rien ; chacun parlait selon son intérêt : tous voulaient que Ton attaquât une place ; mais chacun voulait que ce fût celle qui était la plus près de ses états , et , par conséquent celle qui les pouvait le plus incommoder. La ville de Francfort voulait absolument Mayence , et ofirait une somme considérable ^ et de fournir tout ce qui serait nécessaire pour les frais du siège. Cela était tentant; mais M. de Lorraine n'y opinait pas, parce qu'il avait peur de risquer sa réputation; il savait la quantité de troupes qu'il y avait dans la place. Le marquis d'Huxelles avait de la réputation , parce que M. de Louvois l'avait élevé en trés-peu de temps. M. de Duras était en Alsace avec une armée considérable : tout cela faisait douter du succès du siège.
L'Espagne avait une envie démesurée de voir des enfans à son roi. Peu de jours après que la reine fut morte , on proposa au Roi Catholique de se remarier, et on lui fit voir les portraits de l'infante de Portugal, de la princesse de Toscane, et.de la troisième fille de l'électeur palatin , dont rainée avait épousé l'empereur, et la seconde , le roi de Portugal. On ne sait si ce
fut le goût, dont il n'avait guère, qui prévalut, ou les conseils de ses ministres, qui étaient l'écho de M. de Mansfeld; mais il choisit la fille de l'électeur palatin, qui était des trois la moins belle. On demanda des vaisseaux au roi de Portugal, pour l'aller chercher. Le ministre du roi obligea le roi de Portugal à n'en point donner. M. de Mansfeld fut choisi par le roi d'Espagne, pour l'aller épouser. Il s'embarqua sur un vaisseau portugais, passa en Angleterre, vit le prince d'Orange comme roi, ce qu'avait déjà fait l'ambassadeur d'Espagne et l'envoyé de Fempereur, prit des ordres du prince d'Orange, pour qu'on lui fournit, en Hollande, tous les vaisseaux qui seraient nécessaires pour la sûreté du passage de la reine , et s'en alla à la cour de Fempereur.
La flotte de la Méditerranée se mit en mer, «DUS le commandement du chevalier de Tourville ; l'on publiait que ce n'était que pour la Méditerranée : cependant il ouvrit ses. ordres secrets, et trouva que c'était pour passer dans l'Océan , et venir à Brest joindre le reste de larmée navale. Elle était composée de vingt-deux vaisseaux de guerre. Il y en avait beaucoup parmi qui ne pouvaient soutenir ni un combat, ni l'effort d'une tourmente. On n'avait voulu que paraître, et mettre beaucoup de vaisseaux
TOMK III. A.
5a MÉMOIRES
sur mer. La flotte fat long-temps à passer. On pressait extrêmement Tarmement de Brest ; oa envoyait courriers sur courriers au maréchal d'Estrées , qui était vke-amiral , et qui comptait de commander toute cette flotte. Jamais la France n'en avait mis une si nombreuse sur pied , et jamais elle n'avait paru plus nécessaire. On savait la jonction de beaucoup de Taisseaux hollandais avec les Anglais , et qu'ainsi ils ne manqueraient pas de mettre les premiers en mer. On avait beau presser pour les nôtres ; cela était inutile^ parce qu'il manquait ^ne infinité de choses qu'il fallait qui vinssent de différens endroits , et l'on n'allait pas ctNnmodément des ports de la Manche à ceux de FOcéan, de manière que les Anglais nous tenaient une infinité de choses bloquées. On attendait un gros vaisseau de Dunkerque, qu'on nV>^ faire joindre. Nos matelots n'étaient pas en grand nombre ; la religion en avait fait évader une infinité, et des meilleurs; et il eu f^dlait un furieux nombre. On fut donc obligé de m^n-' dre des bateliers de la rivière de XiOire pour les remplacer; mais il (allait les dresser, tout cela demandait du temps; et à la cour on n'en voulait pas donner. M. de Seignelay donna pe$ Ofdr» pour que tout ce qui était nécessaire Ûc^àkt ao moins d anîver, et il partit de Versailles p#ur
