‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 18 sur 26 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

Le roxD^xi de la comtesse de Savoie ef celui âiAménophis , par madame de Fontaines y se placent naturellement à la suite des Œuvres de madame de La Fayette.

Ces ouvrages sont de la même école j Félève a paru digne du maître par la cotpibinaison des ëvénemens, la peinture des caractères , la moralité du dénoûment , et Tagrëment du style. L'action du premier roman se passe dans le onzième siècle ; la partie historique consiste dans le récit des évënemens qui amenèrent Guillaume le Conquérant au trône d'Angleterre; mais les mœurs sont d'une époque plus avancée en civilisation* On y retrouve les délicatesses de sentiment qui caractérisaient la société épurée du dix-septième siècle , et qui se perdirent dans les saturnales de la

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régence. Ce n'est ni la description minutieuse des lieux , ni la vërîtë des mœurs du temps qu'il faut chercher dans les romans de madame de Fontaines*, elle n'a pas ëlé plus scrupuleuse à cet égard que madame de La Fayette ; le lecteur en est amplement dédommagé par l'intérêt des situations et la vérité des mouvemens du cœur.

Ces ouvrages ont tous un but moral, avantage pr^ieux qui manque généralement à l'enÊmce et è la caducité des littérateurs. Ce sont des cours de morale en action qui élèvent le talent de l'écrîvam , et lui assurent une gloire sans mélangera comtesse de Savoie reçut du puWîc "un accueil flatteur. Il parait que madame de Fontaines avait communiqué cette production à Voltaire, cpii conserva longtemps avec elle des liaisons d'amitié. Ce grand poëte, qui n'était point avare d'éloges j adressa à madame de Fontaines , en 1713 , un compliment en vers, qui suffirait seul pour sauver de l'oubli la mémoire de cette femme aimable et spirituelle. On remarquera dans la louange cette exagéra-

tion qui devient; flatterie; mais ce poëte n'y regarde pas de si près; il ne cherche qu'à plaire ; et nul écrivain n'y a réussi aussi-bien que Voltaire. Voici ces vers , qui sont un peu négligés , mais où respire cette grâce parfaite dont le poëte du dixhuitième siècle sera toujours le modèle :

La Fayette et Segi^ais , couple sublime et tendre , Le modèle avant vous de niM galalis écrits^ Des Ghamps-Élysiens , sur les ailes des ris ,

Tinrent depuis peu dans Paris.

P'oft ne viëûdrâit-on point, Sapho, pour vous entendre ? A vos genoux tous àxmk kùmiliés , Tous deux vaincus , et pourtant pleins de joîe ,

Us mirent Zajde aux pieds

De la comtesse de Savoie.

ïls avaient bien raison. Quel dieu , cbawnant atiteur, Quel dieu tous a donné ce langage eiic}iantetor^

La force et la délicatesse «

La simplicité , la noblesse ,

Que Fénélon seul avait joint , ^Ce naturel aisé dont Tart n*approdie point ? Sapho , qui ne croirait que T amour vous inspire ? Mais vous vous contentez de vanter son empire ; Dé Mondor amoureux vous peignez le beau feu ,

Et la vertueuse faiblesse D'bne maîtresse Qui lui fait , en fuyant , un si charmant aveu. Ah ! pouvez-vous donner ces leçons de tendresse ,

Vous qui les pratiquez si peu ?

C'est ainsi que Marot , sur sa lyre incrédule y Du dieu qu'il méconnut prôna la sainteté.

Vous avez pour l'amour aussi peu de scrupule ; Vous ne le servez point , et vous Tavez chanté.

Adieu. Malgré mes épilogues ,

Pnissiez-vous pourtant , tous les ans ,

Me lire deux ou trois romans,

Et taxer quatre synagogues !

M. Auger nous a donné , dans une édition des OEuvres de mesdames de La Fayette y de Fontaines et de Tencuiy l'explication de ce dernier vers. M. de Givri, père de madame de Fontaines , avait aidé les juifs dans le projet d'établir une synagogue à Metz. On était dans l'usage constant de faire payer chèrement les services de ce genre aux en&ns d'Israël ^ qui n'étaient pas moins exacts à prendre leur revanche dans l'occasion.

