‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 24 sur 26 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

obéissance , j'eiTace toutes mes fautes , ordonnez que je ne sois entendue que de vous ; je pense que ce que j'ai à vous dire mérite d'être tenu secret.

Aménophis pria Crisotas de le laisser avec Péritée , et d'ordonner que personne ne vint troubler leur conversation ; Péritée alors , se voyant seule , prit la parole de cette sorte : Je crois, dit-elle, que vous savez, seigneur, que Cléorise, livrée au grand-prêtre par des pirates qui avaient accoutumé de lui amener souvent de belles et jeunes personnes , dont ce palais était tout rempli, y était depuis trois ou quatre mois. Le grand-prètre m'avait attachée à elle; et , dans les commencemens, j'avais taché de persuader à Cléorise d'aimer le grand-prètre, qui était éperdument amoureux d'elle; mais il y avait déjà quelque temps que , n'ayant pu me défendre de prendre beaucoup d'amitié pour Cléorise , je ne la pressais plus avec la même vivacité que j'avais fait autrefois ; je pensais plutôt à me faire aimer d'elle , qu'à en faire aimer le grandprétre. Je puis dire^ seigneur, que j'avais gagné une partie de la confiance de cette belle étrangère : elle ne m'ayait point appris le lieu de sa naissance, ni le nom de sa famille, mais elle ne me cachait rien de ce qu'elle pensait; elle ne dissimulait point avec mot l'horreur et Taver-

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sîon qu'elle avait pour le grand - prêtre ; je croyais que cette horreur était peut-être causée par quelque tendresse secrète qu'elle pouvait avoir eue dans le pays d'où les pirates l'avaient fenlevée , mais je n'eus pas long - temps cette pensée.

En effet, son cœur était libre; et elle ne haïs-r sait le grand-prêtre que parce que ses moeurs et sa réputation lui paraissaient indignes du rang qu'il tenait. Je puis dire, seigneur, qii'il n'y avait danè le cœur de Gléorise que de la haine et de la tristesse, jusqu'au jour de la^ fête du Soleil, où, à la prière d'Anaxaras, je fis ce qui dépendait de moi pour vous donner le moyen de voir et de considérer Gléorise. Dès le soir de ce jour- là même, je la trouvai rêveuse d'une autre façon qu'elle n'avait accoutumé de l'être. Ce n'était plus cet abattement morne qui paraissait dans ses yeux, quand Tennui et la haine seuls l'occupaient ; il me semblait y démêler je ne sais quelle inquiétude, qui, dans sa tristesse , laissait voir un plaisir doux qu'elle trouvait dans ses rêveries. Vous savez ce qu'Anaxaras obtint de moi pour vous; et je pense, seigneur, que vous n'avez point oublié les discours que vous m'entendîtes tenir à Gléorise pendant que vous représentiez la statue de Dioméde. J'avoue que, me confirmant à tout mo-

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ment dans Topinion que j'avais qu'il se passait quelque chose de nouveau dans son cœur, piquée d'un peu de curiosité , je voulais l'obliger à m'en faire un aveu , et je ne la pressais de répondre à la passion du souverain pontife, qne pour l'engager à m'en découvrir une autre, que je croyais qui commençait à naître dans son âme.

Aussitôt qu'elle eut connu le péril où les cris qu'elle avait faits sans réflexion vous avaient jeté, elle fut prête, deux ou trois fois, à revenir sur ses pas pour vous sauver, me disaitelle , par la seule pitié qu'elle avait de votre indiscrétion. Le tumulte et le désordre devinrent si affreux, que nous ne sûmes plus, ni elle ni inoi, quel parti nous devions prendre; nous apprîmes que le grand-prêtre avait été tué, et qu'on avait proclamé un nouveau roi de l'île. Je me souviens, seigneur, qu'elle me dit, en roifgissant , que c'était peut-être vous , et qu'eHe ne savait si vous lui pardonneriez le danger où elle vous avait précipité. Comme elle achevait de me parler, nous voyons entrer dans la chambre où nous étions deux ou trois hommes , que leurs habillemens nous font connaître pour des étrangers. Un d'entre eux, déjà avancé en âge, s'approche d'elle, et aussitôt elle le reconnaît pour son père. Venez ^ ma fille, lui dit-il, pro-

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fitx)DS des momens que la révolution qui arrive ici nous donne, pour sortir de cet infôme palais. Les dieux, qui m'ont inspiré de venir dans cette île, où je ne doutais pas que les pirates ne vous eussent amenée, ont eux-mêmes fait naître cette occasion pour vous rendre votre liberté. J'ai un vaisseau tout prêt à partir, sur le rivage; suivez-moi; il faut nous échapper d'ici, pendant que le désordre qui y régne empêchera qu'on ne s'aperçoive de votre fuite.

Cléorise, en se disposant à le suivre, me pria de l'accompagner jusqu'au bord de la mer. Je voyais bien que la joie d'avoir retrouvé son père était balancée par la peine de s'éloigner si promptement de ce palais. Ma chère Péritée, me dit-elle assez bas pour n'être entendue que de moi, je voudrais, de tout mon cœur, que tu voulusses me suivre dans ma patrie, où je partagerais avec toi une fortune assez heureuse que les dieux m'ont donnée; mais je t'avoue que je n'ose t'en prier ; je te conjure, au contraire, de demeurer ici ; je serais trop ingrate , si je partais sans m'assurer un moyen d'être informée de la destinée de cet étranger, que tu m'as dit ne s'être exposé au péril où iw)us l'avons laissé, que pour me voir. Ma chère Péritée, lâis-moi savoir, le plus tôt que lu pourras, s'il est vivant, et si c'est lui qui s'est fait re-

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connaitre roi de cette ile. Je ne- sais si je iui dois souhaiter une si haute fortune; je veux croire qu'il la mérite, mais pourtant j'aimerais mieux qu'avec toutes les vertus dignes du trône, il ne fût point né pour y monter. Peat-étre que s'il n'était pas roi , et s'il connaissait qui je suis, il ne me trouverait pas indigue de son souvenir^ Si tu peux le revoir, dis-lui que ses périls m'ont fait frémir, et que son bonheur ne me sera jamais indifférent. C'est l'ile de Crète qui est ma patrie, où mon père me mène, et c'est là que je souhaite que tu fasses tout ton possible pour me donner incessamment de tes nouvelles; mon père s'appelle Ârimante, et il est un des premiers d'une des républiques de notre île.

