TOME III. l
Tembrasser ; elle se hâta de lui apprendre que c'était la comtesse de Savoie avec qui elle était. Mendoce, suivi d'une brillante jeunesse , était, ce jour- là, plus paré et plus cbarmant qu'il n'avait jamais été; il fut si surpris de la beauté de la comtesse , que , lorsqu'il s'avança pour la saluer , il ne put s'eippécher de donner des marques de son admiration. Cette princesse était agitée de tant de mouvemens différens, qu'il est impossible de les représenter ; la joie et la crainte étaient peintes en même temps dans ses yeux; ils jetaient tant de feu, et animaient son visage de couleurs si vives , qu'il était impossible que Mendoce en pût soutenir l'éclat. Dooa Isabelle, empressée à faire les honneurs des états de Mendoce à la comtesse, dit à son frère que cette princesse , après un assez grand voyage, devait avoir besoin de repos , qu'il fallait -aller à Carthagène. Le char des princesses continua de marcher, et Mendoce remonta à cheval pour les accompagner. La vue de la comtesse lui avait causé un trouble et une agitation dont il ne démêlait pas encore bien la cause. En arrivant à Garthagéne , il lui donna la main , pour la conduire dans un appartement orné de tout ce que Funivers peut avoir de plus rare. Dona Isabelle et lui jugèrent à propos de la laisser en liberté. Dès qu'ils furent sortis, la comtesse congédia
tons ceux de sa suite ; elle ne retint auprès d'elle que la seule Emilie. Qu'ai-je fait^ ma chère Emilie^ dit- elle, en m'exposant à voir Mendoce ? sa vue n'a que trop déterminé mes sen« timens ; il ne m'est plus permis de douter de ma passion ; mats quelque empire qu'elle prenne sur mon cœur, ma vertu sera la plus forte; je prévois Tabime des maux où je me suis plongée par mon imprudence ; le goût que j'avai;» pour Mendoce , avant que de l'avoir vu , n'était pas assez fort pour n'être pas détruit par le temps et par la raison : pourquoi suis-je venue si loin chercher mon malheur ! Car enfin , je sens bien que ma passion est présentement trop forte pour pouvoir espérer que le temps et la raison puissent l'éteindre ; je la cacherai éternellement; plût au ciel que je pusse me la cacher à moimême !
Emilie s'aperçut qu'il tombait quelques lar^ mes des yeux de la comtesse : Eh ! 'madame, lui dit- elle; pourquoi cherchez -r vous à vous tourmenter vou^même ? Trop de scrupule et de recherche de votre cœur vous font trouver en vous ce qui n'y est pas. Le moyen le plus sûr d'effacer de votre esprit l'impression que Mendoce y pourrait avoir faite , c'est de n'avoir point sur vous cette attention inquiète, plus propre à augmenter votre mal qu'à le guérir. Ne vous faites
point un crime de trouver Mendoce aimable ; ▼ivez avec lui sans réflexion , et comme si vous ne le craigniez point. Vous trouverez par -la votre repos et cette indifférence que vous croyez avoir perdue^ On nous persuade aisément ce qui nous fait plaisir : la comtesse crut Emilie; elle résolut de suivre ses conseils , et de ne plus s'affliger de trouver Mendoce aimable. Cette résolution calma ses agitations , et elle soutint, le reste du jour, la vue de Mendoce^ avec moins de trouble et d embarras qu'elle ne Tavait imar gtné; et même, san.s s'en apercevoir^ elle n'oublia rien pour lui plaire. Les jours suivans ne furent pas si tranquilles qu'elle l'avait espéré de ce premier calme. Mendoce était devenu éperdument amoureux d'elle. Il avait cru d'abord n'avoir que de l'admiration pour sa beauté; il s'aperçut enfin qu'il sentait pour elle une passion dont toute sa raison n'était plus la maitresse. Cette connaissance qu'il eut de ses sentimenSy l'aflBigea : il vit tous les malheurs où il s'allait livrer. Nul espoir ne pouvait le flatter : la comtesse était mariée ; il allait dans peu de jours en être séparé^ apparemment pour toute sa vie. Ces réflexions , bien loin d'affaiblir son amour ^ lui dcmnaient de nouvelles forces. Il s'aperçut qu'il le combattait inutilement; il résolut du moins de le cacher avec soin.