C'est évidemment , ajoute M. Auger^ au parti que M. de Givri tira , en cette occasion, de ses bons offices, que Voltaire fait allusion dans ses vers ; il est assez singulier qu'il ait jugé à propos de le rappeler à sa fille.

Cette allusion peut nous paraître aujourd'hui singulière^ mais en nous reportant à Fépoque oix Voltaire composait ces vers , nous n'y trouvons rien d'extraordinaire. 11 ne fciut pas croire, sur la foi de quelques écrivains adulateurs, que les idées de morale et d'honneur fussent alors aussi bien définies qu'elles le sont aujourd'hui.

Tel acte qui exposerait le personnage le jdus éminent à la sévëritë des jugemens publics, passait encore, au commencement du dernier siècle , pour un acte indiffèrent ou même digne d'ëloge. Madame de Maintenon, cette reine clandestine, trouvait tout simple d'engager son frère à se mettre sur les rangs pour acheter à, vil prix les biens confisqués des religionnaires du Poitou. « Personne, dit Saint-Simon , n'était plus au goût du roi que le duc de C^^^^^, et n'avait usurpé plus d'autorité dans le monde. Il était très-splendide en tout , grand joueur, et ne s'y piquait pas d'une fidélité bien exacte. Plusieurs grands seigneurs en usaient de* même , et on en riait. »

2^4 AVIS DES ÉDITEUAS.

Les moyens les plus odieux de (aire fortune semblèrent naturels , pourvu qu'iU ne fussent employés que par des personnes titrées ; la délation et la cupidité étaient au nombre des privilèges des hommes de cour, a Les premiers personnages de Yè^ tat , dit M. Lemontey dans son excellent Essai sur la monarchie de Louis Xlf^y s'enrôlaient dans ces croisades financières.

Les princesses ne craignaient pas d'y figu* rer. Le frère du roi retira un million d'une 6eule poursuite dirigée par lui-même con^ tre les trésoriers de la guerre, effrayés d'un tel adversaire. »

M» de Givri avait fait payer aux Israélites de Metz ses avis et sa protection. C'é^ tait une bonne fortune qui excitait probablenient plus d'envie que de surprise ; je croirais volontiers qu'on en fit un mérite au protecteur. Le vers de Voltaire me confirme dans cette idée , car il possédait à un trop haut degré le sentiment des convenances , pour rappeler à madame de Fontaines un souvenir qai aurait pu blesser sa tendresse filiale. On avait alors très-peu

d'égards pour les juifs; le sanhédrin luimême nWait pas été épatgné ; et celui qui pairvienait à lever des tributs sur quelques synagogues^ devait être regardé comme un homme de génie.

Ce qu^il y a de plus singulier dans le compliment de Voltaire, c'est qu^il ait élevé le roman de la comtesse de Savoie au*^dessus de Zayde. Mais j, comme je Vex déjà fait entendre , la flatterie est éminèm-ment poétique. Nous en avons eu des preuves multipliées *, Fadulation est à son aise dans le domaine de la poésie.

Voltaire aurait pu juger en connaissance de caruse , car il est évident qu'il avait lu avec attention Fouvrage de madame de Fontaines. « C'est là, dît La Harpe ^ qu'il a puisé le sujet de la tragédie deTancrède.

M. Auger remarque avec raison qu'il en ftvait aussi tiré le sujet ^Artémise ^ tragédie jouée «ans succès en 1720 , et dont il ne reste que des fragmens* Un roman qui a fourni deux sujets tragiques à un poète tel que Voltaire , mérite assurément d'être sauvé de l'oubli.

