‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 101 sur 297 · DUR À · texte numérisé non relu

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payement des pas que jay employés a leur service desquels vostre majesté a heu en partie cognoissance, ce que j'ay faict pour ses prédecesseurs, je le feray encores beaucoup plus volontiers pour elle. Je suis, Sire, aussy riche que je me souhaite, quand: j'auray espuisé ma bource auprès de vostre majesté, a Paris; je prendray la hardiesse de le luy dire, et lors, sy elle mestime digne de me tenir plus longtemps a sa suite; elle en aura meilleur marché que du moindre de ses officiers.

Sire, Je supplie dieu pour vostre prospérité et santé. Vostre tres hüble et tres obeïssä servitur et subject. Môtaigne.

de Montaigne, ce second septembre 1500.

Le grand écrivain n’était homme à rien demander, mais il aimait le roi. Celui-ci était enfin presque parvenu au point où il avait si ardemment désiré le voir arriver. Aussi Montaigne annonce-t-il au roi qu’il ira le trouver à Paris quand il en aura pris possession, si sa santé lui permet alors de se déplacer, ce qui, espère-t-il, aura lieu bientôt. Malheureusement la prise de Paris se fit beaucoup attendre, et Montaigne était trop malade alors pour pouvoir, malgré le vif désir qu'il en avait, exécuter son dessein. C’est dans cette première lettre que se trouve la fameuse phrase: « Lors même qu'il men fallait confesser à mon curé... » D'où j'ai tiré, je crois, les conclusions qui s’en dégagent. Les deux lettres contiennent l’une et Pautré une preuve nouvelle de l'intimité de leurs relations et du grand intérêt, presque paternel; que

Montaigne portait à tout ce qui touchait Henri IW:"il

lui donne des conseils qui les honorent tous les deux.

Le roi ayant répliqué à la première lettre en le chargeant d’une mission de confiance pour le maréchal de Matignon, Montaigne écrit la seconde lettre qui a été trouvée plus belle encore, car elle montre une fois de plus son désintéressement. Le roi, supposant qu'il ne serait peut-être pas insensible à la question d'intérêt, lui avait offert quelques libéralités. Or Montaigne réplique sous une forme respectueuse et affectueuse à la fois, mais ferme, qu’il n’avait jamais rien reçu pour les services qu’il avait rendus au roi, et « qu'il fera encore plus volontiers pour lui; mais qu’il est aussi, riche qu'il se souhaite; et quand il aura épuisé sa bourse auprès de Sa Majesté, à Paris, il prendra la hardiesse de le lui dire, et, dès lors, si elle l'estime digne de le tenir plus longtemps à sa suite, elle en aura meilleur marché que du moindre de ses officiers ». Quel est l’homme de son temps qui eût eu le droit et même le courage de parler ainsi? Aucun n'aurait probablement su joindre, dans un langage aussi digne et aussi noble, l’expression de l’indépendance à celle du dévouement.

Je ne saurais mieux terminer ce chapitre qu’en mettant sous les yeux du lecteur les six passages des Essais qui, de l’avis unanime des commentateurs, sont à l’adresse de Henri de Navarre. Il est à remarquer, en effet, que ce prince est le seul de ses compatriotes dont Montaigne parle aussi souvent, et que, tandis qu’il ne fait allusion à Henri IT que pour le rabaisser, il n’a jamais en vue le roi de Navarre qu'à son grand avantage. Cette pensée si constamment attachée à la pérsonnalité du jeune roi, qu’il oppose à Henri III presque chaque fois qu'il parle de lui, me semble confirmer cette conclusion, à laquelle conduisent les

faits analysés dans le présent chapitre, que Henri IM a été le grand objet de la politique de Montaigne, et que cette politique a eu pour résultat principal de faciliter son avènement au trône de France.

Au chapitre Il, xx1, après avoir, dès 1580, jeté à la face de Henri IT une sanglante flétrissure et signalé au mépris du lecteur la mollesse et la lâcheté du roi qui « s’appoltronait » à des occupations lâches et vaines, « m’ayant soin que de sa conservation, en étant si nonchalant de la nôtre », il ajoute, en 1592, que « nul prince vertueux et courageux ne pourrait souffrir que sous couleur de conserver sa tête, comme la statue d’un saint, on le dégrade de son office, qui est tout en action militaire, et l’en rende incapable ». Puis il oppose immédiatement Henri de Navarre à celui dont il vient de parler. « J'en sais un qui aimerait bien mieux être battu que de dormir pendant qu’onse battrait pour lui, et qui ne vit jamais, sans jalousie, faire quelque chose de grand en son absence. »