La timidité accompagne toujours les grandes passions. Mendoce appréhendait que la comtesse ne s'aperçût de celle qu'il avait pour elle, et qu'elle n'en fût offensée. N'osant lui parler de son amoUr , il voulut du moins ^ par la diversité des plaisirs et la magnificence des fêtes , lui en donner des marques qui pussent n'être point soupçonnées, et qui rendraient à cette princesse le séjour de Carthagène agréable. Il crut même que le tumulte et la dissipation feraient qu'on aurait moins d'attention sur lui , et qu'il pourrait s'abandonner, avec moins de contrainte, au plaisir de la regarder. Le goût et la magnificence de Mendoce parurent dans les fêtes qu'il donna. Jamais on n'en avait vu de si superbes. Il y paraissait tant de galanterie mêlée avec la magnificence, qu*il était difficile qu'on ne s'aperçût pas qu'un amant avait pris soin de les ordonner. Il entrait dans tous ces diverCissemens avec cet enjouement et cette satis-^ faction que donne le plaisir d'amuser ce qu'on aime. Attentif aux moindres actions de la com-^ tesse , il remarqua qu'elle était souvent distraite et rêveuse, comme une personne dont le cœur serait prévenu d'une passion ; il ne pouvail croire que ce fût pour le comte de Savoie; il savait qu'il était d'un âge qui ne pouvait donner pour lui à la comtesse qu'une amitié de de^
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voir f qui ne devait pas la faire souffrir de son absence. Ingénieux à se tourmenter lui-même , il s'imagina qu'elle aimait quelqu'un en Savoie, et qu'elle en était occupée : cette idée lui parut cruelle ; il ne se flattait pas d'être aimé de la comtesse ; mais il ne pouvait souffrir qu'elle en aimât un autre. Cette princesse l'examinail avec les mêmes préventions ; elle attribuait les rêveries et les inquiétudes qu*elle lui voyait , ou au peu de plaisir qu'il avait d'être avec elle p ou à quelque passion cachée qui n'était pas pour elle. Quelquefois il lui paraissait qu'elle en était bien aise, se persuadant que, n'étant point aimée de lui , elle retrouverait sa première in-* différence; mais elle ne demeurait pas longtemps dans ce sentiment , et elle élait pénétrée de douleur de penser qu'elle n'avait point touché son cœur. Quelque confiance qu'elle eût en Emilie, ce dernier sentiment lui parut si honteux , qu'elle voulut lui en faire un mystère. Toujours agitée et inquiète, elle se leva uo jour beaucoup plus matin qu'à son ordinaire ; elle entra sur une terrasse qui était de plainpied à son appartement, d'où elle descendit seule dans les jardins du palais. L'art y avait si bien secondé la nature, que toute autre que U comtesse n'aurait pu s'empêcher de les admi* rer ; mais cette princesse , peu touchée de leurs
beautés , prit le chemin d'un petit bois de myrte qui était assez éloigné du palais. Elle s'y promena long-temps en rêvant , sans pouvoir con--^ venir avec elle-même si elle aurait la force d'oublier Mendoçe , ou si elle porterait toute sa vie dans son cœur le mortel chagrin d'aimer malgré elle , et de cacher toujours sa passion à celui qui la causait. Elle n'avait pas un seul sen^ timent qui ne fût combattu par un autre; enfin ^ elle vint s'asseoir dans un cabinet, dont la pa^ lissade , au milieu du bois , était ouverte par trois ou quatre portes qui donnaient sur autant d'allées ; elle prit le portrait de Mendoce qu'elle avait toujours ; et , sans savoir ce qu'elle faisait ni ce qu'elle voulait , elle l'ouvrit , elle y attacha ses regards, et, en le considérant, elle s'abimà dans une si profonde rêverie, qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien.