Le roman d^Aménophis renferme aussi le sujet d'un drame. On y voit un grandprêtre usurpateur 9 une légitimitë violée , une restauration pure de sang et de larmes. Le tyran est détrône; Finnocence triomphe 9 de chastes amours reçoivent leur récompense. Quelles ressources pour le talent du poëte! Et^ lorsqu'on songe que la scène se passe dans les souterrains du temple du Soleil , on doit être surpris qu'un sujet ^ si fécond en acci^ens drama^ tiques ^ n'ait pas tenté quelques-uns de nos écrivains. Mais on ne lit plus que des productions exotiques; les muses étrangères ont envahi le pâmasse français ; nous portons nous-mêmes des mains sacrilèges sur les autels de nos dieux domestiques. Dieu veuille que la barbarie ne soit pas le châtiment de cette profanation.

Le moyen le plus efficace de repousser un tel fléau , est sans doute de reproduire les ouvrages avoués par le goût. Tels sont ceux de madame de La Fayette , de madame de Tencin et de madame de Fontaines. Ce ne sont point des modèles que

je propose à la servilité des imitateurs, ce sont des études propres à révéler le secret des passions , et à faire connaître leur langage; c'est la vie intérieure qu'ils représentent. Les femmes qui les ont écrits avaient tout le talent et la finesse d'observation nécessaires pour réussir dans cette tâche difficile. Elles portent au cœur plus qu'à l'imagination. Cest précisément le contraire de ce qui se &it aujourd'hui.

Ce n'est que par les ouvrages de madame de Fontaines qu'on peut se former quelque idée de son caractère et de son esprit. Ce que nous savons d'elle personnellement est peu de chose. Elle se nommait Marie-Louise-Charlotte de Pelard de Givri , et elle était fille du marquis de Givri, ancien commandant de Metz. Ma*demoiselle de Givri épousa le comte de Fontaines 9 dont elle eut un fils et une fille. E^e mourut en 1780. Deux ouvrages de peu d'étendue lui ont survécu; elle fut l'amie de Voltaire ; le temps respectera sa

mémoire.

A. Jat.

DE

JLes annales d'Espagne sont remplies des fameux démêlés des Tolède et des Mendoce ; ces deux maisons y les plus illustres du royaume ,^ avaient une haine l'une pour l'autre, qui durait depuis plusieurs siècles ; et cette haine , en naissant , était , dans leur cœur , aussi naturelle que la vie. Leur animosité parut plus vive que jamais , dans le temps que Henri F', régnait en France , et que la plupart des provinces d'Espagne avaient leur souverain particulier ; celle de Murcie était possédée par les Mendoce. Le chef de cette maison se trouva, dans une grande jeunesse , maître de ses actions : non-seulement il était parfaitement beau et bien fait, mais il avait encore toutes les qualités qui font les grands héros. Comme il ne respirait que les occasions d'acquérir de la gloire , la paix qui régnait dans toutes les Espagnes lui fit former le. dessein d'exercer sa va-

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leur contre les Tolède , ses ennemis déclarés.

Il assembla ses vassaux , et mit sur pied une

armJe plus redoutable par le zèle et la valeur

de ceux qui la composaient, que par leur grand

nombre. Les Tolède , qui en furent avertis ,

assemblèrent de leur côté un corps de troupes

considérable. Ils ne se laissèrent pas prévenir

par Mendoce ; ils marchèrent au-devant de

lui. Ces deux armées, animées par leur chef ,

se joignirent à quatre lieues de Carthagène ,

où elles commencèrent un des plus sanglans

combats qui se soient jamais donnés. Il y avait

déjà un grand nombre de morts de part et

d*autre , lorsque dona Isabelle , sœur de Men^

doce , jeune veuve d'une piété et d'une vertu

exemplaires y en fut avertie. Tremblante pour

les jours de son frère qu'elle aimait passionné*

ment , elle fit vœu de faire le voyage de Rome

à pied f au cas qu il revint victorieux. Ces sortes

de vœux étaient fort en usage en ce temps-là ;