DE LA GOUR DE FRANCE^ 5i
&e rendrQ à Brest , où le maréchal d'Estrées le l:*ecut fort bien ^ quoique ^ dans le fond du cœur^ ils ne fassent nullement amis. Us eurent une conférence sur la marine ; et , dans la conférence ^ M. de Seîgnelay lui dpnna une lettre du roi, qui l^i marquait, qu'étant informé 4es des-" seins des ennemis y il le croyait plus nécessaire à commander le long des côtes Içs troupes qu'il avait y qu'à commander Tarmée navale. La lettre était fort douce; mais il n'y avait miel qui pût faire avaler un tel poison* Le maréchal sentit le dégoût de celui-ci aussi vivement qu'on le peut sentir. On lui avait fait totijôui;*s y et dans tous les temps , commander les flottes ; il avait toute l'expérience que Ton peut avoir} il était revêti^ d'une grande dignité^ et on lui ôtait sa fonction dans le temps qil^eUe étai|; la plus brillante, soUs Un fort mauvais prétexte^ pour la doni^erà un bomme^ dont la dignité , le mérite et k nàis- «9nce étaient fort inférieurs au maréchal; mais oelui à qui on la donnait était un homme sou^ tsÀ^y ffàïy de tout t^mps;^ avait été des plaisirs de M. d<3 Seigçej^y, et qui était le seul hompie de 1^ marine , pour qui il eût une sorte de confiance et d'amitié. Le maréchal soutint ce coup avec dQuleur, mais sans bassesse , et partit pour aller donner ses ordres où le roi lui ordonnait^ M. de SNeignelay cependant trancha du maître
dans la marine ^ comme font tous les ministres du roi chacun dans leur district , donna des or^ dres signés Louis, et plus bas Colbert. Il était enGn général en tout, hors qu'il ne donnait pas le mot y et même il en avait et les habits et la mine. Dans sa pénible fonction, il parla d'aller attaquer les ennemis jusque dans leurs ports, exagéra le peu de cas que le roi faisait des combats de mer qui s'étaient donnés jusqu'à lui , et dit qu'il prétendait que ces combats fussent dorénavant plus décisifs , et que l'on allât d'abord à l'abordage. Il s'embarqua , demeura quelque temps embarqué, et fit faire de grandes provisions. En un mot , il n'y eut personne qui n'eût cru qu'il allait tout de bon commander l'armée. Quand on sut cette nouvelle à la cour, elle parut fort extraordinaire. Tout le monde, grands et petits, s'y trouvaient intéressés , et il n'y avait personne qui ne songeât que , puisque l'on faisait un aussi grand tort à un homme de la dignité du maréchal d'Estrées , on devait s'attendre à pis. M. de Seignelay s'ennuya bientôt sur son vaisseau. On n'avait nulle nouvelle de la flotte de la Méditerranée; cependant les ennemis parurent à la hauteur d'Ouessant, qui est une petite ile à huit lieues de Brest, et parurent au nombre de soixante vaisseaux. On avait de pelits bâtimens de garde , qui en vinrent avertir.
Le maréchal d'Estrées s'en revint incessamment
à Brest y parce que c'était la grande affaire.
M. de Seignelay^ qui n*avait plus d'affaires,
songea à ses plaisirs , joua gros jeu , fit l'amour
aux dames de Brest , conserva peu le décorum
de ministre, laissa promener les ennemis hui(;
ou dix jours le long des côtes , et souffrit qu'il
vînt une escadre de dix-huit ou vingt vaisseaux
à demi-lieue de la côte, et à quatre de Brest.
Pendant ce temps-là pourtant , le convoi qu'il
attendait des ports de la Manche, arriva fort
heureusement : il lui vint aussi des vaisseaux
de Rochefort , chargés de ce qui manquait pour
la flotte ; il lui vint des matelots de tous côtés :
enfin cette flotte, à qui tout manquait huit
jours avant qu'il arrivât, mais à un tel point
que les officiers ne voulaient pas même monter
sur leurs vaisseaux, fut pourvue de tout au
delà de ce qu'il fallait.
