‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 28 sur 297 · Livre I, ch. xxxIx · texte numérisé non relu

Livre I, ch. xxxIx

3. Voici le texte de ce passage : « Misérable passion (la jalousie), qui a cecy encore, d’être incommunicable; car à quel ami osez-vous fier (confier) vos doléances qui, s’il ne s’en rit, ne s’en serve d'acheminement et d'instruction pour prendre lui-même sa part à la curée? Les aigreurs comme les douceurs du mariage se tiennent secrètes par les sages.

Et parmi les autres importunes conditions qui se trouvent en celuicy, celeci, à un homme langugier (communicatif)

que la chose est possible; et, si elle est vraie, sa manière de parler de sa femme et de ses enfants ne s’expliquet-elle pas alors suffisamment? Après tout, il ne lui serait rien arrivé de plus qu'à Lucullus, César, Pompée, Antoine, Caton, etc., et à « d’autres braves hommes » qui acceptaient la chose, contrairement « à ce sot de Lépidus, qui en fit tumulte et en mourut d'angoisse », alors que Montaigne se bornerait, pour se venger, à des boutades.

D'ailleurs, n’en parle-t-il pas comme s’il reconnais- Sait avoir personnellement mérité de partager leur sort, comme le méritent d’ailleurs, il le dit formellement, la plupart des hommes : « Chacun de vous a fait quelqu'un cocu,; or nature est toute en pareil, en compensation et vicissitudet. »

Que l’on ne m'oppose pas ici avec quels soins, quels obstacles ou difficultés, Madame de Montaigne, après la mort de son mari, s’est occupée de lui faire ériger un magnifique tombeau dans la chapelle des Feuillants, à Bordeaux. Il nous répondrait peut-être par ces paroles du chapitre xxxv du livre IT : « En notre siècle, les femmes, réservent plus communément à estaller leurs bons offices et la vehémence de leur affection envers leurs maris perdus, cherchant au moins lors à donner témoignage de leur bonne volonté. Tardif témoignage ethors de saison. Elles prouvent plutôt par là qu’elles ne les aiment que morts. »

Si cette explication n’est pas acceptée, si elle répugne, les paroles égoiïstes de Montaigne touchant sa femme et ses enfants seraient si formellement en opposition avec tout ce que l’on sait de son esprit et de sa vie,

comme je suis, est des principales : que la coutume rend indécent et nuisible qu'on communique à personne tout ce qu'on en sait et qu'on en sent. »

Page 1