delui de dona Isabelle fut exaucé : Mendoce

combattit avec tant de valeur, qu'il remporta

une entière victoire ; les Tolède , malgré leur

haine , se trouvèrent réduits à demander la

paix. Mendoce , dont tous les sentimens étaient

nobles et généreux , préféra aux avantages qu*il

aurait pu tirer de sa victoire , la gloire d^ac-

corder la paix à ses ennemis vaincus et ho-

DE LA COMTESSE DE SAVOIE. S^l

miliés. Après Tavoir signée , il revint triomphant dans Garthagène , ville capitale de ses états. Il était lui-même le principal ornement de son triomphe ; jamais on n'avait vu tant de grâces et de charmes dans une même personne, ni tant de gloire dans une si grande jeunesse. Les peuples , enchantés, ne pouvaient se lasser de l'admirer et de lui marquer leur zèle ; mais la joie de dona Isabelle , de voir Mendoce échappé d'un si grand péril et vainqueur de ses en^ nemis, ne se peut exprimer. Elle était persuadée que son vœu y avait contribué ; dans cette pensée, elle ne songea qu'à l'accomplir promptement. Elle en parla à son frère. Quelque touché qu'il fût de cette marque d'amitié de sa sœur , il eut peine à l'approuver ; il trouvait qu'il y avait de l'imprudence à elle de s'éti*c engagée à faire un voyage si long et si pénible à pied. Il n'oublia rien pour la détourner de ce dessein ; mais dona Isabelle , qui croyait devoir le salut de son frère au vœu qu'elle avait feit, voulut absolument l'exécuter. Elle avait épousé un prince des Asturies , et , depuis sa mort , elle s'était retirée auprès de Mendoce : il consentit enfin à la laisser parCir ; il lui donna une suite nombreuse pour l'accompagner. Comme elle ne voulait point se faire cou* naître , elle prit , en partant , un habit dé

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pèlerine^ et en fit prendre à toute sa suite, lié zélé avcfc lequel elle entreprenait un si grand voyage lui en fit supporter les incommodités avec ]|)laisir; elle traversa une partie de la France, et^ après avoir passé les Alpes ^ elle arriva à Turin.

Odon , comte de Maurienne et de Savoie , y faisait son séjour j depuis qu'Adélaïde de Suze, dont il était veuf ^ lui avait apporté en dot le comté de Turin , Suze et le Val d'Aouste ; il venait d'épouser , en secondes noces , une sceur d'Edouard , roi d'Angleterre , qui passait pour un chef-d*œuvre de la nature. Doua Isabelle ne put résister à la curiosité de juger par ellemême si la beauté de la comtesse de Savoie était aussi parfaite qu'on le publiait. Elle s'informa des moyens de la voir ; on lui appril que cette princesse allait tous les jours se pro-» mener sur les bords du Pô. Dona Isabelle se plaça sur son chemin , à l'heure qu'on lui avail dit qu'elle devait passer ; elle n'y fut pas loag-r temps sans la voir paraître suivie d'une cour ])ompeuse et galante. Le hasard favorisa le désir de' dona Isabelle; la comtesse s'arrêta^ pour donner quelque ordre , précisément vis^à-vîs d'elle , et lui donna le temps de la considérer. Quelque prévenue que fût dona Isabelle de U Iieaiitc^ de la comte^sse^ elle en fut si frappée^

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qu elle ne pul s^empécher de s'écrier en tangage espagnol : Qu'elle est belle ! si le ciel eût permis que moa frère et cette princesse eussent été unis, ils auraient fait l'admiration de toute la terre. La comtesse entendait l'espagnol ; on est toujours flatté d'être admiré , quelque accoutumé que l'on soit à l'être : ta comtesse legdrda avec att^ition celle qui venait de tenir ce discours; elle lui trouva tant de beauté et uri air si nchle dans son habit de pèlerine , qu'elle ne dopta pas qu'dle ne fût une personne d'une condition relevée. Ce qui contribua encore à Taflermir dans cette idée , c'est qu'elle remai*qua que la suite nombreuse de pèlerins et de pèlerines qui accompagnait dona Isabelle semblait se tenir éloignée d'elle avec une sorte de respect. EUe continua cependant de marcher ; mais elle ordonna qu'on suîvit^ cette étrangère^ qu'on lui dit de sa part qu elle voulait lui parler , et qu'elle ^'attendit dans son palais au retour de la promenade. Cet ordre fut exécuté : dona Isabelle crut ne devoir pas refuser la comtesse ; elle consentit à ce quelle exigeait d'elle , et elle «e laissa conduire au palais.