Voilà, seigneur, ce que me disait Cléorise, lorsque nous nous sommes trouvées au bord de la mer, où Ârimante, nous donnant à peine le temps de nous embrasser. Ta obligée de monter sur son vaisseau, que j'ai vu partir aussitôt, «t que j'ai accompagné de mes regards aus$i long-temps que j'ai pu, en versant beaucoup de larmes.

Ah! Péritée, dit Aménophis, lorsqu'elle eut cessé de parler, que de sujets de joie et d'affliction vous me donnez en même temps! Grands dieux! ajouta-t-il, il est donc possible que Cléor

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lise ait eu quelque attention sur moi ! mais vous me l'enlevez dans le moment même que vous me donnez le plaisir de le savoir ; et vous me ^let* lez hors d'état de la suivre! Aménophis allait continuer ses tendres plaintes^ lorsque le roi entra dans sa chambre; et, voyant Péritëe, de qui Anaxaras avait eu le temps de lui parier assez au loqg, il se hâta de lui demander si Cléorise ëtajt dans le palais. Aménophis, ne voyant qu'Anaxaras auprès du roi , leur dit tout ce que Péritée venait de lui apprendre. Au nom des dieux , ajouta-t-il , en regardant Ménécrate , daignez, prince, avoir pitié de mon impatience^ et faites partir un vaisseau pour aller a Tile de Crète , en attendant que mes blessures me permettent dé m'y rendre mioi^mème. Ma chère Péritée, ajouta^t^il en la regardant, oserai^je vous prier de monter sur le vaisseau que je suis as^ sure que le roi m'accordera , ei d'aller vouimême porter à Cléorise les nouvelles qu'elle vous a demandées? Je »ie flatte, cottinua-tr-il , qu'Anaxaras voudra bien vous suivre , et que le roi vous fera accompagner par autant de femmes que vous le souhaiterez , afin que ce voyage vous devienne moins ennuyeux^ quand vous aurez avec vous les personnes aivec qui vous avez accoutumé de vivre.

Péritée et Anaxaras répondirent presque en

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même temps cpi'ils étaient prêts d'obéir. Mené— crate donna les ordres qui étaient nécessaires au prompt départ du vaisseau qu'Aménophisr demandait; et en même temps il eut soin d'enfaire préparer d'autres, pour porter le prince de Libye, aussitôt qu'il serait en état de supporter les fatigues d'un voyage. Tous les mouvemens que le départ d'Anaxaras et de Péritée, et les préparatifs qui se faisaient pour celui d'Aménophis, donnèrent à ce prince pendant deux ou trois jours , auraient été capables de nuire beaucoup à ses blessures, si son amour ne «lui avait fait trouver dans ces mouvemens mêmes une joie qui avança plus sa gnérison que n'eût fait une tranquillité plus indolente. Ânaxaras, impatient de rendre au prince de Libye un service que, par la connaissance qu'il avait des sentimens de ce prince, il regardait comme le plus important qu'il lui pût rendre, dès qu'il eut reçu ses derniers ordres, se hâta de partir avec Péritée,' quoique la mer émue et les vents contraires fissent craindre au pilote quelque tempête prochaine; il espéra que les dieux favoriseraient son voyage , et que son départ procurerait du moins à Aménophis un repos qu'il croyait nécessaire pour assurer les jours de ce prince.

Pendant qu'Aménophis gardait encore le \\t ,

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Ménécrate voulut être uni à Célidonîe , comme son amour l'en pressait, et comme il l'avait promis à Crisotas. Il se servit du prétexte de Tétat où était le prince de Libye , pour retrancher toutes les cérémonies dont la pompe aurait retardé son bonheur. Il épousa l'aimable Célidonie , et son bonheur augmenta encore sa passion. Le nouveau roi et la nouvelle reine, aussi charmés l'un de l'autre qu'ils le pouvaient être , passaient dans la chambre d'Âménophis tout le temps qu'ils pouvaient dérober aux affaires et aux devoirs de leur rang.

Aménophis se trouva en état de marcher plus tôt qu'on ne l'avait espéré , et , tout languissant qu'il était encore, il pressa le roi de consentir à son départ. Ménécrate, devenu heureux, ne voulait pas retarder le bonheur d'un prince à qui il croyait devoir sa couronne. Il fit faire tant de diligence , qu'Aménophis , lorsqu'il voulut absolument partir, trouva une flotte toute prête pour l'accompagner. Tous les Libyens qui étaient venus avec lui se rassemblèrent , et la plus grande partie des jeunes gens de la cour de Ménécrate se joignirent à eux, pour le suivre à l'Ile de Crète. On ne savait pas quel était le dessein qui le menait; on croyait qu'il allait entreprendre la conquête de cette île, et quC; comme il éfait venu ramener Mé-

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nécrate dans File du Soleil , et lui rendre son royaume y il allait en chercher un autre pour lui-même.

Ménécrate, raccompagnant sur le port le jour qui avait été choisi pour son embarquement , lui témoigna qu'il avait beaucoup de regret de ne pouvoir pas le suivre; mais^ lui dit-il, vous me promettez que , aussitôt que vous aurez obtenu Cléorise, que sans doute Arimante ne vous refusera pas , et que je lui fais demander pour vous par mes ambassadeurs qui vous accompagnent , vous reviendrez ici avec elle partager avec Célidonie et moi le trône que nous vous devons. Vous régnerez ici avec nous, jusqu'à ce qu'il plaise aux dieux de vous donner le royaume de vos pères y ou d'accorder à votre valeur une occasion d'en conquérir un autre.