Malgré cette heureuse réussite et les plaisirs que prenait M. de Seignelay, il ne laissait pas d'avoir ses heures de chagrin. La flotte de Provence n'arrivait pas ; on avait nouvelle qu'elle avait passé à Cadix , il y avait bien du temps.. Celle des ennemis étak justement au passage pour arriver à Brest; on avait envoyé au-devant des vaisseaux qui ne revenaient pas. On lui rendait aussi compte de l'inquiétude du roi : cUq
augmentait la sienne, (Tautaot plus qu^il avait emporté Farmement du roi à lui , e^ que tous leè autres ministres n'en avaient point été d'avis. 11 se lassa enfin de voir continuellement cette escadre des ennemis s'avancer du côté de Brest ; il en fit sortir une de dix vaisseaux de la rade, pour donner la chasse aux ennemis quand ils paraîtraient : cela leur fit tenir un peu bride en main. Le vent avait toujours été assez bon aux ennemis ; il changea un soir, et fut si violent qu'il les obligea de quitter Ooessaht , et de se l'étirer aux cotes d'Angleterre. Ce vent, qui leur était coptraire, était bon à l'armée de Provence. Tourville, qui, il y avait deux jours , était à vingt lieues de Brest , et qui avait su, par un petit bâtiment anglais qu'il avait pris, que l'armée des ennemis était à la hauteur d'Ouessant , jugeant qu'ils n'avaient pas pu demeurer en cet endroit, fit donner toutes les voiles , et arriva dans l'endroit où se tenait ordinairement leur escadre. Il y avait vingt-quatre heure.8 qu'ils s'en étaient retirés; ainsi son arrivée fVit due à un coup du cieli car il eût été obligé de -s'en l'etourner, ou d'aller à Rochefort, si les ennemis eussent encore demeuré long-temps là. La joie dé son arrivée fut grande à Brest , et encwe plus grande à la cour, où l'on conimeiiçaît 4*cn désespérer.
On avait déjà commencé à faire marcher en Flandre les troupes de Guyenne ; le maréchal de Lorge avait eu aussi avis qu'on Ten tirerait bientôt. Il n'y avait plus d'autres troupes qu'en Bretagne et en Normandie. Elles eurent aussi ordire de marcher en Flandre, aussitôt que le courrier eut apporté la nouvelle de TaiTivée de M. de Tourville.
La chose du inonde que l'en souhaitait le plus en France y et qui nous était la plus importante dans la conjoncture présente , était la mort du pape. On apprit qu'il était malade à l'extrémité. Lâvardin, qui avait été envoyé ambassadeur à Rome^ parce qu'on n'en avait pas pu trouver d'autre qui y voulût aller, dans l'assurance où l'on était à peu prés de ne pas réussir à une si pénible négociation, avait été rappelé. Ce ministre s'était fort mal gouverné avec le cardinal d'Estrées, * et avait pris des engagemens tout contraires aux siens et à tous ceux que la France avait. Avant que de pai*tir de Paris, il avait commencé à prendre des liaisons avec labbé Servien, qui avait été envoyé par le pape pour apporter la barrette aux cardinaux nommés. L'abbé Servien était ennemi particulier du cardinal. Il était Français, mais établi à Rome depuis longtemps avec une charge chez le pape, et voulait faire sa fortune indépendamment de la France.