Cependant la comtesse , l'esprit occupé de la pèlerine et de son discours, avait une sorte de curiosité inquiète qui ne lui permit pas de coûter le plaisir de la promenade : elle la finit

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de meilleure heure qu'elle n*arait aoeouUimë^ Elle trouva en arrivant dona Isabelle dans md appartement ; et , voulant lui parler sans témoins , elle lui fit dire de la suivre dans son cabinet. Dés qu'elle y fut entrée , la comtesse la traita avec beaucoup de bonté ; elle lui fit plusieurs questions en espagnol ; dona Isabelle y répondit avec tant d'esprit et de politesse, que la qomtesse fut presque convaincue qu'elle était fort au - dessus de ce qu'elle voulait paraître. Elle lui laissa voir ses soupçons , et elle la pria avec tant d'instance de ne se point cacher à elle , que dona Isabelle , malgré la r^ugnance qu'elle avait de se faire connaître , se rendit aux manières flatteuses et engageantes de la comtesse; elle lui apprit sa naissance et le sujet de son voyage. Après les premiers complimens, la comtesse , regardant dona Isabelle avec un souris charmant : A en juger , madame , lui dit-elle , par le voyage que vous faites et par le discours que vous avez tenu quand j'ai passé auprès de vous , il fout convenir que jamais aoeur n'a aimé un frère si tendrement que vous aimez Mendoce. Dona Isabelle fut d'abord un peu embarrassée de ce que son discourt avait été entendu ; elle se remit cependant , et elle répondit à la comtesse qu'il était vrai que son voyage marquait sa tendresse pour son (iréra ;

mais qu!à l'yard de ce qu'elle avait dit d'aranta» ,geux de lui dans une langue qu'elle croyait être itérée d'elle , l'amitié n'y avait nulle part. Je n'ai parlé de lui , continua - 1 - elle , que comme les personnes les plus indifférentes qui le connaissent &i parlent ^ et j'ose même vous assurer y ajouta-t-elle ^ qu'il passe dans toutes les Espagnes pour ce qu'on y a jamais vu de plus accompli. Mais , madame y dit dona Isa^ belle 9 en tirant de sa poche une boite qu'elle présenta à la comtesse ^ si vous daignez jeter les yeux sur le portrait que renferme cette boite , vous jugerez vous-même si j'ai eu tort de vanter la beauté de mon frère. Là comtesse prit la boite avec vivacité , elle considéra le portrait aTec un trpuble et une agitation qu'elle n'avait jamais sentis : elle se serait oubliée en le regardant, si l'arrivée du comte n'eût interrompu le plaisir qu'elle godtait à le considérer. La vue de son mari , dans ce moment , la fit rougir ; elle craignit , sans savoir pourquoi , qu'il ne vit le portrait; elle referma promptement la boite; et , par un mouvement dont elle ne fut pas la .maîtresse , au lieu de la rendre à dona Isabelle, elle la garda , et , s'avançant an - devant du 4)pmte avec cet air gracieux qui accompagnait tmites ses actions , elle lui présenta dona Isabelle de Mendoce , et elle lui expliqua les rai-

