‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 161 sur 297 · LIVRE I, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. IX

luy vint rechanter par trois fois a l'oreille : Sire souviene vous des Atheniens';] et que les Jieux et les livres que je revoy me rient tousjours d’une fresche nouvelleté.

Ce n’est pas sans raison qu'on dit, que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur. Je sçay bien que les grammairiens * font difference entre dire mensonge, et mentir : et disent, que dire mensonge c’est dire chose fauce, mais qu’on a pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin, d’où nostre François est party, porte autant commealler contre sa conscience, et que par consequent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu’ils sçavent, desquels je parle. Or ceux icy, ou ils inventent marc et tout*, ou ils déguisent et alterent un fons veritable. Lors qu’ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu’ils ne se desferrent, par ce que la chose, comme elle est, s’estant logée la premiere dans la memoire, et s’y estant empreincte, par la voye

. Aéomota, pépveo toy "Aümvaiwv. HÉRODOTE, V,

Ÿ Nigidius, dans AuLU-GELLE, XI, 11. Montaigne cite peut-être ce grammairien d’après Les diverses leçons de P. DE MExIA4, V, 18. (P. V.)

3. Terme de vigneron : le principal et l'accessoire ; comme on dit le vert et le sgc, pour dire : par tous les moyens.

de la connoissance, et de la science, il est malaisé qu’elle ne se represente à l’imagination, délogeant la fauceté, qui n’y peut avoir le pied si ferme, ny si rassis, et que les circons-

tances du premier aprentissage, se coulant à 5

tous coups dans l’esprit, ne facent perdre le souvenir des pieces raportées, faulses ou abastardies. En ce qu’ils inventent tout à faict, d'autant qu’iln’y a nulle impression contraire, qui choque leur fauceté, ils semblent avoir d'autant moins à craindre de se mesconter.

Toutes-fois encore cecy, par ce que c’est un corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si elle n’est bien asseurée.

Dequoy j'ay souvent veu l'experience, et plaisammant, aux despens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu’il sert aux affaires qu'ils negotient, et qu’il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoy ils veulent asservir leur foy et leur conscience, estans subjettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diversifie quand et quand ; d’où il advient que de mesme chose ils disent gris tantost, tantost jaune ; à tel homme d’une sorte, à tel d’une autre : et si par fortune ces hommes raportent en butin leurs instruc-

Ligne Ga, a’ : tous Jes coups — 13) a, 4 : prise, #/ eschappe — 24) 1595 : disent tantost gris, tantost

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