Cet abbé donna à Lavardin des vues toutes oon* traires à celles qu'il devait prendre; d'autant plus que rintention du roi et de M. de Croissi, secrétaire d'état des étrangers , était que Tambassadeur ne fit rien que de concert avec le cardinal , qui était un homme d'un esprit supérieur; qui, depuis long-temps, était à Rome; qui , outre cela , y avait fait beaucoup de voyages, et, par conséquent, connaissait beaucoup mieux cette cour qu'un homme qui n'y faisait que d'arriver. Dans toutes les affaires qui se rencontrèrent pendant l'ambassade de Lavardin , il jetait la faute sur le cardinal d'Estrées; mais lui, plus sage et plus posé, ne donnait des coups à Lavardin que quand ils pouvaient bien porter. On avait donné à l'ambassadeur beaucoup d'officiers de marine et des gardes pour l'accompagner à Rome , afin qu'il ne lui arrivât rien. Il rendit tous ces gens-là mal contens de ses manières, de sa mauvaise chère, de son peu d*apparat; au lieu que le cardinal d'Estrées gagnait le cœur à tous par ses manières honnêtes et par sa magnificence. Enfin, pendant deux ans et demi que Lavardin fut ambassadeur à Rome»
il ne s'attira que beaucoup de brocards, dé- I^cnsa bien de l'argent, ne parut guère, et ne réussit à aucune de ses négociations. Cela n'était pas bien étonnant, vu l'obstination du
pape et la haine qu'il portait au roi et à la nation^ haine qui n'a que trop paru, par la manière dont il a engagé toute l'Europe contre nous, et par le peu de secours qu'il voulut accorder au roi d'Angleterre, qui perdait son royaume parce qu'il était trop zélé catholique. Ce roi, en partant de France, avait envoyé M. Porter, homme de beaucoup d'esprit, pour tâcher de tirer du secours de Sa Sainteté, qui ne lui donna, pour tout réconfort, que des chapelets et des indulgences, choses fort peu nécessaires à d'autres qu'à des dévots consommés, et qui n'étaient d'aucune utilité pour reconquérir un royaume. Porter s'en revint fort peu édifié de Sa Sainteté, qui disait envoyer à l'empereur, pour faire la guerre contre les Turcs , un argent que l'empereur employait contre le roi.
Quand on vit le peu de succès de l'ambassadeur dans ces affaires, la dépense furieuse qu'il faisait au roi, et le besoin qu'on avait d'officiers , on lui envoya ordre de revenir. Le pape ne se portait pas bien. La reine de Suède, qui ne nous aimait pas , et le cardinal Azolin , qui était ennemi déclaré de la France, et avait part à la confiance du pape, étaient morts à peu de temps l'un de l'autre. Il y avait eu, disait-on, une prédiction sur leur mort, et Ton y joi-
gnak aussi celle du pape. Sa mauvaise sauté et sbn â^ ^ «qui passait quatre^Tingts ans , étaient k p\m Siire prédictîen. Quelques gens ont crtt qûë sir titort^ que Fon prévoyait prochafae, eut plus êé part au rappel de Lavardiu^ que^son peu de progrès dans les négociations.
Dans toutes les petites affaires qui se passèrent en Flancire , les troupes du roi, quoiqu'il y «i eût beaucoup de nouvelles dans l'armée, avaietat l'avantage sur celles des ennemis; msôS ils en avaient un autre, qui était qu'il en désertait un nombre infini des nôtres , et que des leurs il n'en désertait point. L'afihire la pkis considéntAe qu'il y eut, fut un détacbeinent eu Sainte Gelais commandait. On tomba sUr une partie des gardes à cheval du roi d'Espîagnè aux Pays^-Jfeis. Us témoignèrent une bravoure extraordinaire, et revinrent jusqu'à cinq fois à la cbarge : ils furent pourtant tous tués ou faits prisonniers* Comme la cavalerie des Espagnols n'était pas montée , les gouverneurs des places faisaient ce qu^ils pouvaient pour là monter k nos dépens, et envoyaient beaucoup de partis pour prendre des chevaux au fmirrage. Il y en eut un d'assez insolent pour venir se mettre entre les gardes , pour prendre des chevaux, dès le soir, à l'abreuvoir, et il fut asset indiscret pour tirer. Rien ne le pouvait mieux hire découvrir : aussi
DE LA COUR DE FRANCE. Sq
le ftit-Jl ; et le bruit en vint aussitôt au quat*-r ti^ giénéraiy que les gardes étaient attaquées. Tous les jeunes gens qui y étaient montèrent à efaeval, et poussèrent sans savoir ce que c'était i le prince de Rohan ^ fils de M. de Soubise , eut le genou cassé; Nogaret, un cheval tué sous loi y et le bras un peu égratigné. Tout le parti fut sacrifié; il ne s'en sauva pas un seul. C'étaient là les jgrandes affaires du maréchal d*Humièrés , à ca^se des ordres qu'il avait. Pour ce (qiii regardait l'arttiée de M. de Duras, on n'y avait point encore vu d'ennemis , et il n'y avait eu que de la cavalerie rassemblée.