Livre I, chapitre xxiv, après avoir dit, en 1580, que ceux qui conseillent aux princes la défiance attentive, sous couleur de leur prêcher leur sûreté, leur prêchent leur ruine et leur honte, et que « rien de noble ne se fait sans hasards »; après avoir ajouté, parlant toujours de Henri I, que « tous les jours on corrompt sa bonne fortune par de telles persuasions, qu'il se resserre entre les siens, qu’il n’entende à aucune réconciliation de ses anciens ennemis, se tienne à part et ne se commette entre des mains plus fortes, quelque promesse qu’on lui fasse, quelque utilité qu'il y voye », Montaigne ajoute, en 1588-1502, faisant allusion à Henri de Navarre : « J'en scai un autre qui a inespérément avancé sa fortune, pour avoir pris conseil tout contraire. La hardiesse, de quoi ils cherchent si avidement la gloire, se représente quand il est besoin aussi

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magnifiquement en pourpoint qu’en armes, en un cabinet qu’en un camp, le bras pendant que le bras levé. La prudence si tardive et circonspecte est mortelle ennemie de notre exécution. »

Au chapitre xxx du livre I, après avoir écrit « Leurs histoires (celles des livres) disent que, la persuasion étant probablement semée entre les Turcs de la totale et impitoyable prescription de leurs jours, aide apparemment à les assurer aux dangers », il ajoute : «Et je connais un grand prince qui y trouve noblement son profit, si fortune continue à lui faire épaule. » On remarquera ici ces derniers mots, partant du cœur, et qui sont empreints d’une sollicitude comme paternelle. ;

Au chapitre 1V du livre II, Montaigne donne à Henri IV des conseils de bonté, de clémence, de magnanimité, et le détourne de la vengeance. « C’est une douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle. Je le vois bien, encore que je n’en aie aucune expérience. Pour en distraire dernièrement un jeune prince, je ne lui allais pas disant qu'il fallait prêter la joue à celui qui lui avait frappé l’autre, pour le devoir de charité, ni ne lui allais représenter les tragiques événements que la poésie attribue à cette passion; je la laissai là et m’amusai à lui faire goûter la beauté d’une image contraire, l'honneur, la faveur, la bienveillance qu’il acquerrait par la clémence et la bonté; je le détournai à l'ambition. Voilà comme l’on fait. »

Notons ici cette sollicitude pour Henri de Navarre prouvée par les conseils de Montaigne et l’application qu'il fait si habilement de la diversion. Il lui avait d’ailleurs déjà donné les mêmes conseils en 1580 (livre II, chapitre xvir) : « Il ne fut jamais temps et lieu où il y eut, pour les princes, loyer plus certain et plus grand,

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proposé à la bonté et à la justice. Le premier qui s’avisera de se pousser en faveur et en crédit par cette voielà, je suis bien déçu si, à bon compte, il ne devance ses compagnons. La force, la violence peuvent quelque chose, mais pas toujours tout... Que le prince reluise d'humanité, de vérité, de loyauté, de tempéranceet surtout de justice : marques rares, inconnues et exilées. C’est la seule volonté des peuples de quoi il. peut faire ses affaires, et nulles autres qualités ne peuvent attirer leur volonté comme celles-là, leur étant les plus utiles. »

En 1588 (chapitre x11 du livre IL), il est bien évident qu’il a encore en vue Henri de Navarre, qui avait sauvé l’État en portant aide à Henri III, dont'illétait devenu, à la mort du duc d’Alencon, le successeur légitime. Après avoir fait allusion à Henri II dont la nature se corrompait tous les jours davantage, il écrit, songeant certes à Henri de Navarre : « Si cela continue, on trouvera difficilement à qui confier la santé de cet État, au cas où il plairait à la fortune de la lui rendre: n’empêchez pas du moins ce jeune homme de relever un siècle qui croule (Virgile). »

Enfin, en 1588, Montaigne écrit, au chapitre x du livre IIT : « Lequel maître (Henri de Navarre) s’est ainsi peint soi-même : qu’il voit le poids des accidents comme un autre, mais qu’à ceux qui n’ont point de remède, il se résout soudain à la souffrance; aux autres, après avoir ordonné les provisions nécessaires, ce qu'il peut faire promptement par la vivacité de son esprit, il attend en repos ce qui s’en peut suivre. De vray, je l'ai vu à même, maintenant une grande nonchalance et liberté d’action et de visage, à travers de bien grandes affaires et espineux. Je le trouve plus

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