‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 19 sur 297 · TES · texte numérisé non relu

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suffisamment confrontés avec la vie de Montaigne pour en faire jaillir la lumière qu'ils jettent sur son caractère, sur ses desseins, et sur le vrai sens de certains passages, des Essais, restés assez peu clairs jusqu'ici, et dont même quelques-uns ont été complètement oubliés, mal interprétés, ou passés sous silence. Je crois que, grâce à la connaissance de ces documents, et de ceux qui les ontsuivis, mais aussi grâce à une lecture plus attentive peut-être et, surtout, plus souvent renouvelée des Essais, et à une étude plus suivie des événements du xvi° siècle, contemporains de leur composition, dans leurs rapports avec la vie de Montaigne, il m'a été possible de mettre en lumière certains traits qui, sans que j'aie la moindre prétention d’en tirer un Montaigne tout à fait nouveau, permettront cependant de le présenter en partie sous des aspects un peu différents de ceux sous lesquels on le voit généralement.

Afin qu'on ne s'étonne pas qu'un médecin, occupé comme je l'ai été pendant 35 ans à l’exercice d’une profession absorbante, ait pu trouver le temps d’approfondir assez Montaigne pour pouvoir tirer de cette étude quelques notions un peu nouvelles, et, peut-être, jusqu’à un certain point, inattendues, je me vois obligé de dire que je cultive Montaigne depuis l’âge de sept ans, / c'est-à-dire depuis 74 ans.

Mon père, qui avait un véritable culte pour Montaigne, m'avait appris à lire l'écriture manuscrite sur un) cahier composé de morceaux choisis des Essais, traduits par lui en français moderne. C’étaient surtout les pages consacrées à la vertu de Socrate, de Caton, d’Epaminondas et d’autres héros de la Grèce et de Rome, qu'il me fit lire d’abord, et qu’il a souvent commentées, devant moi, pendant mon enfance, en s’efforçant de mettre ses réflexions à la portée de mon âge.

Aussi, pendant mes études de collège, je n’ai jamais cessé d’être scandalisé de ce qu'on ne nous parlât jamais de Montaigne, car il n’a été admis, je crois, comme auteur au baccalauréat que depuis la République.

Un incident qui m'avait beaucoup frappé, et qui est toujours resté dans ma mémoire, c’est que dans l'année 1852, époque à laquelle j'avais dix ans, mon père, qui avait visité à Paris, pendant ses études, le cimetière du Père-Lachaise, me fit connaître, en la commentant, l’épitaphe suivante qu’il avait trouvée sur le tombeau d’un disciple de Montaigne, et qu'il avait lue et copiée plusieurs années avant que le philosophe américain Emerson la transcrivit dans son livre sur Les Surhommes, dans lequel je l'ai retrouvée plus tard :

« Auguste Collignon, mort le 15 avril 1830, a vécu pour faire le bien et s’est formé à la vertu et au bonheur dans les Essais de Montaigne. »

On ne sera donc pas surpris qu’ainsi guidé par mon père dans l'étude de Montaigne, j'aie eu toute ma vie devant les yeux les Essais; que j'aie lu! attentivement à peu près tout ce qui a été écrit sur lui, et qu’au cours d'aussi nombreuses fréquentations j'aie pu découvrir certains traits inaperçus jusque-là, surtout quand j'aurai ajouté que, depuis ma retraite, c’est-à-dire depuis 26 ans, j'ai fait de Montaigne, de son époque et! des auteurs anciens qu'il cite et dont il s’est d’ailleurs imprégné, une étude presque absolument quotidienne. Quelques-uns même ne seront pas surpris que j'aie pu bénéficier, pour mon compte personnel, du pouvoir que, dans uné des pages de la présente Étude, je n'hésite pas à attribuer à Montaigne, de rendre la vie non seulement plus douce et plus agréable, mais aussi notablement plus longue qu’elle ne l’eût été sans le contact permanent de cet esprit si sage, de ce véritable régula-

teur de la vie morale, et par conséquent de la vie physique elle-même.

Ceci dit, j’entre en matière.

Michel Eyquem de Montaigne est né au château de Montaigne, en Périgord, le 28 février 1533, de Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne. Les Eyquem, riches Bordelais, originaires de Blanquefort, près Bordeaux, exerçaient un commerce de poissons salés, de pastels et de vins, dans le quartier de la Rousselle, où ils étaient très considérés. Le titre de « Seigneur de Montaigne » fut acquis par Ramon Eyquem, l’arrière-grand-père de Michel, en 1477, cinquante-six ans avant la naissance de ce dernier, par l'achat du domaine de Montaigne.