Âménophis répondit à Ménécrale avec tous les témoignages de tendresse et de reconnaissance dignes de deux princes aussi vertueux , et lui promit que, à moins que la mort ne rompit tous ses desseins, il reviendrait, ou possesseur de Cléorise , jouir auprès de lui de son bonheur pendant quelque temps, ou mourir désespéré entre les bras de son plus cher ami.

Il partit , et il prit la route de Tile de Créle. La mer paraissait assez caln^, et durant plu-

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sieurs jours il eut les vents aussi favorables qu'il pouvait le souhaiter; mais, lorsqu'on l'assurait qu'on allait bientôt découvrir l'île de Crète, la mer s'enfla tout d'un coup, le ciel 5e couvrit d'une épaisse nuit , le tonnerre gronda avec des bruits terribles, et il s'éleva une des plus furieuses tempêtes que les pilotes eussent jamais vues sur cette merl Les vaisseaux du prince de Libye se choquèrent et s'écartèrent plusieurs fois les uns des autres; l'art des matelots fut inutile,* la tempête dura pendant deux jours, et on n'espérait plus de pouvoir se sauver, lorsque, vers le soir, le vaisseau du prince de Libye fut jeté contre un écueil , où la ^er le laissa renversé sur un banc de sable.

Cet écueil, inconnu à tous les matelots, était comme une espèce d'Ile élevée sur un rocher , et inhabitée, quoiqu'on y vît quelques, arbres assez verts. Autour de ce rocher il s'était formé un petit rivage de sable que la mer y avait jeté : Aménophis et les Libyens qui étaient avec lui descendirent sur ce sable; et, après avoir relevé leur vaisseau qu'ils amarrèrent le mieux qu'il leur fut possible, ils prirent la résolution de camper sur le gravier où ils étaient descendus , et d'y faire des signaux pour rassembler les autres vaisseaux de leur flotte, s'ils n'avaient pas été engloutis dans les flots. Une nuit tran-

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qaille succéda à la tempête des deux jours précédens; le ciel fut clair et serein, et la lune brillante qui éclairait la mer et Fécueil donna envie à Aménophis de chercher quelque chemin qui put le conduire au sommet de cet écueil^ pour aller dans un lieu plus solitaire , passer, dans les douces rêveries que son amour lui inspirait ^ le temps que les Libyens fatigués employaient à dcHrmir. Il trouva un sentier étroit et escarpé qui le mena à une petite plaine qui faisait comme une plate-forme sur le rocher; il la traversa toute entière , et il vit au bas^ de l'autre côté de Fécueil, un vaisseau qui apparemment avait couru la même fortune que le sien. Il ne put pas démêler si c'était un de ceux de sa flotte^ et il chercha inutilement quelque sentier pour descendre de ce côté-là jusqu'à la mer.

Comme il retournait sur ses pas, il aperçut, entre cinq ou six gros arbres , une lumière qui semblait sortir de la terre ; il y alla , et , en approchant des arbres , il vit quelques hommes étendus sur l'herbe et accablés de sommeil et de fatigue; il ne voulut pas troubler leur repos; il s'avança jusqu'à une pointe de rocher qui s'élevait au milieu des ari)res , et d'où , par une manière d'embouchure assez étroite et basse, sortait la clarté qui l'avait attiré jusque-là. 11

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avança la tête dans l'ouverture de cette grotte , et aussitôt il eut envie d'y entrer. Il y avait , vers une des extrémités de la grotte, une lampe placée à terre; elle était faite avec tant d'art, qu'elle jetait beaucoup de lumière dans une partie de l'endroit où elle était , et l'autre partie n'était point éclairée ; en sorte que , lorsqu'on était derrière la lampe , on voyait parfaitement ce qui se passait au delà , et on n'était point vu. Aménophis, en marchant doucenient vers cette lampe , ne laissa pas d'apercevoir qu'il y y avait deux personnes qui étaient couchées dans l'endroit obscur sur des tapis , dont il y avait apparence qu'on leur avait fait comme une espèce de lit ; il tâchait de regarder et de démêler qui pouvaient être ces personnes, sans les éveiller, lorsqu'il entendit que l'une d'elles, appelant l'autre d'une voix basse et tremblante, et néanmoins fort distincte , dit : dieux ! ma chère Éridice , éveille-toi ! Aménophis , à ces mots, s'arrêta dans l'endroit obscur de la grotte, sans faire aucun mouvement et sans être aperçu davantage. Hélas ! continua la même personne , je crois que l'ombre de ce malheureux étranger, dont je t'ai parlé , vient de se présenter à moi ; je me flattais vainement que ce pouvait être lui qui s'était fait roi de l'île du Soleil, par la grande révolution que je t'ai racontée; il me

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semblait qu'il n'y avait rien de si grand, ni de si élevé à quoi il ne pût prétendre ; j'ignore encore quel il est , et je ne lui ai jamais parlé qu'un seul instant dans ce jour malheureux qui sans doute a été le dernier de sa vie.

Cette Éridice, à qui Âménophis entendait adresser ces paroles , où il lui paraissait qu'il avait beaucoup de part, ne répondit rien; elle était si troublée de la prétendue apparition, que, sans écouter , elle se couvrait la tête d'un de ses bras , et de l'autre elle tirait le tapis qui était étendu sur elle pour se garantir contre le fantôme. Hélas ! reprit l'autre personne , je sentais pour cet inconnu des mouveroens dans mon cœur que je ne crains plus de t'avouer et de m' avouer à moi-même. C'est moi , Éridice , qui suis cause de son malheur; je n'en puis douter. Qu'il me parut d'amour dans ses regards, lorsque, vêtu en Dioméde, il se jeta k mes pieds !

Aménophis trouvait tant de plaisir dans \e% discours que la fausse idée de sa mort faisait tenir à cette personne , que , quoiqu'il ne lut fût plus possible de ne pas reconnaître Cléorise, et quoiqu'il eût une extrême impatience de la rassurer en la tirant d'erreur , il trouvait quelque chose de si flatteur pour lui k entendre dire par ciie-même qu'il en était aimé,

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qu'il avait peine à interrompre des plaintes qui l'assuraient de son bonheur.

