‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 283 sur 297 · LIVRE I, CHAP. XXI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXI

À qui on a este une fois capable, on n’est plus incapable, si non par juste faiblesse.

Ce malheur] n’est à craindre qu’aux entreprinses, où nostre ame se trouve outre mesure tandue de desir et de respect, et [notemment si] les commoditez se rencontrent improveues et pressantes : [on n’a pas moien] de se ravoir de ce trouble. J’en sçay, à qui il a servy d’y apporter le corps mesme [comancé a ressasier] d’ailleurs, [pour endormir lPardur de cette fureur, et qui par l’eage se treuve moins impuissant de ce qu’il est moins puissant.| Et [tel autre a qui il a servi aussi que un amy l’aye assure d’estre fourni d’une contrebaterie d’enchantemens certeins a le preserver. Il vaut mieus que je die comant ce fut. Un compte de tresbon lieu, de qui j’estois fort privé, se mariant aveq une belle dame qui avoit este poursuivie de tel qui assistoit a la feste, mettoit en grand peine ses amis et nomeement une vieille dame, sa parante, qui presidoit a ces nopces et les faisoit ches elle, creintifve de ces sorcelleries : ce qu’elle me fit entandre. Je la priai s’en reposer sur moi. J’avois de fortune en mes coffres certeine petite piece d’or plate, ou estoint gravees quelques figures celestes contre le coup du soleil et oster la dolur de teste : la logeant a point sur la cousture du test; et, pour l’y tenir, elle estoit cousue a un Ligne O) 1505 : mesme demy rassasié d’ailleurs

ruban propre a ratacher sous le manton. Resverie germeine a celle de quoi nous parlons.

Jaques Peletier' m'avoit faict ce presant singulier. J’advisai d’en tirer quelque usage. Etdicts au compte qu’il pourroit courre fortune come les autres : y aiant la des homes pour luy en vouloir prester d’une; mais que hardimant il s’allat coucher; que je luy fairois un tour d'ami, et n’espargneroïs a son besouin un miracle qui estoit en ma puissance, pour veu que, sur son honeur, il me promit de le tenir tresfidelemant secret; sulemant, come sur la nuit on iroit luy porter le resveillon, s’il luy estoit mal allé, il me fit un tel signe. Il avoit eu lame et les oreilles si battues, qu’il se trouva lié du trouble de son imagination, et me fit

Ligne 3) 1595 : Peletier, vivant chez moy m'avait

1. Médecin célèbre du temps de Montaigne, Jacques Peletier occupa un très bon rang parmi les savants de cette époque. Né au Mans le 25 juillet 1517, il devintun des oracles de la compagnie de Marguerite de Valois, femme de Henri IV ; il fit paraître plus tard unetraduction de l’Art poétique d'Horace. La valeur de sa poésie est discutée, mais il fut habile mathématicien, exerça la médecine à Bordeaux, se rendit à Lyon où il fréquenta la compagnie de Louise Labé, publia en 1558 Les Récréations et Joyeux devis de feu Bonaventure des Perriers, s’occupa d’astrologie et de physiognomonie et, revenu à Bordeaux, y devint en 1572-73, principal du collège de Guyenne; fonctions pour lesquelles un: homme de son caractère n’était point fait, et qu'il ne garda qu'un an. C’est probablement pendant cette seconde présence à Bordeaux qu'il donna à Montaigne la pièce d’or plate dont il est ici question. (A: A.)

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