LIVRE I, CHAP. XIV. IAI
qu'il a coulé un long espace d’annees, autant ignorant cette sorte d’affaires de son mesnage com'un estrangier. La fiance de la bonté d’autruy est un non leger tesmouignage de la bonté propre : partant la favorise Dieu volontiers. Et pour son regart, je ne voy point d'ordre de maison, ny plus dignement, ny plus constamment conduit que le sien. Hureus qui aye regle a si juste mesure son besouin que ses richesses y puissent suffire sans son soin et empeschemant, et sans que leur dispensation ou assamblage interrompe d’autres occupations qu’il suit, plus sortables, tranquilles, et selon son ceur.]
L’aisance donc et l’indigence despendent de lopinion d’un chacun; et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. [Chacun est bien ou mal selon qu’il s’en treuve. Non de qu on le croit, mais qui le croit de soi, est contant. Et en cela sul la creance se done essance' et verité.
La fortune ne nous faict ny bien ny mal* :
elle nous en offre sulemant la matiere et la
1. Montaigne a écrit ce mot, que l'édition de 1599 écrit essense, si peu lisiblement, que R. Dezeimeris a lu essore où essor. On ne peut lire ni essance ni essore, bien qu'il soit probable que Montaigne ait voulu mettre essence, c’est-à-dire réalité, existence. (A. À.)