Mais, enfin, les larmes que répandait Cléorîse le firent sortir de cette espèce de ravissement; et, tout transporté d'amour et de joie, il fit quelques pas , et , se jetant à genoux auprès d'elle : Je ne suis point mort , dit-il , belle Cléorise ; je m'étais embarqué pour vous aller trouver dans Tile de Crète, où l'on m^avait dit que votre père vous conduisait : la même tempête qui vous a jetée ici , m'y a amené ; ce sont les dieux qui veulent favoriser le plus tendre et le plus respectueux amant du monde. Divine Cléorise , continua-t-il , en connaissant qu'elle était plus efirayée de 1^ voir lui-même qu'elle ne l'avait paru lorsqu'elle avait cru ne voir que son ombre , ne direz-vous rien à cet amant même à qui vous venez de faire entendre des choses si glorieuses pour lui , quand vous avez cru qu'il ne vivait plus? Cléorise, étonnée , confuse , et se reprochant comme des crimes tout ce qu'elle venait de faire connaître si innocemment, n'avait pas la force de regarder Âménophis , qui avait tourné la lampe sur elle «fin d'avoir le plaisir de la considérer. Elle détournait les yeux ; elle soupirait ; elle versait des larmes , et son silence accablait Âménophis de crainte et de tristesse. Cruelle ! lui dit-il.

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pourquoi refusez-vous même de me regarder ?

Craignez-vous que , par ma naissance , je ne sois indigne de vous ? Je ne suis pas roi de Tilc du Soleil ; mais je suis fils du roi de Libye , et c'est l'amour que vous m'avez inspiré qui m'a donné occasion , en punissant votre ravisseur, de faire remonter le prince Ménécrate sur le trône de son père. Que Ménécrate est heureux ! il aime , et il est aimé ! Pour moi , je renonce à la vie, puisqu'elle me fait perdre cette tendresse que l'opinion de ma mort vous avait inspirée ; et je vais vous sacrifier le reste de mes jours , que votre indifférence rendrait trop infortunés.

Il se leva , et Cléorise , alarmée de son désespoir, l'arrêta avec une vivacité qui ne permit pas à ce prince de douter de l'intérêt qu'elle prenait à sa vie. Âh ! prince , lui dit-elle , n'étesvous pas satisfait de la honte que vous m'inspirez, quand je songe à tout ce que la douleur que j'avais de votre perte vous a fait entendre malgré moi ? voulez-vous en un même moment me faire mourir de confusion et de désespoir ? vivez , si vous m'aimez; et oubliez ce que je vous ai dit, si vous m'estimez; du moins ne me de* mandez jamais de le dire. Éridice qui , tantôt ef« frayée quand elle avait cru voir une ombre, et tantôt agitée d'inquiétude et de crainte quand

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elle connaissait que cette ombre était nn homme vivant, et que cet homme était un prince amoureux de Cléorise, commença à reprendre ses esprits , et elle voulut aider Cléorise dans l'embarras où elle la voyait.

Éridice avait élevé Cléorise. Cléorise n'avait jamais vu sa mère, et elle avait pour cette femme la même aflFection qu'elle eût eue pour une véritable mère. Ma fille, lui dit Éridice, vous ne pouvez plus rétracter ce que vous avez dit ; il n'est plus possible que ce prince, qui l'a entendu , l'ignore ; songez seulement au lieu où vous êtes ; et songez qu'il est à craindre qu'Ârimante, votre père , s'il entrait ici pendant qu'un étranger est auprès de vous, ne soupçonnât votre vertu . Âh ! dit alors Aménophis , je n'ai point pour Cléorise des sentimens que je doive craindre de faire connaître à un père. Il n'importe, répondit Cléorise ; au nom des dieux, prince, ëloîgnez-vous ; et, s'il est vrai que vous ayez pour moi des pensées que vous n'appréhendiez pas que mon père désapprouve , attendez un autre temps pour les lui faire connaître, et gardez-en le secret jusqu'à ce qu'Arimante soit retourné dans l'île de Crète, et que vous y soyez aussi, puisque votre dessein était de vous y rendre. Si vous m'aimez, ma gloire doit vous être chère ; et que penserait-on d'une

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entrevue telle que celle-ci, si elle était connue? Âménc^his voulut lui répondre; mais elle ie conjura avec tant d'instance et d'autorité de sortiPy qu'41 fallut obéir; elle lui ordonna même de ne chercher à la revoir que dans Tile de Crète j dont elle lui dit que son père devait r&pr^idre la route le lendemain, les vents, qui les en avaient éloignés, n'étant plus contraires. Âménophis, se ccHitentant de l'assurer qu'il y serait aussitôt qu'elle, sortit de la grotte avec le moins de bruit qu'il lui fut possible , et il ne fut pas plus aperçu en sortant qu'il ne l'avait été en entrant. Le prince de Libye , plus amoureux qu'il n'avait jamais été, et plus heureux qu'il n'eût osé l'espérer, arriva au bord de la mer, où ^^ gens lui avaient préparé une espèce de tente qu'ils avaient faite avec une partie des voiles de leur vaisseau : il y entra, et se coucha sur un lit qu'on lui avait dressé; mais l'image de ce qui venait de se passer, la joie et l'amour agitèrent son sommeil de tant de pensées différentes, qu'il ne put pas être long, et qu'il acheva la nuit en s'entretenant des plus douces idées qu'une passion violente et satisfaite puisse donner aux âmes qui en sont véritablement occupées.