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sons qui la faisaient voyager en habit de pèlerine. Le comte , après avoir rendu à dona Isabelle tout ce qu'il crut devoir à une personne d*uDe naissance si illustre ^ sur- ce que la comtesse lui fit entendre que cettç princesse ne voulait point paraître en public , sortit pour ne les pas contraindre. Dona Isabelle et la comtesse passèrent le reste de la journée ensemble : Mendoce fut presque toujours le sujet de la conversation. La comtesse pressa inutilement dona Isabelle de faire quelque séjour à Turin ; tout ce qu'elle put obtenir d'elle , ce fut d'y repasser à son retour de Rome. Pour m'assnrer de la promesse que vous me faites^ madame^ lui dit la comtesse d'un air enjoué ^ je garderai le portrait de ce frère qui vous est si cher, comme un gage assuré de votre retour. Dona Isabelle parut un peu embarrassée ; elle eut envie de presser h, comtesse de lui rendre ce portrait) mais, croyant qu'un refus, en cette occasion, paraîtrait bizarre à cette princesse , et pourrait lui faire penser qu'elle répondait mai à cette marque de son amitié: Je ne sais, madame, lui répondit-elle, si je fais bien d'avoir la complaisance de voua laisser ce prétendu gage ; mais je sais bien que, si n^oQ frère savait que j'eusse montré un portrait de- lui, il m'en saurait mauvais gré. Ge discours inspira de la curiosité à la comtesse i

iBÎle pressa dona Isabelle de lui dire les raisons qui pourraient le faire trouver mauvais à Mendoce. Aurait-il quelque maîtresse jalouse d'une sœur^ madame? dit la comtesse. Dona Isabelle sourit; et, après avoir dit à la comtesse que 8on frère jusqu'alors avait vécu dans une parfaîte^ indifférence : Je vois bien, ajouta-t-elle , qu'il faut que je vous apprenne une particularité qui vous fera peut-être trouver un peu trop de faiblesse à Mendoce. On lui a prédit qu'un portrait de lui causerait quelque jour de grands troubles dans sa vie ; il a toujours refusé de se faire peindre ; mais moi , qui ajoute peu de foi à ces sortes de prédictions, j'ai fait faire son portrait, sans qu'il Tait su. Je vous le laisse cependant sans crainte ; je serais même charmée qu'il vous parût assez aimable pour le garder toujours. Après ce discours, elle prit congé de la. comtesse; et, le lendemain , elle partit fort miSitin pour continuer son voyage.

Après son départ, la comtesse se trouva dans une espèce de tristesse et de langueur dont elle ne; pouvait assez s'étonner elle-même. L'idée de Mendoce se présentait incessamment à son esprit ; tout ce que dona Isabelle lui avait dit de lui , soutenu par les charmes qu'elle trouvait dans son portrait , lui ôtait le repos et interrompait son sommeil. Elle ne pouvait com-

2fO HISTOIRE

que cette princesse dirait à son frère qu'elle é(aU aimable ; mais , après son départ , elle retomba dans ses rêveries ordinaires. Comme elle était naturellement gaie, ce changemenbvj'humeur fit impression sur son tempérament; elle tomba dangereusement malade : le comte , qui avait pour elle une véritable passion, était dans une affliction extrême; il ne la quittait point. La comtesse f qui naturellement aimait son devoir, était touchée de la tendresse qu'il lui témoignait; elle se reprochait ce qu'elle en ressentait pour un autre, et les reproches secrets qu'elle se faisait augmentaient encore sa maladie. Cependant sa grande jeunesse surmonta la violence de son mal ; on ne craignit plus pour sa vie ; mais il lui resta une langueur contre laquelle tout l'art des médecins fut inutile.

En ce temps-là/ il y avait, auprès des états de Mendoce^ une fontaine célèbre, qui avait été découverte par le fameux Averroës , médecin arabe, qui l'avait mise en réputation; les eaux s'en sont perdues depuis , par la négligence des Espagnols : les médecins ordonnèrent à la corn* tesse d'aller prendre les eaux de cette fontaine. Elle sut que ces eaux n'étaient pas éloignées du séjour de Mendoee. Elle fut d'abord embarrassée sur le parti qu'elle devait prendre; elle craignit de s'exposer au p^il de voir un homme .pour

