‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 270 sur 297 · LIVRE 1, CHAP. XX · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. XX

inter se mortales mutua vivunt Et quasi cursores vitai lampada tradunt!.

Changeray-je pas pour vous cette belle contexture des choses ? C’est lacondition de vostre creation, c’est une partie de vous que la mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous joüyssez, est également party à la mortet à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre,

Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit?.

Nascentes morimur, finisque ab origine pendets.

[Tout ce que vous vives, vous le desrobes a la vie; c’est a ses despans. Le continuel ouvrage de vostre vie c’est bastir la mort. Vous

Ligne 3) a, a’ : pas par vous — 12) a,a: pendet. Ef ne mourrez jamais trop tost. Si vous avez (p. 200, I. 0)

et aussi de Sénèque (Lettres 49,61, 77, etc.). Montaigne prend à son compte le thème et les arguments de Lucrèce, «illes commente, il s’en abreuve, dit Constant Martha, et en épuise toute la généreuse amertume ». Cette admirable prosopopée achève de donner son sens épicurien à tout ce qui, dans le reste du chapitre, est commun aux deux doctrines stoïcienne et épicurienne. (A. A.)

1. Les mortels se transmettent mutuellement l’existence, et, comme des coureurs, se passent le flambeau de la vie. LuCRÈCE, Il, 75, 78.

2. L'heure qui nous a vu naître a diminué notre vie. SÉNÈQUE, Hercule furieux, acte III, vers 874.

3. Naître, c’est commencer de mourir; le dernier moment de notre vie est la conséquence du premier. Manicrus, Astronomiques, IV, 16.

estes en la mort pendant que vous estes en vie. Car vous estes apres la mort quand vous n'estes plus en vie. |

Ou si vous aimes mieus ainsi, vous estes mort apres la vie; mais pandant la vie vous estes mourant, et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vivement et essentiellement.]

Si vous avez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict,

Cur non ut plenus vitæ conviva recedis1?

Si vous n’en avez sçeu user, si elle vous estoit inutile, que vous chault-il de lavoir perduë, à quoy faire la voulez vous encores ?

Cur amplius addere quæris Rursum quod pereat male, et ingratum occidat omne:?

[La vie n’est de soi ny bien ny mal : c’est la place du bien et du mal selon que vous la léut faictes.]

Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu. Un jour est égal à tous jours. Il

1. Pourquoi ne quittez-vous pas la vie comme un convive rassasié? LUCRÈCE, Ill, 051.

2. Pourquoi vouloir allonger ce qui doit finirmisérablement et se dissiper tout entier sans profit? LucrÈcE, IT, 054.

Me phrase avait d’abordété écrite par Montaigne, au chapitre xt du livre III (f 404r° de l'édition de 1988). — Elle est de SÉNÈQUE, Letire 90. (P. V.)

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