Aussitôt que le jour parut, ce prince vint sur le bord de la mer, où , comme si le ciel se fât

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intéressé à favoriser ses désirs, il vit sa flotte, que les signaux qu'il avait fait faire pendant la nuit , avaient déjà toute rassemblée autour du rocher où son vaisseau avait échoué. La plupart des officiers , qui reconnurent le vaisseau du prince, et qui apprirent qu'il était lui-même sur le rocher, descendirent dans des esquifs pour^ recevoir ses ordres. Dans un de ces esquifs , il vit son fidèle Anaxaras , qui lui apprit que le vaisseau dans lequel Péritée et lui s'étaient eml>arqués s'était ouvert dans le fort de la temjpéte; que l'infortunée Péritée et tous ceux qui étaient dans le même vaisseau avaient été submergés; que lui seul, s'étant abandonné aux flots, avait été reçu dans un des autres vaisseaux de la flotte que la tempête avait battue et dispersée. Je ne sais, ajouta Anaxaras, quel présage il faut tirer des obstacles qu'il m'a semblé que les dieux mettaient à mon arrivée dans File de Crète; mais je la voyais, et j'étais prêt à entrer dans un des ports de cette île , lorsque des vents furieux, qui m'en ont chassé, m'ont porté dans des mers inconnues, d'où lorsque les pilotes tâchaient de reprendre la route de l'Ile de Crète, je me suis vu attaqué par une seconde tempête , qui est la même dont vous avez été battu. J'ai vu périr l'aimable Péritée, et je vous avoue, seigneur, que sa perte m'a empêché de goûter le

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plaisir d*étre sauvé moi-même. Aménophis embrassa Anaxarasy il donna quelques larmes au souvenir de Péritëe, et en même temps voulant apprendre à Anaxaras l'aventure inespérée qui lui avait fait revoir Cléorise : Il n*est pas juste , lui ditril / que les dieux nous donnent un bonheur sans aucun mélange d*adversité. La perte de Péritée est un malheur qui m^afllige sensiblement ; mais , Anaxaras , quand vous saurez les faveurs que j*ai reçues ici du ciel, vous avouerez que je lui dois plus d'actions de grâces que de plaintes. Alors Aménophis, s'éloignant du reste de la troupe avec Anaxaras, pour n'être entendu que de lui, lui raconta ce qui lui était arrivé la nuit sur le haut du rocher ; et aussitôt il lui ordonna de faire appareiller ses vaisseaux le mieux qu'il lui serait possible, aCn de reprendre promptement la route de l'ile de Crète.

Pendant que chacun travaillait avec beaucoup de diligence à réparer ce que la tempête avait gâté, Aménophis, tournant toujours ses yeux du côté de l'endroit fortuné où il avait tu Cléorise , se laissa insensiblement conduire par sa rêverie dans le sentier qui menait au haut du rocher ; il y remonta ; il jeta les yeux sur cette touffe d'arbres et sur la grotte où Cléorise avait passé la nuit ; il n osait en approcher , de peur de lui déplaire. Ce ne fut que lorsqu'il

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enit apercevoir qu'il n'y avait pliis personne dans la grotte y qu'il y entra ; il semblait y chercher encore Cléorise ; de là il voulut revoir l'autre extrémité de la petite plaine y et il aperçut un vaisseau qui voguait déjà en pleine mer ; il ne douta pas que ce ne fût celui d'Ârimante , et il revint promptement à sa flotte pour en presser le départ.

Au bout de quelques jours , il arriva à l'ile de Crète ; il y prit port avec les ambassadeurs de Ménécrate. Il est aisé de penser que la première chose qu'il fit , ce fut de demander dés nouvelles d'Arimante. On lui répondit qu'il y avait déjà quelques mois qu'il était parti pour aller à l'ile du Soleil chercher sa fille y que des pirates avaient enlevée ; et on lui dit qu'on ne doutait pas qu'il ne dût bientôt i*evenir avec elle^ parce qu'on avait su qu'il l'avait retrouvée dans File du Soleil, et que la révolution qui y était arrivée l'avait mis en état d'en partir sans aucune opposition.

Quelque espérance iqu'on donnât au prince de Libye du prompt retour d'Arimante y et quoiqu'il se dit à lui-même qu'il n y avait pas lieu de douter qu'il ne revint bientôt dans sa patrie y ce prince ne laissait pas d'être inquiet et de s'abandonner à une tri^esse qu'Anaxaras ne pouvait s'empêcher de condamner. Anaxaras

était de quelques années plus âgé qu'Améno* phis; et il aimait la gloire d'Aménophis comme il serait à souhaiter que tous les favoris aima»» sent celle des princes qui les honorent de leur confiance. De quoi vous affligez-vous? lui ditil un jour, et qu'attendez-vous de cette passion qui vous a déjà fait courir de si grands dangers^ depuis le peu de temps que vous êtes sorti de Libye ? Je prétends , mon cher Anaxaras , ajouta le prince, me faire connaître à Arimante par les ambassadeurs de Ménécrate qui m'accompagnent , et j'espère qu'Arimante ne me refusera pas Cléorise , avec qui je veux qu'un nœud ^éternel m'unisse. Je vois , poursuivitil , que cette résolution t'étonne ; mais ne t'y oppose pas, tu le ferais inutilement. Anaxaras^ n'osant contredire trop ouvertement le dessein du prince de Libye, et voulant néanmoins le ramener à des sentimens plus dignes de loi , feignit d'applaudir à sa résolution. Le lendemain de cette conversation , Anaxaras alla passer presque tout le jour à Gortyne , l'une des principales villes de l'Ile de Crète.