Mendoce , qui ignorait son bonheur , et qui , bien éloigné de se croire aimé d'elle, osait à peine s'avouer à lui-même qu'il en était amou-. reux, avait passé la nuit sans dormir , et , avant le jour, il était venu dans ce bois où était la comtesse. Il marchait sans dessein , et le hasard le* conduisit dans une de ces allées qui abouH tissaient au cabinet où elle était : il y entra* Elle était tournée de manière qu'il avança assez, près d'elle , sans en être aperçu , pour distin-i ^
guer qu*elle tenait un portrait, qui lui parui être celui d'un jeune homme. Il ne s'y reconnut point; et, quand môme il eût su qu'il y avait dans le monde un portrait de lui , il ne se se* i*ait pas imaginé qu'il fut entre les mains de la comtesse, ni qu'il lui donnât cette attention passionnée qu il remarqua aisément eu elle : il en fut si affligé, qu'il ne put s'empêcher de soupirer assez haut pour interrompre sa rêverie. Elle tourna la tête ; elle vit Mendoee : la honte et l'embarras d'être surprise par lui, en regar^ dant son poj*trait, la firent rougir* Eo se levant avec pi*écipitation , elle ferma la boite et la mit dans sa poche ; et, aussi tremblante que si ello eût été surprise par le comte de Savoie dans une rêverie si offensante pour lui , elle regarda Mendoee sai|s avoir la force de lui parler. Il avait dans les yeux et sur son visage tant de trouble et tant de marques d'une agitation violente , que la comtesse ne savait que penser de Tétat où elle le voyait. Ah ! Madame , lui dit-il » puis-je vivre après ce que je viens de voir? Eh quoi ! Mendoee, dit la comtesse tout interdite, qu'avez-vous donc vu qui vous cause tant d'^ tonnement? Un portrait, madame, reprit-il brusquement, un portrait entre vos mains, et qui vous occupe au point que j ai pu m'approcher de vous et marcher assez fort, sans quo
VOUS m'ayez enlendu. La comtesse, rassurée par ce discours y qui lui faisait comprendre assez clairement qu'il ne s'y était pas reconnu ^ ne songea plus qu'à ne lui pas laisser penser que ce fut celui d'un amant. Elle sourit avec un air de douceur; et, regardant Mendoce avec plus de confiance ; Groyez-'Vous, lui dit-elle , qu'il ne soit pas permis à une femme, qui est absente de son mari> de se faire un plaisir d'en considérer quelquefois le portrait ? Âh ! madame , s'écria Mendoce, ce n'est pas celui du comte de Savoie que vous regardiez avec tant de plaî*' sir et d'attention ; j'ai eu assez de temps pour remarquer dans ce portrait les traits brillans de la jeunesse ; vous cherchez inutilement à démentir mes yeux. Mais, madame , cojitinua-t-il , quel^ est donc cet homme heureux qui a pu toucher votre cœur ? Est-il digne de la gloire d'être aimé de vous comme vous l'aimez?
La comtesse trouva l'air dont Mendoce lui parlait trop hardi; elle en fut offensée; et, vou* lant toujours lui faire croire qu'il se trompait , et que c'était le portrait de son mari qu'il avait vu entre ses mains, elle prit ce ton de hauteur et de iierté si naturel aux princesses, et qu'elles savent le mieux pi'endi*e lorsqu'elles ont le plus de tort. Mendoce, lui dit-elle, vous oubliez que c'est à moi que vous parlez? Non, madame.