Michel de Montaigne avait la plus grande affection pour son père, dont il a souvent fait l’éloge dans les Essais, en termes très touchants. C'était un homme exceptionnellement bon, obligeant, actif, très dévoué aux intérêts publics. Il n’a jamais parlé de sa mère, Antoinette, qui était une Lopez ou Louppe, de Toulouse, nièce d’un Lopez de Bordeaux. D'origine juive, elle s'était convertie, non pas au catholicisme, mais à la religion réformée, et elle paraît avoir été une maitresse femme, très entendue et très économe. Elle lui survécut plusieurs années.

Les Lopez étaient de très riches négociants, avec lesquels les Eyquem se trouvaient depuis longtemps en grandes relations d’affaires.

Joseph Scaliger n’a dit que la vérité lorsqu'il a écrit que les parents de Montaigne étaient des vendeurs de poissons salés. Mais, croyant écrire une méchanceté, il a, au contraire, fait l'éloge de l’auteur des Essais, car on est d'autant plus méritant d'atteindre une haute situation, que le point de départ a été plus modeste. Il semble pourtant que l’on ait pu croire, avec une apparence de raison, que Scaliger a voulu donner à

Montaigne une leçon qui a pu paraître méritée. Mais il n’est pas impossible de trouver une plus favorable interprétation de l’acte de Montaigne auquel il fait allusion. Non seulement Montaigne a été le premier de la famille qui ait abandonné son vrai nom d’Eyquem, car son père se faisait nommer : « Eyquem, Seigneur de Montaigne », mais encore, peut-être par vanité, ou peut-être aussi dans un but plus avouable, il a effacé de sa main, sur les éphémérides de sa famille, le nom d’Eyquem, et il n’a laissé que les mots : « Seigneur Michel de Montaigne ». Bien plus, dans les Essais, il a écrit que « la plupart » de ses ancêtres étaient nés au château de Montaigne, alors que son père, seul, y était né; il a aussi écrit dans les éphémérides de sa famille : «Le 18 juin 1568, mourut Pierre de Montaigne, mon père, âgé de soixante-douze ans trois mois, après avoir été longstemps tourmenté d’une pierre dans la vessie... Il fut enterré à Montaigne, au tombeau de nos ancêtres. » Or, les vrais Montaigne, anciens possesseurs du domaine et des titres, jusqu’à son arrièregrand-père, et qui n'avaient aucune parenté avec lui, y avaient été seuls enterrés. Résultat : il a ainsi réussi à tromper l’histoire sur sa véritable origine pendant plus de deux siècles et demi, l’affirmation de Joseph Scaliger n'ayant pas eu d’effet, et l’on a cru qu'il était le descendant des anciens seigneurs de Montaigne. Nous comprenons donc qu’à ce sujet on ait accusé Montaigne de vanité. Nous essaierons pourtant de montrer que cette supercherie, d’apparence vaniteuse, peut à la rigueur être excusable et s'expliquer autrement. Après avoir été négociant comme ses ancêtres, et en continuant même pendant une grande partie de sa vie à faire de temps à autre des actes de commerce, paraît-il, le père de Montaigne devint militaire, fit pendant plusieurs années la guerre d'Italie, et, à son retour, fut

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successivement jurat, sous-maire, puis maire de la ville de Bordeaux, fonction qu’il remplit avec une grande distinction, un zèle et un dévouement qui avaient laissé des traces dans le souvenir de ses concitoyens.

IlLétait très libre d’idées, puisque étant catholique il épousa une femme de famille juive, qui avait adopté la Réforme. Et bien qu'il n’en fût pas partisan, il accepta que, de ses huit enfants, le sieur de Beauregard et Jeanne de Montaigne, épouse de Lestonnat, collègue de son fils au Parlement de Bordeaux, fussent aussi Réformés, ce qui explique l'esprit tolérant de son fils Michel, et peutêtre aussi la souplesse de son esprit qui, comme l’a dit M: Paul Bonnefon, l’a amené plus tard à s’entourer de telles précautions, que les doutes de sa raison effrayèrent moins ses lecteurs : précautions qui ressemblent fort, en effet, à celles dont ses ancêtres juifs s’entouraient eux-mêmes pour ne point exciter l’intolérance. Le petit-fils avait appris d’eux l’art de cacher ses principes sous des termes prudents. Il tenait probablement d'eux-mêmes sa faculté d’assimilation et d'adaptation, et aussi un certain cosmopolitisme de goût qui le poussait aux voyages et le faisait se trouver bien à l'étranger.