La passion n'avait jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors dans le cœur d'Aménophis. Il se promenait seul sur le bord de la mer, où, s'abandonnant aux transports de son amour , son cœur en fut si pressé qu'il fut

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conti*aînt de laisser couier quelques larmes. Mais ces larmes n'étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre ; elles étaient mêlées de douceur et de charmes qui ne se trouvent que dans l'amour. Anaxaras ^ qui arrivait de Gorty^e j interrompit sa rêverie : Seigneur , dit-il à ce prince en l'abordant ^ comme je crois que votre amour n'a pas éteint en vous la noble impatience que vous avez toujours eue d'acquérir de la gloire, je viens vous rendre compte de ce que j'ai appris, et vous montrer l'occasion ia plus favOTable qui puisse jamais s'oflrir à vous pour foire voler d'ici jusqu'en Libye le bruit de vos exploits. Je pense que si Cléorise ellemême était en Crête , elle vous donnerait les mêmes conseils que je prends la liberté de vous donner : je suis même persuadé qu'elle serait fâchée de vous trouver ici , et de voir que vous auriez méprisé des occasions de gloire qui sem- Uent se présenter à vous. Aménophis attentif, et sentant renaître en lui des mouvemens de son courage , regardait Anaxaras sans l'interrompre ; et Anaxaras, devenu plus hardi, reprit ainsi son discours : Seigneur , il est arrivé des ambassadeurs du roi de Chypre pour implorer en faveur de leur maitre la pitié et la générosité des Cretois. L'infortuné roi de Chypre est prêt à être détrôné par un prince son sujet , qui

s'est révolté , et qui a engagé dans son crime la plus grande partie des Chypriotes. Le roi de Chypre s'était marié dans un âge fort avancé , quoique d'un autre mariage il eût déjà un fils. La princesse qu'il épousa lui donna une fille un an après leur mariage* 11 eut l'indiscrète curiosité de consulter un célèbre astrologue sur la destinée de cette fille , deux ou trois jours après qu'elle fut venue au monde. L'astrologue Ifii dit qu'elle ferait passer le royaume dans une famille étrangère. Le roi , quoiqu'il aimât tendrement la reine sa femme , ne put néanmoins s'empêcher de se souvenir qu'il avait un fils qu'il avait élevé pour être son successeur ; il fit mourir l'infortunée fille dont il était père , et qui n'avait encore vécu que huit jours. La reine, en apprenant cette mort^ fut si saisie de douleur qu'elle mourut peu de jours après. 11 ne songea plus qu'à conserver le seul héritier qu'il avait , et qui lui était devenu encore plus cher par les deux pertes que l'envie de le frire régner lui avait causées.

Les dieux l'ont puni de l'aflfection tn^ barbare qu'il avait témoignée pour son fils en sacrifiant sa fille. 11 y a quelques mois que ce fils est mort , par un accident que les peuples ont regardé comme un châtiment des dieux sur le père. Aussitôt qu'il s'est trouvé sans héritier ,

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un prince son sujet s'est élevé contre lui , et a Toulu se faire reconnaître légitime successeur de la couronne , prétendant y avoir droit comme étant descendu de la race royale. Le roi, pour prévenir les suites d'une prétention chiméri- ({ue , a dit que sa fille était vivante ; mais , comme il n'a pu la faire paraître , et comme tout le monde s'est souvenu de l'avoir vue morte, les déclarations du roi n'ont fait qu'irriter ses ennemis, et qu'en augmenter le nombre. Le roi a voulu faire arrêter prisonnier le prince rebelle, et cette entreprise a achevé de le perdre. Le prince a pris les armes ; il a trouvé plus de faveur dans l'esprit des sujets que le roi même. On dit que le roi a été obligé de se renfermer dans Macarie , d'où il a envoyé ici pour y demander du secours. La république lui en a accordé ; mais il n'y a point d'apparence que ce secours puisse être prêt assez tôt.

Qu'il serait glorieux pour vous , seigneur, si vous pouviez vous résoudre à partir dés aujourd'hui pour aller vous rendre l'arbitre de la couronne de Chypre ! Et pourquoi, ajouta Ânaxaras» ne vous y résoudriez-vous pas ? En peu de jours vous aurez fini cette expédition ^ et vous reviendrez ici mettre aux pieds de Cléorise les lauriers dont vous vous serez chargé. Elle ai ri^ vera pendant que vous serez en Chypre. Vous

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pouvez laisser les ambassadeurs de Ménécrate pour attendre cet heureux objet de votre tendresse, et pour la préparer à vous recevoir après votre victoire.

Aménophis rêva long-temps avant que de répondre à Anaxaras. Ce dernier espérait de trouver dans la guerre de Chypre de quoi occuper Aménophis y et le guérir d'une passion qu'il appréhendait qui ne fit tort à sa gloire. Ce vertueux favori, à qui on ne pouvait reprocher qu'un peu trop de sévérité dans l'amour de la gloire, et qu'une espèce de dureté noble qui ne lui permettait jamais de dissimuler la vérité, était inquiet du trop l<mg silence d'Amén<^his, lorsque ce prince l'embrassa, et, comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil : Oui, mon cher Anaxaras, lui dit^il, je suivrai la gloire comme vous le voulez , quoique je ne puisse renoncer à l'amour. Je me souviens que Ménécrate m'a dit que le roi de Chypre lui avait donné une flotte pour le rétablir dans son royaume : j'entre dans les obligations de Ménécrate, et je veux, avec la flotte qu'il m'a confiée, voler au secours du généreux prince qui avait été touché des malheurs de mon ami , et à qui il n'a pas tenu que Ménécrate ne remontât plus tôt sur le trône. Partons dés cette nuit, mon cher Anaxaras, s'il est pos-

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sîble. Je vous charge de tous les soius du glorieux dessein que vous m'avez proposé y pendant que je vais donner mes instructions aux ambassadeurs y que je laisserai ici avec une lettre pour Cléorise.

Anaxaras fit tant de diligence y et le ciel fut si favorable à ses bonnes intentions^ qu'à l'entrée de la nuit toute la flotte d'Aménophis fut en état de partir* Aménophis^ comme s'il eût repris de nouvelles forces et une nouvelle ardeur en écrivant à Cléorise , monta sur un vaisseau avec une joie qui semblait promettre la victoire à ses troupes.