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répliqua-(-il 9 je ne l'oublie pbint; mais je n'oublierai jamais que c est un autre portrait que celui du comte de Savoie dont vous m'avez paru si occupée. La comtesse , d'un ton de colère, lui demanda de quel droit il osait lui témoigner une curiosité si indiscrète. Je l'avoue, madame, répondit-il, je suis un téméraire, je manque au respect que je vous dois , je me manque à moimême; mais ma raison n'a plus de* pouvoir sur moi : j'ai eu assez de force pour vous cacher le violent amour que vous avez £aiit naître dans mon coeur dès le premier moment que je vous ai vue ; mais je n'en ai pas assez pour vous ca-* cher l'affreuse, jalousie dont j'ai été saisi à la vue de ce fatal portrait qui met le comble à moa malheur. Vous n'auriez jamais su , continoa-l^ il, que Mendoce mourait d'amour pour vous, si ma malheureuse étoile ne m'avait fait voir, malgré moi , que j'ai un rival , et qu'il est aimé. La comtesse s'était fait jusqu'alors une si grande violence pour cacher à Mendoce la tendresse qu'elle avait pour lui , qu'elle ne put se faire encore la cruelle douleur de lui laisser penser qu'elle en ressentait pour un autre. Toute sa raison l'abandonna, et, par un transport dont elle ne fut pas la maîtresse, elle tira de sa poche le portrait , et le jetant aux pieds de œ prince : Mendoce, lui dit-elle, en le regardant
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arec des yeux où sa passion élait entièrement déclarée, ce portrait tous fera connaître Tinjustice de vos soupçons : si vous n'en croyez pas vos yeux , demandez à d<ma Isabelle , si vous devez en être jaloux. En achevant ces mots, elle le quitta brusquement, et courut pour gagner son appartement : elle y arriva comme une personne éperdue et hors d'elle-même. Un vif re-^ pentir avait suivi de près l'aveu qu'elle venait de faire. La honte de penser que Mendoce n i^ gnorait plus sa passion, se présenta à elle dans toute son horreur; la mort, dans cet instant, lui aurait semblé douce ; elle ne pouvait se pardonner d'avoir eu si peu de pouvoir sur elle; il lui parut que le seul parti qu'elle avait à prendre pour se punir de sa faiblesse , c'était de s'arracher de la présehce de Mendoce, et de ne le voir de sa vie ; elle s'imagina même qu'en s'imposant une loi si cruelle, elle réparerait en quelque façon la faute qu'elle venait de faire. Elle s'affermit dans cette résolution ; et , regardant Emilie^ qui était seule dans sa chambre, et qui, tout interdite du nouveau trouble où elle voyait la comtesse, n'avait encore osé lui en demander la cause : Emilie , lui- dit-elle , en versant un torrent de larmes, il faut partir de Cartliagéue, et en partir dans ce moment ; je ne puis trop tôt quitter un séjour si funeste à ma gloire et k
mon repos» Allez, Emilie, continiia-t-elle d*iiQ ton absolu, allez donner les ordres nécessaires pour m*en éloigner, s'il est possible, avant que Ton puisse être informé de mon dessein. L*air dont la comtesse parlait ne permit pas à Emilie de lui rien répliquer; elle alla porter ses ordres. Us (\irent exécutés avec tant de diligence, que cette princesse n*était pas encore remise de son premier trouble, lorsqu'on lui vint dire que tout était prêt pour son départ. La pensée qu'elle ne verrait plus Mendoce la fit frémir, son courage fût prôt à l'abandonner; mais enfin, st vertu, sui^montant sa ftiiblesse, lui donna U force d'exécuter une résolution si opposée à ses sentimens; et, sans s'embarrasser de ce que penserait dona Isabelle d'un départ si précipité» elle la fit éveiller pour prendre congé d'eHe^
Dona kabelle s'était aperçue avec chagrin que son frère était amoureux de la comtesse; elle crut que l'absence de cette princesse le guérirai! aisément d'une passion qu'elle ne pouvait ap-* prouver. Dans cette pensée, quelque amitié qu'elle eût pour la comtesse, elle s'opposa fai-» blement à son départ; elle ne put cependant s'empêcher de s'attendrir et de verser des larmes en lui disant adieu ; et la comtesse donna un libre cours aux siennes , comptant qu'elles seraient attribuées à son amitié pour dona Isa^
belle. En sortant de l'appartement de cette princesse f elle monta dans son char. Elle fut sui*prise de ce que Mendoce ne paraissait point : mais elle n'en fut pas fâchée; sa vue dans ce moment aurait encore aigri sa douleur. Après avoir prié qu on lui dit qu'elle lui avait caché son départ pour lui épargner l'embarras qui accompagne ordinairement les adieux^ elle prit la route de la fontaine d*Âverroes*
Mendoce y qui n'avait garde de s'imaginer le malheur dont il était menacé^ se croyait^ dans cet instant^ Fhomme du monde le plus heureux. Quelque peu de penchant qu'il eût à se flatter^ les paroles de la comtesse ^ Fair dont elle l'avait regardé en les prononçant ^ et la parfaite ressemblance que y malgré son trouble et sa prévention^ il s'était trouvé avec le portrait^ ne lui laissaient aucun doute qu il ne fût aimé d'elle. Il repassait dans son esprit toutes les actions de cette princesse^ qui lui avaient causé tant d'inquiétude et de jalousie. Trouver des marques de tendresse pour lui dans toutes celle» qu'il avait jugées être pour un autre ^ c'était un excès de bonheur qui lui faisait goûter en un moment tous les plaisirs que les autres amans ne goûtent qu'interrompus et séparés.