DU LA COMTESSE DB SATOIE. éG^

arez de lui. La comtesse Irouvait de la raison à ce que disait Emilie; mais ce qu^elle seniait daus^ son cœur pour Mendoce était trop vif pour qu'elle put se flatter que la simple curiosité y eût part. On ne rend point raison des caprices du cœur ; l'exemple de la comtesse n est pas le seul qui nous ait prouvé la bizarrerie de ses sentimens. Depuis que cette princesse avait confié les siens à Emilie , elle ne goûtait plus d'autre plaisir que celui d'être en pai^ticulier avec elle; tous les divertissemens qui jusqu'alors l'avaient amusée , lui devinrent ennuyeux. Elle voulait oublier Mendoce; éi, cependant, elle en parlait toujours. Le temps , qui d'ordinaire adoucit les plus grands maux, ne prit rieo sur ceux de la comtesse; et elle était plus agitée que jamais, lorsque dona Isabelle, comme elle l'avait promis^ l'evint à Turin. La comtesse fut ravie de la revoir , parce qu'elle était sœur de Mendoce : elle fbt tentée de lui en rendre le portrait ; mais elle n'en eut pas la force.

Dona Isabelle, pendant quelques jo«r$ qu'elle passa à Turin , prit beaucoup d'amitié pour la comtesse ; elle ne s'en sépara qu'avec peine ; et cette princesse, de son côté, eut un véritable chagrin de la voir partir. L'envie de lui plaire avait suspendu la violence de ses combijts sehcreti; elle se faisait tin plaisir d^icat de penser

37s HISTOIRE

fiance , confirmait la comtesse dans une idée qui lui était si agréable. Cette princesse ne fut pas trompée dans son attente. Quoiqu'il y eût lon^ temps que dona Isabelle fût partie de Turin, comme elle faisait de très -petites journées^ la comtesse la joignit à lentrée des états de Mendoce. Ces deux princesses furent charmées de se revoir. Dona Isabelle ne pouvait comprendre par quelle aventure la comtesse était en Espagne ; elle lui en témoigna son étonnement : la eooH tesse lui dit en rougissant^ qu'on lui avait or^ donné les eaux de la fontaine d'Averroës , pour la rétablissement de sa santé. Vous êtes si belle, madame , lui répondit dona Isabelle , en la regardant avec admiration , que je vous avouerai que, malgré l'inquiétude que me donneraient les moindres de vos maux^ je ne puis m'alarmer de ceux dont vous vous plaignez ; ils ne me paraissent pas assez considérables pour troubler la joie que j'ai de vous voir ^ et de penser que vous viendrez passer quelques jours, avec moi, à Cartbagène; car j'ose me flatter que, puisque mon bonheur vous en a conduite si près, vo«s ne me refuserez pas cette marque de l'honneur de votre amitié. Le premier mouvement de la comtesse fut d'abord d'être charmée d'une propositicoi qui flattait si fbri son goût; mais la nfflexion qu'elle fit, combtm elle manquerait k ce

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qu'elle devait au comte de Savoie , et à ce qu'elle se devait à elle-même, en faisant la démarche d'aller chez un prince pour qui elle se sentait une inclination violente, la faisait balancer sur ]a réponse qu'elle ferait. Dona Isabelle , qui s'a* perçut de son irrésolution , et qui était bien éloignée d'en pénétrer la cause, redoubla ses prière» avec tant d'instance, que la comtesse, entraînée d'ailleurs par son penchant, n'eut pas la force de lui résister; elle consentit à aller à Carihagène.

Comme le vœu de dona Isabelle était fini du moment qu'elle était entrée sur les états de Mendoce, elle ne fit point de difficulté de monter dans le char de la comtesse pour se rendre à Carthagène. A peine y fut-elle placée, qu'elle vit paraître un grand nombre de cavaliers : elle crut reconnaître son frère qui marchait à leur tête; elle ne se trompait pas. Comme elle lui avait fait savoir le jour de son arrivée, il venait, par son empressement, lui marquer la joie qu'il avait de la voir de retour d'un voyage qui était une preuve si extraordinaire et si sensible de son amitié pour lui« Mendoce aperçut de loin un char, et ce char lui parut si magnifique, qu'il ne put imaginer t;e que ce pouvait être ; il s'avança lui - même pour le savoir ; il reconnut sa sœur ; il descendit de cheval pour

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