Les ambassadeurs de Chypre partirent avec lui y et au bout de trois ou quatre jours ils lui firent prendre terre à la rade de leur île, où il fit paisiblement sa descente sans que les révoltés en eussent aucune connaissance. Us furent épouvantés au bruit de la marche de son armée; ils vinrent en grand nombre pour lui livrer bataille, et ils se campèrent devant lui dans un poste très-avantageux. Cependant les ambassadeurs du roi de Chypre trouvèrent moyen de retourner auprès de leur maître dans Macarie, ville capitale qui avait autrefois donné son nom à Fîle ; ils lui apprirent le prompt et grand secours que le prince de Libye lui amenait; ils lui dirent l'état où ils l'avaient laissé, et le

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prodigieux effort que les révoltés faisaient pour empêcher ce prince de pénétrer plus avant dans le royaume. Le vieux roi sentit ranimer son courage et ses espérances , et , malgré les oppositions de ses plus fidèles serviteurs y il exécata la généreuse résolution qu'il prit de marcher avec le peu de troupes qu'il put ramasser pour se joindre à Âménophis. Il arriva précisément lorsque les deux armées étaient déjà aux mains. Les révoltés étaient en si gi*and nombre, que toute la prudence d'Anaxaras et la valeur d'Aménophis avaient beaucoup de peine à empêcher que leurs troupes, quoique mieux aguerries que les autres, ne fussent néanmoins enveloppées. Elles l'auraient été , si Tarmée da roi , quoiqu'à peine conduisit-il avec lui deux ou trois mille hommes, n'eût fait faire aux révoltés un mouvement dont Aménophis profita. Le combat devint sanglant de toutes parts. Les révoltés, ayant connu que le roi était en personne à la tète de ses troupes , tournèrent leurs plus grands efforts contre lui : ils étaient persuadés que, s'ils pouvaient le faire périr, il n'y aurait plus personne dans le royaume^ qui osât s'oppo* ser à eux.

Ce prince, avec un courage de jeune homme, à l'âge de plus de quatre-vingts ans, s'était en • gagé au milieu de la troupe où le chef des ré-

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voltés combattait; ils s'attachèrent l'un à lautre, et le vieux roi , dont les forces commençaient à s'épuiser, allait tomber vivant entre les mains de ses ennemis , déjà même il était sans armes , lorsque Aménophis arriva, et qu'il opposa au prince révolté une valeur à laquelle rien n'était capable de résister. Il écarta tous ceux qui s'étaient avancés pour saisir le roi ; il se mit audevant lui , il ordonna à Anaxaras d*en avoir soin ; et, ne songeant plus qu'à vaincre ou mourir, il jeta tant de terreur parmi 'les révoltés, qu'aucun n'osait plus tenir devant lui. Le prince , qui était à leur tête , évita long-temps le combat contre un si redoutable ennemi ; mais il ne lui fut pas possible de fuir sa destinée : Aménophis le poursuivit, et, après lui avoir porté plusieurs coups , le fit tomber demi-mort à ses pieds. Quelques Libyens , qui avaient toujours suivi Aménophis , voyant le général des ennemis abattu , se jetèrent sur lui, et, comme il mourut entre leurs bras , ils lui coupèrent la tête pour la faire voir à ses soldats et pour les obliger à se rendre. Ce spectacle fit l'effet qu'ils avaient attendu ; toute l'armée rebelle se dissipa , et jeta les armes aux pieds du vainqueur. Aménophis revint fort tard dans son camp , où Anaxaras avait conduit le roi de Chypre.

Ce roi, délivré et raffermi sur son trône d'une

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façon si miraculeuse y fut sur le point d'embrasser les genoux d'Âménophis , lorsqu'il le vit : Je vous dois ^ lui dit-il ^ la vie et la couronne ; je ne vous offre point les restes de cette vie que peut-être les dieux finiront demain ; mais recevez dès aujourd'hui cette couronne que je ne dois pas espérer de conserver encore long-temps dans l'âge où je suis. Prenez la place de ce fils infortuné que les dieux m'ont ôté, et soufiBrez que dès demain je vous conduise à Macarie pour vous faire reconnaître par vos nouveaux sujets. Je veux moi-même en être le premier^ et dés(H^ mais^ abandonnant tous les soins de la royauté, je ne songerai plus qu'à attendre tranquillement la mort. Quelque résistance que pût faire Aménophis à des offres si généreuses^ il ne détourna point le roi de Chypre de son dessein. Plus Aménophis témoignait de modestie et de désintéressement^ plus le roi se confirma dans sa résolution. Fendant qu' Aménophis , se laissant persuader et se promettant qu'au moins Anaxaras ne condamnerait pas l'envie qu'il avait de partager avec Cléorise une couronne qu'il ne tenait que des dieux et de sa valeur, marchait avec le roi de Chypre, et qu'il était déjà à la vue de Macarie, ce roi reçut un courrier qui lui apporta des nouvelles dont il ne fit part à personne ; mais on vit sur son visage une joie

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nouvelle et extraordinaire; il pressa davantage sa marche y et arriva dans son palais de Macarie plus tôt qu'on ne l'attendait.

Peu de momens après qu'il eut laissé Aménophis dans l'appartement royal ^ qu'il voulut bien qu'il occupât , il revint le trouver, et il le pria de venir avec lui dans les jardins , suivi du seul Ânaxaras. Le roi les ayant conduits tous deux dans une allée où il ne pouvait être entendu de personne, il s'arrêta, et regardant Aménophis : Prince, lui dit-il, je n'ai point encore voulu vous dire à quelle condition je voQs donne ma couronne ; je craignais que cette condition ne vous parût difficile à exécuter; je suis délivré de cette crainte à présent, et je vais m'expliquer librement avec vous : vous ne pouvez être mon fils , soyez mon gendre. Ma fille n'était pas morte, je l'avais confiée à un ami fidèle ; il vient de me la ramener; j'ai voulu la voir avant de vous l'ofiOrir; j'ose croire, prince, que vous ne la trouverez pas indigne de vous ; venez que je vous la présente , afin que je vous fasse voir ensuite l'un et l'autre à mes peuples. Aménophis, à ces mots demeura immobile; il pâlit; il voulut répondre au roi , et il ne trouva point de paroles ; enfin , se reprochant pourtant à lui-même un silence qui lui faisait honte , et qui jetait le roi dans

