‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 222 sur 297 · LIVRE I, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XIV

Veau. I} n'importe pas seulement qu’on voye la chose, mais comment on la voye'.

* Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent [diversemant les homes] de mespriser la mort, et de [porter] la douleur, n’en [trouvons] nous quelcun {qui face] pour nous ? Et de tant d’especes d’imaginations, qui l’ont persuadé à autruy, que chacun n’en [applique il a soi une] le plus selon son humeur? S’{il ne peut digerer la] drogue forte et abstersive, pour desraciner le mal, au moins qu’il la preigne lenitive, pour le soulager. « Opinio est quædam effæminata ac levis, nec in dolore magis, quam eadem in voluptate : qua, cum liquescimus

15 fluimusque mollitia, apis aculeum sine clumore

ferre non possumus. Totum in eo est, ut Hibi imperes®. » Au demeurant, on n’eschappe pas

Ligne 3) a, a’, b : discours, qui sous persuadent de mespriser la mort et de ne nous tourmenter point de la douleur, n’en empoingnons nous quélcun pour nous ?

— 8) a, a’, b : que chacun n’en prend il celle qui est le plus — 9)a,a',b: humeur? Si ce west une drogue

1. Ce passage « Certes tout en la manière... mais comment on la voye » n’est pas, comme l’indiquent toutes les éditions, inspiré de la Lettre 81 de Sénèque, mais de la Lettre 71. (A. A.)

2. Il y a des âmes qui sont efféminées et débiles dans la volupté comme dans la douleur; en sorte que, quand nous nous corrompons et dissolvons dans la mollesse, une piqûre d’abeille nous arrache des cris... Tout consiste à savoir se commander. CICÉRON, Tusculanes, I], 22.

à la philosophie, pour faire valoir outre mesure l’aspreté des douleurs [et Phumeine faiblesse]. Car on la contraint de [se rejetter a ces invincibles repliques]. S'il est mauvais de vivre en necessité, au moins de vivre en necessité, il n’est aucune necessité!.

[Nul n’est mal longtemps qu’a sa faute.

Qui n’a le ceur de souffrir ny la mort ny la vie, qui ne veut ny resister ny fuir, que luy fairoit on *?]

Ligne 3) a, a’, b: contraint de nous donner en payement cecy. S'il — 6)a, a’ : n’est nulle nécessité

1. SÉNÈQUE, Lettre 12. Montaigne accentue encore son adhésion à la morale épicurienne par cette maxime d’Épicure qu’il adopte dès 1572. La plupart des commentateurs, n'ayant pas lu la Lettre 12, parlent de cette maxime comme étant de Sénèque.— Voici le texte de Sénèque : « Quid enim hac voce præclarius quamilli [epistolæ meæ]trado ad te perferendam? Malum est in necessitate vivere : sed in necessitate vivere, necessitas nulla est... Epicurus, inquis, dixit. Quid tibi cum alieno. Quod verum est meum est : perseverabo Epicurum tibi ingerere, » (A. A.)

2. Ce chapitre, composé en 1572-73, est le développement de la formule toute relativiste qui en fait le titre. À peine la-til énoncée que, pour la vérifier, Moñtaigne s'adresse aux faits, rien qu'aux faits. Or l'examen critique des faits lui apprend que la douleur, la mort et les autres grands maux n’ont pas de valeur absolue puisqu'ils sont ressentis si différemment. Et quand il s’agit de l'attitude à prendre pour souffrir le moins possible, il conclut avec les épicuriens contreles stoïciens parce que ceux-ci méconnaissent si évidemment laréalité des faits qu’ils en sont ridicules. (A A.)

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