‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 18 sur 297 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

IL n’est guère d'édition des Essais qui ne soit précédée d’une étude sur Montaigne et son œuvre. La présente édition en a plus besoin que la plupart des précédentes. Dans les dix-huit dernières années, en effet, il a été publié sur la pensée de Montaigne des travaux qui l'ont présentée sous un aspect un peu nouveau, et assez différent de celui auquel nous étions accoutumés. Mais si, comme je le crois fermement, ces vues nouvelles sont erronées, il est d’autant plus utile de les discuter et de les réfuter, qu’inspirées en partie par Brunetière qui d’ailleurs avait presque abandonné luimême la piste. qu’il avait tracée, elles ont été émises

par de jeunes professeurs de l’Université, qui ont déjà acquis une certaine autorité:

S'ils ont fait fausse route, l’autorité qu’ils tiennent de leur mérite, mais aussi de leurs fonctions dans l’enseignement public, entraînera la jeunesse des écoles et, par suite, une bonne partie des esprits dans leurs

lerreurs; et,, pour longtemps peut-être, les études

sur Montaigne auront à en souffrir. Déjà, plusieurs livres assez bien composés au point de vue de l’enseignement et publiés par des professeurs plus jeunes, ont, sans critique suffisante à notre avis, subi cette impulsion, et répandent leurs conceptions mal fondées sur la prétendue évolution des idées de Montaigne.

Mais cette obligation, où je crois me trouver d’enrayer le mouvement qu'ont imprimé ces travaux, n’est pas le seul motif qui me fait prendre la plume, soit dans les notes du bas des pages, soit dans cette Étude. Bien d’autres raisons m’y convient. Montaigne, que l’on représenté trop exclusivément comme un écrivain dont l’objet principal est de se peindre, est loin de s'être peint complètement, soit que, contrairement à l'opinion commune, il ait été trop modeste, soit plutôt qu'il ait écrit pour d’autres raisons, que nous essaierons plus loin de pénétrer. Il a relativement peu parlé, dans son livre et dans ce que nous connaissons de sa correspondance, des actes de sa vie qui lui font le plus d'honneur, et que d’heureuses rencontres de quelques textes perdus ont seules fait connaître, 250 ans après sa mort.

Or, de ces documents nouveaux, dont une partie a été publiée parle D' Payen, de 1847 à 1860, à 100 exemplaires seulement qui n’ont pas été mis dans le commérce mais donnés à des amis, on n’a pas, à mon avis, tenu suffisamment compte dans les études sur Montaigne qui ont été publiées depuis. On ne les a pas

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