M. de Lorraine avait envoyé à l'eitipereup pour savoir s'il voulait absolument que l'on às- ^égeàt Mayence, et lui en remontrer les inconvéïiiens. Il en reçut l'ordre et s'y disposa « La nouvelle vitit à Versailles de cette résolution. La joie en ftit grëinde; le roi même et M. de Loiivois dirent que /si les ennemis avaient pris tin conseil d'eux ^ ils n'auraient pas fait autre dbose. Il y eut beaucoup de paris à la cour qu'ils Tattaqueraient ou qu'ils ne l'attaqueraient pas. Le maréchal de Bellefond, qui tient de l'extraordinaire en tout, paria encore, trois jours après que la nouvelle fut venue de l'ouverture de la tranchée, qu'ils ne Tattaqueraient pas, M'ayetice était un si ^nd évétiement, quQ
6o MÉMOIRES
tout le monde avait les yeux altacbés dessus* L'empereur s'avança à^ Neubourg pour le mar riage de la reine d'Espagne. Il devait venir ensuite à Ausbourgy pour tacher de faire déclarer son fils roi des Romains^ cpii était déjà roi de Hongrie. Jamais il ne pouvait prendre une plus belle occasion : toute l'Allemagne était dans ses intérêts, et protestans et catholiques; et c'était peut-être la seule fois que cela s'était ainsi rencontré, et, s'il y avait un temps où le roi ne put lui apporter d'obstacle, c'était celui-là*
M* de Bavière se rendit à Mayence. M. de Lorraine y disposa ses attaques, et en fit trois, qui furent celle de l'Empire, celle des Sax<ms, et celle des Bavarois. L'armée n'était composée que de quarante mille hommes : la quantité de troupes qu'il y avait dans Mayence, faisait qu'ils étaient obligés de monter une tranchée trèsfor^, et leurs troupes en étaient fort fatiguées. Quand M. de Duras vit le siège en train , il commença à rassembler son armée, . fit joindre la cavalerie et l'infanterie , passa le Rhin à Philisbourg, entra dans le Palatinat, et voulut occuper les postes que remplissaient des troupes de M. l'électeur de Bavière, commandées par M. de Sérini , qui était son général. On en reprit d'abord quelques-uns, et l'on fut à Heidelberg»
DE LA COUR DE FRANGE. 6ï
qui était Tendroit où il y en avait davantage^ ne doutant point que l'on ne remportât ; mais cela ne réussit pa^ comme l'on avait espéré.
M. de Sérini jeta beaucoup de troupes dedans j et se retit*a dans les bois avec le reste. On voulut faire attaquer Heidelberg; mais Ton y trouva trop de résistance. M. de Duras jeta la faute de la réussite sur Tessé^ maréchal de camp, qui avait eu l'ordre de l'évacuer et de le raser, disant qu'il l'avait assuré que cette [dace ne pourrait être en un moindre état de défense. 11 fallut s'en revenir avec sa courte honte. On prit et brûla un assez gros bourg ^ où il y avait beaucoup de troupes , et tous les châteaux qui étaient à portée d'incommoder l'Alsace pendant l'hiver. On fit environ quatre mille prisonniers dans toutes ces places, et on les envoya en France, où ils furent dispersés dans les villes.