S'il avait suivi ses mouvemens^ il aurait couru se jeter aux pieds de la comtesse ^ pour
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lui faire connaître ^ par les transports de sa joie^ l'excès de son amour; mais la crainte qu'une visite faite si matin ne parût extraordinaire à ceux qui accompagnaient celte princesse ^ et ne leur donnât lieu de soupçonner ce qu'il était si important de leur cacher, le fit résoudre d'attendre que la journée lui fournit une occasion de lui parler sans témoins.
Il n'avait guère moins d'impatience de parier à sa sœur, et de lui demander l'explication du portrait. Dès qu'il crut qu'on pourrait la voir, il se rendit chez elle. Il entra dans son appartement par une porte qui donnait sur une orangerie. Comme il la trouva seule dans son cabinet, il lui montra d'abord le portrait, et il loi demanda si elle connaissait celui pour qui il avait été fait. Dona Isabelle fut d'abord un peu interdite à cette question , mais sa sincérité naturelle ne lui permit pas de déguiser la vérité. Elle pria son frère de lui pardonner, si, contre son intention, elle l'avait fait peindre. Elle lui conta ensuite la manière dont la comtesse avait gardé ce portrait. Je ne puis m*en»pécjber, continua dona Isabelle , de blâmer celle princesse ; après ce que je lui avais dit sur ce portrait, c'est une imprudence à elle de l'avoir» en partant , remis entre vos mains. Quoi ! ma sœur, s'écria Mendoce, la comtesse n'est pins
ici? Dona Isabelle lui témoigna, la surprise où elle était de ce qu'il ignorait son départ. -^
Mendoce^ accablé par une nouvelle si affligeante pour lui f ne fut pas maître de sa douleur et de n'en laisser voir toute la violence à sa sœur. D'abord il voulut courir sur les pas de la comtesse; mais dona Isabelle sut si bien lui représenter le tort qu'un empressement si marqué ferait à cette princesse, qu'elle arrêta ce premier transport. Il demeura le reste du jour dans un état difficile à exprimer. Il se plaignait à dom Ramir, celui qui avait toute sa confiance y de son malheur et de la cruauté de la comtesse , qui ne lui avait fait goûter le plaisir de se croire aimé y que pour augmenter son amour^ et lui faire ressentir plus vivement le malheur de la perdre. Mais pourquoi la perdre, dom Ramir?
reprenait-il. N'.airje pas tort de m'affliger avec tant d'excès ? La comtesse doit passer trois semaines ou \xjx mois aux eaux. Il ne m'est pas défendu de la suivre; j'irai la trouver; elle sera touchée du respect qui accompagne ma passion ; je l'accoutumerai à la souffrir, et à ne plus se faire un scrupule de me laisser voir qu'elle y est sensiible; enfin, puisque je suis aimé d'elle, j|B ne. suis pas entièrement malheureux.
Cett^ réflexion adoucit sa douleur : cependant , quelque ijoipati^nce qu'il eût de voir la com-
tesse, il se détermina à soutenir encore quelques jours d absence^ plutôt que de prendre le hasard de faire soupçonner son amour à d'autres qu'à cette princesse; mais^ en faisant cet effort sur lui-même , il imagina une sorte de satisfaction à s'approcher du séjour qu'elle habitait.
