‹ Œuvres complètes de Mesdames de La Fayette, de Tencin et de Fontaines, précédées de notices historiques et littérairesChapitre 7 sur 26 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

Sire ,

Je dois commencer cette lettre en snppUtnC trés-humblement Votre Majesté de me pardonner la liberté que je prends de l'entretenir sur on si triste sujet, et du malheur que j'ai eu d'être témoin de la plus cruelle et de la plus généreuse mort dont on ait jamais oui parler. J'eus l'honneur d'entretenir Madame assez long -temps le samedi, jour précédent de celui de sa mort« Elle me dit qu'elle voyait bien qu'il était impossible qu'elle pût jamais être heureuse avec Monsieur, lequel s'était emporté contre elle plus que jamais , deux jours auparavant , à Versailles, où il l'avait trouvée dans une conférence secrète avec le roi , sur des affaires qu'il n'était pas à propos de lui communiquer. Elle me dit que Votre Majesté et le roi de France aviez résolu de faire la guerre à la Hollande , dés que vous

seriez demeurés d'accord de la manière dont VOU9 I^ deviez faire. Ce sont là les dernières paroles que cette princesse me fit l'honneur de me dire avant sa maladie^; car Monsieur^ étant entré dans ce moment^ nous interrompit^ et je m'en retournai à Paris. Le lendemain^ lorsqu'elle «e trouva mal, elle m'appela deux ou trois fois^ et madame de Mekelbourg m'envoya chercher.

Dès qu'elle me vit, elle me dit : Vous voyez le triste état où je suis : je me meurs. Hélas ! que je plains le roi mon frère! car je. suis assurée qu'il va perdre la personne du monde qui l'aime le mieux. Elle me rappela un peu après , et m'ordonna de ne pas manquer dédire au roi son frère les choses du monde les plus tendres de sa part^ et de le remercier de tcms ses soins pour elle. Elle me demanda ensuite si je me souvenais bien de ce qu'elle m'avait dit, le jour précédent^ des intuitions qu'avait Votre Majesté de se joindre à la France contre la Hollande; je lui dis que oui; sur quoi elle ajouta : Je vous prie de dire à moa frère que je ne lui ai jamais persuadé de le faire par intérêt, et que ce n'était que parce que j'étais convaincue que son honneur et son avantage y étaient également intéressés : car je l'ai toujours aimé plus que ma vie , et je n'ai nul autre regret en la perdant que celui de le quitter. Elle m'appela plusieurs fois pour

me dire de ne pas oublier de vous dire cela , et me parla en anglais.

Je pris alors la liberté de lui demander si elle ne ciroyait pas qu'on l'eût empoisonnée. Son confesseur^ qui était présent , et qui entendit ce mot-là, lui dit: Madame, n'accusez personne, et offrez à Dieu votre mort en sacrifice. Gela l'empêcha de me répondre; et, quoique je fisse plusieurs fois la même demande, elle ne me répondit qu'en levant les épaules. Je lui demandai la cassette où étaient toutes ses lettres , pour les envoyer à Votre Majesté , et elle m'ordonna de les demander à madame de Borde , laquelle s'évanouissant à tout moment , et mourant de douleur de voir sa maîtresse dans un état si déplorable. Monsieur s'en èaisit avant qu'elle pài revenir à elle. Elle m'ordonna de prier Votre Majesté d'assister tous ses pauvres domestiques , et d'écrire à milord Arlington de vous eu faire souvenir ; elle ajouta à cela : Dites au roi moo frère que j'espère qu'il fera pour loi , pour laniour de mm, ce qu'il m'a )iromis; car c'est un hotnme qui l'aime, et qui le sert bien. Elle dit plusieurs choses ensuite tout haut en français , plaignant l'affliction qu'elle savait que sa mort donnerait à Votre Mttjesté. Je supplie encore une fois Votre Majesté de pardonner le malhenr où je me trouve réduit de lui apprendre cette fa-

DE MADAME HENRIETTE. ao5

taie nouvelle^ puisque, de tous ses serviteurs, il n'y en a pas un seul qui souhaite avec plus de passion et dç sincérité son bonheur et sa satisfaction, qup. celui qui est.

Sire,

De Votre Majesté , etc.

Lettre de M. de Montaigu à milord jàrlinglon.

Paris, le i5 jaillet 1670.

Milord,

Selon les ordres de votre Grandeur, je vous envoie la bague que Madame avait au doigt en mourant , laquelle vous aurez , s'il vous plait , la bonté de pré$enter au roi. J'ai pris la liberté de rendre compte au roi, moi-même, de quel- 'ques choses que Madame m'avait chargé de lui dire , étant persuadée que la modestie n'aurait pas permis à votre Grandeur de les dire au roi , parce qu elles vous touchent de trop jwnès. 11 y a eti , depuis la mort de Madame , comme vous pouvez bien vous l'imaginer dans une occasion pareille, plusieurs bruits divers. L'opinion la plus générale est qu'elle a été empoisonnée , ce qui inquiète le roi et les ministres au dernier point. J'en ai été saisi d'une telle ma-

niére, que j'ai eu à peine le cœur de sortir depuis. Gela joint aux bruits qui courent par la ville du ressentiment que témoigne le roi , notre maître^ d'un attentat si rempli d'horreur, qu'il a refusé de recevoir la lettre de Monsieur» et qu'il m'a ordonné de me retirer, leur fait conclure que le roi, notre maitre, est mécontent de cette cour, au point qu'on le dit ici. De sorte que, quand j'ai été à Saint-Germain, d'où je ne fais que de revenir, pour y faire les plaintes que vous m'avez ordonné d'y faire, il est impossible d'exprimer la joie qu'on y a reçue d'apprendre que le roi, notre maitre, commence à s'apaiser, et que ces bruits n'ont fait aucune impression sur son esprit au préjudice de la France. Je vous marque i cela, miiord, pour vous faire connaître à quel point l'on estime l'union de l'Angleterre daàs cette conjoncture , et combien l'amitié du roi est nécessaire à tous leurs desseins : je ne doute pas qu'on ne s'en serve à la gloire du roi , et pour le bien de la nation. C'est ce que souhaite avec passion la personne du monde qui est avec le plus de sincérité ^

MiLORD, etc.

DE MADAME HEWRIETTE. 2O7

Lettre de M. de Montaigu à milord Arlington.

MlLORD,

Je ne suis guère en état de vous écrire moimême , étant tellement incommodé d'une chute que j'ai faite en venant^ que j'ai peine à remuer le bras et la main. J'espère pourtant de me trouver en état, dans un jour ou deux, de me rendre à Saint-Germain.

' « Je n'écris présentement que pour rendre » compte à votre Grandeur d'une chose que je » crois pourtant que vous savez déjà , c'est que » l'on a permis au chevalier de Lorraine de ve- » nir à la cour, et de servir à l'armée çn qua- » lité de maréchal de camp. »

Si Madame a été empoisonnée, comme la plus grande partie du monde le croit, toute la France le regarde comme son empoisonneur, et s'étonne avec raison que le roi de France ait si peu de considération pour le roi , notre maître , que de lui permettre de revenir à la cour, vu la manière insolente dont il en a toujours usé envers cette princesse pendant sa vie. Mon devoir m'oblige à vous dire cela , afin que vous

I Ce passage était écrit en chiffres.

:îo8 histoire de madame Henriette.

le fassiez savoir au roi , et qu'il en parle fortement à Tambassadeur de France^ s'il le juge à propos; car je puis vous assurer que c'est une chose qu'il ne saurait souffrir sans se faire tort.

fin de L histoire de madame HENRIETTE.

DE

Page 1