Dans le temps que l'on commença à parler du siège de Mayence par l'armée d'Allemagne, on eut peur que celle de Flandre n'attaquât Dinant, qui était une place de la dernière importance pour le roi. On fit partir Guiscs^rd , colonel de Normandie et brigadier, pour aller se jeter dedans avec ses deux bataillons. 11 était très-brave garçon , et avait beaucoup de mérité ; mais , six mois auparavant , on ne le croyait pas seulement digne d'être colonel de Normandie,
6fl MtMOlftES
et on lui avait donné tous les dégoûte ihtiigin^'' blea. Il paraissait à la cour que Ton avait envie de secourir Mayence. On en parlait beaucoup; on disait aussi que le roi avait permis à M. le maréchal dHumiéres de donner bataille, de manière que tout le monde était fort éveillé sor les événemens. On ne doutait point aussi de voir un combat naval , de manière que tout était aussi en mouvement sur cela. On fut quel* ques jours à raccommoder les vaisseaux, et à faire prendre de Teau à ceux de Provence, ta attendant que le vent fût bon pour sortir de Brest. Il y avait des officiers qui devaient passer en Irlande. Gacé , qui était gouverneur du pays d'Aunis et de' la Rochelle^ avait eu le dé-' goût que Ton y avait envoyé , à la fin de l'hiver, La Trousse pour y commander. La Trousse se trouva extrêmement mal, et par conséquent dans rimpossibilité de servir. On y envoya Saint-Rhut prendre sa place : ce dégoût-là fut plus violent pour Gacé que le premier. Il demanda à aller servir en Irlande , et il fut lieutenant général du roi d'Angleterre. Outre lui, le roi envoya encore le marquis d'Escars, vieux brigadier, avec MM. d'Hocquincourt, d'Amanse et de Saint-Pater, qui étaient déjeunes colonels^ On fit appareiller un vaisseau pour les porter, et, quand le vent fut bon, la flotte mit à 1»
DE LA COrR DE FEAlfCE. 6S
▼cile. Le Taissean destiné pour rirlande et me çrande flûte, destinée à porter les équipages» seséparèient de rarmée navale pour aller en Ir* hnde; mais la flotte, sur laquelle était H. de SngnelaT, s'en alla descendre à BeUe4sle* Le vaisseau , dont je riens de parla', destiné pour rUande, fut attaqué par les Aurais, i son retour à Bdle-Isle, et le capitaine en fut tué. ToOà à quoi se termina, pour lors, l'exploit de h plus formidable armée que le roi e&t jusqu'à prisait mise sur mer.
fCI DB ÛMOiaES DE LA OOOt DE rBA^CE.
DE MADAME
HENRIETTE D^ANGLETERRE
flI^MlSlB r«MMI
DE PHILIPPE DE FRANCE
DUC D'ORLEANS
f^*ti II».
Henriette de France, veuve de Charles I*'., roi d'Angleterre, avait été obligée par. ses malheurs de se retirer en France ^ et avait choisi pour sa retraite ordinaire le couvent de Sainte-Marie de Chaillot. Elle y était attirée par la beauté du lieu y et plus encore par Famitié qu'elle avait pour la mère Angélique % supérieure de cette maison. Cette personne était venue fort jeune à la cour, fille d'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis XEEI.
Ce prince, dont les passions étaient pleines d'innocence, en était devenu amoureux, et elle avait répondu à sa passion par une amitié fort tendre^ et par une si grande fidélité pour la confiahce dont il l'honorait, qu'elle avait été à l'épreuve de
'Mademoiselle de La Fayette, fille d'honneur.d'Aone d Aatriche , reine de France.
tous les avantages que le cardinal de Richelieu lui avait fait envisager.
Comme ce ministre vit qu'il ne la pouvait gagner, il crut, avec quelque apparence , qu'elle était gouvernée par Fëvêque de Limoges 9 son oncle , attache à la reine par madame de Seneçay '. Dans cette vue, il résolut de la perdre, et de Fobliger à se retirer de la cour : il gagna le premier valet de chambre du roi, qui avait leur confiance entière , et l'obligea à rapporter de part et d'autre des choses entièrement opposées à la vérité. Elle était jeune et sans expérience, et crut ce qu'on lui dit : elle s'imagina qu'on Fallait abandonner, et se jeta dans les filles de Sainte-Marie. Le roi fit tous ses efforts pour l'en tirer : il lui montra clairement son erreur et la fausseté de ce qu'elle avait cru ; mais elle résista à tout, et se fit religieuse quand le temps le lui put pennettre.