Dom Ramir avait une assez jolie maison à trois ou quatre lieues de la fontaine d'Âverroês; Mendoce partit pour s'y rendre, sans avenir sa sœur. Il sut, en arrivant à cette maison , que le comte de Savoie était venu trouver la comtesse aux eaux : ce contre-temps , qui dérangeait ses projets, le mit au désespoir; il jugeait, avec raison, qu'après le séjour que cette princesse avait fait à Carthagène, ce serait une imprudence dangereuse pour elle , de laisser voir à un mari, qui passait pour l'homme do monde le plus jaloux , tant de vivacité à la suivre.
Les difficultés irritent les désirs : Mendoce sentait augmenter celui de voir la comtesse, par ce nouvel obstacle qui s'y opposait. 11 ne savait quel parti prendre; enfin, il prit celui de lui écrire tout ce qu'une passion violente, et animée par la certitude d'être aimé, peut inspirer de plus tendre et de plus capable de persuader cette princesse de lui acocMrder on entretien d'où dépendait le bonheur de sa vie. il connaissait l'esprit et l'adresse de dom Ramir; il loi
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confia sa lettre, pour la rendre en secret à la comtesse.
Dom Ramir avait lié une assez grande amitié avec Emilie; il savait que la comtesse ne lui cachait rien ; il jugea à propos de la prier de lui rendre la lettre dont il était chargé. Emilie eut d'abord de la peine à s'y résoudre; mais dom Ramir lui dépeignit le désespoir de Mendoce avec des couleurs si viveç, qu'elle se rendit à ses instantes prières. Dés le même soir, elle donna la lettre à la comtesse , sans lui dire de qui elle était. Cette princesse, depuis qu'elle était partie de Carthagène, par un véritable retour sur ellemême, n'avait été occupée qu'à combattre sa passion. La présence de son mari, le tendre attachemeat qu'il avait pour elle , sa propre gloire , tout l'affermissait dans le dessein de réparçr à l'avenir, par sa conduite, les fautes qu'un penchant trop violent lui avait fait commettre. Elle était pénétrée de ces sentimens , lorsqu'elle reçut la lettre de Mendoce; elle pe put la lire sans beaucoup d'émotion , et sa passion , dans ce moment , se fit sentir dans toute sa violence ; mais la résolution qu'elle avait prise, de ne jamais voir Mendoce, n'en fut point ébranlée; elle ordonna à Emilie de lui mander, de sa part , qu'elle regarderait comme une offense mortelle H moindre démarche qu'il ferait encore pour h
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voir ou pour lui écrire; qu'il fallait se irësoudre à une absence el à un silence éternels ; que cette conduite était la seule qui put le rendre digne d'avoir touché un cœur comme le sien.
Emilie ne s'acquitta que trop facilement d'un ordre si cruel pour Mendoce. Il pensa expirer de douleur en lisant sa lettre; il trouvait tant de dureté dans le procédé de la comtesse, qu'il s'imagina que son dépit lui donnerait la force d'obéir; mais son cœur se révolta, bien tôt contre ce premier mouvement : bien loin de se soumettre aux défenses rigoureuses qu'elle lui faisait, il résolut d'aller secrètement lui-même à la fontaine d'Averroës. Il crut cependant qu'il ne devait rien précipiter, et qu'il devait donner le temps à rinclination que la comtesse avait pour lui d'agir en sa faveur. Cette princesse, qui craignit que Mendoce n'exécutât pas les ordres qu'elle lui avait fait prescrire , et qui n'osait plus s'assurer d'elle-même après l'épreuve qu*elle avait faite de sa faiblesse, feignit que les eaux lui faisaient mal, et elle obligea le comte de Savoie à la ramener à Turin.
Mendoce, en apprenant ce départ, perdit le peu d'espérance qui lui était resté; il en demeura accablé : mais enfm , malgré sa douleur, il ne pouvait s'empêcher d'admirer une vertu qui le désespérait. Il revint à Carthagène avec une
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afniction et une tristesse dans le cœur, qui lui en rendirent le séjour insupportable : il ne songea plus qu'a quitter des lieux où tout lui retraçait le souvenir d'uiie personne qu'il fallait oublier. Son inclination naturelle le portait à la guerre; il résolut de l'ailler chercher loin de ses états : la fortune lui fournit une occasion d'exécuter ce dessein.