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un étonnement qu'il étîût aisé de remarquer : Seigneur^ lui dii^il^ les dieux ne m'ont point fait pour régner, choisissez, pour la princesse votre fille, un prince digne de vous et digne délie, et souffrez que dès demain je remonte sur ma flotte pour retourner en des lieux ou je vois bien que le ciel veut que je passe ma vie sans ambition ; le bonheur que j'ai eu de vous rendre quelque service me comblera pour toujours d'une gloire que j'estime plus qu'une couronne. Ah ! prince , reprit le roi , quel mortel déplaisir me donnez-vous ! voyez du moins ma fille avant que de vous déterminer. Je sais par Anaxaras , continua-t-il , que le roi et la reine de Libye n'ont joint d'engagement qui s'oppose au désir que j'ai de vous faire épouser ma fille; et le royaume de Chypre , ajouta-t-il , s'il est trop peu considérable pour votre valeur, est peut-être assez grand pour une ambition qui ne serait pas démesurée.

Anaxaras pria le roi de lui permettre d'entretenir Aménophis, et de vouloir bien le laisser en liberté avec lui : Je vois ce que tu penses , dit Aménophis à Anaxaras , aussitôt qu'ils furent seuls; mais n'espère pas que je me rende à tes raisons; j'ai acquis assez de gloire; j'ai assez sacrifié à l'honneur; il est temps que j'accorde quelque chose à l'amour; tu n'as plus rien

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à me reprocher. Ânaxaras représenta à Aménophis tout ce que sa prudence et son affection lui purent faire imaginer de plus fort pour le détourner d'une passion qui lui faisait mépriser un royaume offert si généreusement. C'est régner, lui disait Aménophis , que de refuser ainsi de monter sur un trône que la victoire semble avoir élevé pour moi. Après tout^ je suis jeune encore; et pourquoi , quand je me serai assuré la possession de Gléorise, ne pourrais-je pas aller chercher d'autres royaumes et une nouvelle gloire , avec d'autant plus d'ardeur, que je saurai que je partagerai avec Cléorise tout ce que la fortune me donnera? En parlant ainsi , il marchait à grands pas , et il se trouva au bout d'une allée qui le conduisit à un superbe appartement qui était au milieu des jardins du palais, et que l'on appelait les bains de Vénus. En effet, la fontaine où l'on disait que Vénus s'était baignée était au milieu d'un grand salon où aboutissaient les appartemens de ce petit palais, joints d'un autre côté par un superbe péristyle. Aménophis et Anaxaras , occupés de ce qu'ils se disaient l'un à l'autre , arrivèrent jusqu'au péristyle, sans avoir remarqué le bâtiment et sans avoir aucune curiosité de le considérer. Ils étaient près à retourner sur leurs pas, lorsque Aménophis aperçut deux personnes qui traver-

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saicnl le péristyle; Tune magnifiquement yétué s*appuyaii sur Tautre, qui paraissait d^à un peu avancée en âge. Âménophis jeta les yeuK sur elle; et, n'écoutant plus Anaxaras, il fit Uù grand cri ^ et il courut au-devant de ces per^ sonnes qu'Anaxaras n'avait qu'à peine aperçues. Ah! dit Aménophis en les abordant , quel nouvel enchantement^ divine Cléoriseï vous a ame* née en ces lieux , quand Je suis prêt a en partir, et quand je viens de refuser la couronne et la fille du roi pour me conserver à vous? Cleorise, à ce discours, regarda tendrement Aménophis y et elle lui demanda s'il connaissait cette princesse qu'il refusait.- Je ne la verrai pas même , répondit Aménophis. Mais, poursuivit-il^ aimable Cléorise , ne m'est-il pas permis de voir Arimante? Où le trouverai-je? et ne me permet* trez-vous pas d'aller me jetet à ses pieds pour vous obtenir de hii ? Seigneur, i\(pondit Cléorise , Arimante n'est plus mon père , et c'est le roi qui m'a donné la vie et de qui vous devez m'obtenir. Souffrez, s'écria Anaxaras, que je sois le premier qui aille porter au roi la plus heureuse nouvelle qu'il puisse recevoir : il dit , et il partit sans attendre leur réponse.

Aménophis était si transporté de joie et d'amour, qu'il ne pouvait faire aucun discours suivi : Cléorise , ayant appelé Arimante , lui dit

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4ftppr^»dre ai| prinœ de Libye par qpelle surpr^4Qte aventure elle $c trouvait fille d'un roi 4^ qv|i même elle n^'avait jamais entendu parler jiij^q«'a}or3f AménpphÎB dit à Ârjmante qu'il i^l^t QUI dire que le roi avait fait mourir sa Hllie, parce qu'on lui avait prédit qu'elle ferait r^uer un étranger. Seigneur^ dit Arimante , le jnai n'eut pas la cruauté de faire périr son propw samg; il fit courir le bruit de la mort de sa 6He ; les cérémonies funèbres qu'il fit faire persuadèrent que cette mort était véritable. Le roi 9 en me confiant ce précieux dépôt, me pria de l'adopter. C'est, seigneur, cette aimable Cléorise que vous vQyej:. Jusqu'aujourd'hui elle s'est crue ma fi^lle. Les pirates de Tile du Soleil l'avaient enlevée : vous savez au8si*bien que moi par quel miracle elle est revenue entre mes mains ; votre valeur y a beaucoup contribué , sans le savoir. Le roi , ayant perdu son fils , et étant réduit aux cruelles extrémités où vous l'ayez trouvé , m'avait mandé de ramener secrètement ici la princesse, sa fille. Je l'ai fait, seignieur^ avec un secours continuel des dieux. J'ai ' traversé tout le pays des révoltés , et il n'y a que deux jours que je suis arrivé ici , d'où j'en*^ voyai en donner avis au roi.

Gomme Arimante achevait ce discours , le roi lui-même arriva avec Anaxaras. Il embrassa

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