Son père avait un caractère très personnel et très original, et fut plein d’une active sollicitude pour son fils, comme en témoigne la manière dont il l’éleva. L’ayant placé en nourrice chez des paysans voisins, au village de Papessus, il lui donna comme parrain et marraine de pauvres gens, pour l’habituer à être bon avec les humbles; ce qui, d’ailleurs, réussit pleinement, comme le prouvent les paroles inoubliables de Montaigne au chapitre xiu du livre IIT, paroles qui étaient restées inaperçues jusqu'ici, et qui seront citées plus loin.

Dès qu’il put parler, son père lui donna comme précepteur le D' Horstanus, qui était allemand, ne

connaissait pas un mot de la langue française, et reçut ordre, pendant les premières années de sa vie, de ne lui parler que latin; les paysans, et plus tard les serviteurs qui l’entouraient, apprenaient assez de mots latins pour n’avoir jamais à prononcer devant lui un seul mot de français.

La langue première de Montaigne fut donc la langue latine, qu’il a bégayée dès le berceau, et ce ne fut qu’au commencement de sa sixième année que l’on commença à y ajouter le français; ce qui explique qu’au collège il ait été plus fort en latin que ses maîtres, qu'il ait pu étudier plus tard facilement, connaître à fond et s’assimiler rapidement toutes les œuvres des auteurs classiques, et qu’enfin les Essais soient farcis de citations latines, dont un certain nombre, ne l’oublions pas, font si bien corps avec le texte de Montaigne, qu’il serait impossible de les en séparer sans une sorte de violence, sans une « déchirure qui resterait souvent visible dans cet harmonieux tissu ».

Son père, vraiment excessif en précautions, pour éviter qu’il ne fût arraché au sommeil par un trop brusque réveil, le faisait éveiller chaque matin, pendant ses premières années, au son de quelque instrument. Mais ce qui eut beaucoup plus d’importance, c’est que son père, comprenant que le principal gouvernement est entre les mains des nourrices, l’éleva dans la répulsion absolue pour tout ce qui ressemble au mensonge, et l'éloigna de toute supercherie, de toutes «trichoteries » dans ses jeux avec ses frères ou avec ses camarades.

Il l'habitua aussi à la bienveïllance et à la justice non seulement pour les paysans, pour les serviteurs, mais même pour les animaux. « C’est passe-temps, écrit-il lui-même plus tard, aux mères, de voir un enfant tordre le col à un poulet, s’ébattre à blesser un chien et un chat; et tel père est si sot de prendre à

bonaugure d’une âme martiale, quand il voit son fils gourmander injurieusement un paysan ou un laquais quine.se défend point, et à gentillesse quand il le voit affiner (jouer adroitement) son compagnon par quelque malicieuse déloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vraies semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison : elles se germent là, et s’eslevent après gaillardement et profitent à force entre les mains de la coutume. »

À l’âge de six ans, en 1530, il fut mis au collège de Guyenne, le plus célèbre à cette époque, tout au moins des collèges de province, et le mieux organisé. Il y fit d'aussi bonnes études que le comportaient les méthodes pédagogiques de ce temps, appliquées par d’excellents professeurs.

Il fut, c'est lui qui nous l’apprend, spécialement apte à jouer un rôle dans l'interprétation des comédies que Ponfaisait souvent représenter au collège de Guyenne, comme moyen d'éducation, et pour activer et exciter la vivacité et l'intelligence des élèves. On y jouait aux grandes fêtes, notamment à la Saint-Louis, devant le public distingué de la ville, les pièces de Georges Buchanan. « J'ai soutenu, dit Montaigne, les premiers personnages ès tragédies latines de Buchanan, de Guérente et de Muret, qui se représentaient en nostre collège de Guyenne avec dignité... et m’en tenait-on maistre ouvrier?. »

Il avait eu, pendant plusieurs années, comme camarades au collège de Guyenne, les trois fils de Gaston de Foix, comte de Gurson, marquis de Trans : Louis, Gaston et François-Phœbus de Foix. Ces liens de collège et les relations de voisinage l’attachèrent à la grande famille des Foix.

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