Un jour que ce prince était sUr le rivage de Carthagéne, il aperçut Uiie flotte que là violence de la tempête poussait sur cette côte. Il envoya dom Ramîr au port , ordonner qu'on reçût ceux que la tempête y jetait , et qu*ôn leur offrit tous les secours dont ils auraient besoin. Ils étaient dignes de l'attention de Mendoce; c'étaient ces fameux Normands , si connus dans les anciennes histoires d'Italie. Tancrède, comte de Hauteville, d'une des premières maisons de Normandie, avait douze filé de deux lits .-comme son bien regardait l'aîné, selon la coutume de la nation , les cadets ne pouvant compter que sur Ifeur courage et sur leurs épées , six de ces jeunes seigneurs prirent la résolution d'aller au delà des monts chercher une fortune qu'ils ne pouvaient espérer dans leur patrie. Ils surent que l'empereur de Grèce voulait entreprendre de recoiivrer Ttle de Sicile, où les Sarrasins, qui s'en étaient emparés, régnaient depuis deux
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cents anS) et que Maniasse était chargé de cette expédition* La conquête de la Sicile leur parut propre à commencer leurs premiers exploits. Le comte d'Eu , parent du duo de Normandie ^ que des raisons secrètes engageaient à s'éloigner de sa patrie ^ partit aussi avec eux.
La flotte où ces jeunes héros s'embarquèrent pour aller trouver Maniasse fut long-temps sans pouvoir aborder l'île de Sicile; toujours repoussée par des vents contraires^ elle fut battue d'une furieuse tempête , qui l'obligea à relâcher dans le port de Carthagéne. Mendoce reçut ces seigneurs avec la magniûcence qui lui était naturelle ; mais rien ne leur parut si digne de leur admiration que toute la personne de Mendoce : elle était faite pour plaire; ses moindres actions avaient des charmes et des agrémens qu'on n'a jamais vus qu'à lui seul; il avait infiniment d'esprit , et il l'avait orné de tout ce qui peut rendre un prince accompli; il parlait plusieurs langues , et surtout la française , dans laquelle il s'énonçait avec beaucoup de grâce et de facilité. Pendant le séjour que les Tancrède firent à Carthagéne pour faire radouber leurs vaisseaux , le comte d'Eu et Mendoce eurent le temps de se connaître et de prendre beaucoup d'amitié l'un pour l'autre. Gomme ils ne se con* traignaient point lorsqu'ils étaient ensemble , ils
s'aperçurent bientôt du profcoid chagrin dont ils étaient pénétres. Le comte d*Eu fut le premier qui témoigna à Mendoee Tenvie qu'il avait d'en savoir le sujet, Puis-je me flatter, lui dît-il un jour qu'il trouva ce prince encore plus rêveur qu'il n'avait accoutumé de l'être, que vous ne me refuserez pas de m'apprendre ce qui cause le trouble dont vous paraissez agité? Je ne veux savoir vos peines que pour les partager; c'est même une sorte de douceur qui les diminue , que d'en parler avec un ami qui s'y intéresse j et je suis si persuadé de cette vérité , que je m'imagine un grand adoucissement aux miennes de pouvoir vous les confier; je ne vous cacherai donc point ce qui m'a fait quitter une cour où je tenais un rang assez considérable; vous saurez, quand vous le souhaiterez, les secrets les plus cachés de ma vie; j'espère le môme retour de votre part.
Mendoee, touché de l'amitié et de la confiance du comte d'Eu, et se trouvant dans ces moraens où le cœur aime à s'épancher, ne balança point à lui apprendre son amour pour la comtesse de Savoie, et jusqu'aux moindres ciroonntnuce^ de tout ce qui lui était arrivé avec <*l)<'* L<' comliJ d'Eu entra dans les déplaisirs d** M^^odorf* c!ain* me un véritable amî, et qui sait i^u sa prûprr expérience ce qu'il en coûte d'avoir un fwnr
trop tendre; il promit à Mendoce up aveu sincère de toutes ses faiblesses. Comme il était fort tard, ces deux princes se séparèrent. Le lendemain matin , le comte d'Eu tint la parole qu'il avait donnée ; il se rendit auprès de Mendoce : il ne fit pas languir ^n impatience ; il prit ainsi la parole :