‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 27 sur 297 · G. Guizor, Montaigne, p · texte numérisé non relu

G. Guizor, Montaigne, p

vous désirez jouir de sa conversation, recueillir de sa bouche un avis, un exemple, une anecdote sur le sujet de votre préoccupation, quelle qu’elle soit. Il apparaît en souriant, vous apportant dans un style vif et lumineux le témoignage, la réflexion fine et profonde, la maxime dont vous aviez besoin, et disparaît quand vous n'avez plus le temps de l'écouter, jusqu’à un nouvel appel, à un nouveau désir de l’entendre; et ainsi, indéfiniment, tout le long de votre vie, si vous le souhaitez. Pour augmenter le nombre de ceux qui pourraient profiter d’une amitié si précieuse et si secourable, il devrait suffire de faire mieux connaître Montaigne qu’il n’est connu, et de réfuter en premier lieu quelques erreurs assez répandues sur son caractère et même sur sa vie et ses actes.

Parlons d’abord de sa bonté, qui est, de toutes ses belles qualités, celle qu’il importe peut-être le plus que les lecteurs connaissent bien. Elle explique, ce nous semble, une partie des effets bienfaisants de la lecture des Essais, dont elle nous paraît d’ailleurs être la condition première. Car comment admettre qu'un homme qui vise à nous apprendre et nous apprend en effet, autant que la chose est possible, à vivre heureux, en ütilisant au mieux tous les matériaux de la vie, soit un égoïste? Or c’est une idée fort répandue que Montaigne est un indifférent et un égoïste, Voyons donc si ce reproche est légitime, ou si, comme nous en sommes convaincu, il s’agit d’un jugement erroné, dont d’ailleurs, il faut le reconnaître, Montaigne est le principal coupable. Il a en effet lancé dans les Essais quelques boutades qui devaient être forcément prises pour l'expression vraie et sincère de cet égoïsme.

On lui a reproché la phrase suivante : « Je ne puis recevoir cette passion de quoy on embrasse les enfants à peine encore nés, n'ayant ni mouvement en l’âme,

ni forme reconnaissable au corps par où ils se puissent rendre aimables et ne les ai pas souffert volontiers nourrir près de moi!. » Or cette phrase, d'apparence égoïste, est suivie d’une longue page à laquelle on n’a pas suffisamment prêté attention, et qui non seulement en donne le vrai sens, mais encore est un morceau où Montaigne fait éclater réellement sa bonté, et où il se préoccupe beaucoup plus que les parents ne le font habituellement du véritable intérêt et du bonheur!de leurs enfants. Il blâme les pères d’être jaloux d’eux et de ne pas leur abandonner, avant leur mort, une partie notable de leur fortune.

On lui a aussi reproché, avec raison, le passage où il dit « qu’il croit se souvenir d’avoir perdu trois ou quatre enfants en nourrice », et celui-ci : « Notre mort ne nous faisant pas assez de peur, chargeons nous encore de celle de nos femmes, de nos enfants et de nos gens *! » Ce sont là, et je pourrais en citer d’autres, des paroles complètement égoïstes. Mais, si elles expriment ses véritables sentiments au moment où elles furent écrites, elles peuvent avoir pour explication, et à la rigueur pour raison, que, à ce moment, Montaigne pensait fâcheusement à sa femme et à ses enfants. N’avait-il pas des motifs de croire qu’il eût à lui reprocher quelque infidélité? Qu'on lise le passage du chapitre 1x du livre IT sur le soulier de Fabius, et aussi celui du chapitre v du même livres, et l’on conviendra

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