Le roi conserva pour elle beaucoup d'amitié, et lui donna sa confiance : ainsi,
' Dame d'hooneur d'Anne d'Autriche.
quoique religi.euse5 elle était très-considérëe, et elle le méritait. J'épousai son frère quelques années avant sa profession*, et, commej'allais souvent dans son cloître, j'y vis la jeune princesse d'Angleterre, dont l'esprit et le mérite me charmèrent. Cette connaissance me donna depuis l'honneur de sa familiarité , en sorte que , quand elle fut mariée, j'eus toutes les entrées particulières chez elle •, et, quoique je fusse plus ^gée de dix ans qu'elle, elle me témoigna jusqu'à la mort beaucoup de bonté, et eut beaucoup d'égards pour moi.
Je n'avais aucune part à sa confidence sur de certaines affaires ; mais , quand elles étaient passées , et presque rendues publiques, elle prenait plaisir à me les raconter.
L'année 1664 , le comte de Guiches ^ fut exilé. Un jour qu'elle me faisait le récit de quelques circonstances assez extraordinaires de sa passion pour elle : Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que, si tout ce
^ ' Fib aîné da maréchal de Grammont.
yO PRÉFACE.
qui m'est arrivé et les choses qui y odt relation étaient écrits, cela composerait \mp jolie histoire? Vous écrivez bien, ajoutar t-elle; écrivez, je vous fournirai de bons mémoires.
J'entrai avec plaisir dans cette pensée , et qous fîmes ce plan de notre histoire , telle qu'on la trouvera ici.
Pendant quelque temps, lorsque je la trouvais çeuïe, elle me contait des choses particulières que j'ignorais; mais cette fantaisie lui passa bientôt, et ce que j'avais commencé demeura quatre ou cinq années saos qu'elle s'en souvînt.
En ,1669, le roi alla à Ghambord : elle était à Saint-Gloud, oii elle faisait ses cou* ches de la duchesse de Savoie, aujourd'hui régnante; j'étais auprès d'elle; il y avait peu àa monde; elle se souvint du projet de cette histoire , et me dit qu'il fallait la reprendre. Elle me conta la suite des cho« ses qu'elle avait commencé à me dire : je me remis à les écrire; je lui montrais le matin ce que j'avais £atit sur ce qu'elle m'a-> yait dit le soir; elle en était très-contente :
c'était, un ouvrage assez difficile que de tourner la vérité, en de certains endroits, d'une manière qui la fît connaître, et qui ne fut pas néanmoins offensante ni désagréable à la princesse. Elle badinait avec moi sur les endroits qui me donnaient le plus de peine , et elle prit tant de goutta ce que j'écrivais , que , pendant un voyage de deux jours que je fis à Paris, elle écrivit elle-même ce que j'ai marqué pour être de sa main, et que j'ai encore.
Le roi revint : elle quitta Saint-Cloud , et notre ouvrage fut abandonné. L'année suivante , elle fut en Angleterre ; et , peu de jours après son retour, cette princesse, étant à Saint-Cloud, perdit la vie d'une manière qui fera toujours l'étonnement de ceux qui liront cette histoire. J'avais l'honneur d'être auprès d'elle, lorsque cet accident funeste arriva; je sentis tout ce que l'on peut sentir de plus douloureux, en voyant expirer la plus aimable* princesse qui fut jamais, et qviî m'avait honorée de ses bonnes grâces ; cette perte est de celles dont on ne se console jamais , et
qui laissent une amertume répandue dans tout le reste de la vie.
La mort de cette princesse ne me laissa ni le dessein ni le goût de continuer cette histoire 9 et j'écrivi^ seulement les circonstances de sa mort dont je fus témoin.
FI!V DE LA PmtFACE.
DE MADAME
HENRIETTE D'ANGLETERRE
PtlMIXB^I FIMXI
DE PHILIPPE DE FRANCE
DUC D'ORLÉANS