LIVRE 1, CHAP. XXI
pas que, pour la gloire de Salluste, je n’en pranderois pas la peine : enemi jure d’obligation, d’assiduité, de constance; qu’il n’est rien si contrere a mon stile qu'une narration estendue : je me recoupe si souvant a faute de haleine, je n’ay ny composition, ny explication qui vaille, ignorant au dela d’un enfant des frases et vocables qui servent aus choses plus communes; pourtant ai je pris a dire ce que jesçai dire, accommodantla matiere a ma force; si j'en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir a la siene; que ma liberté estant si libre, j’eusse publié des jugemens, a mon gré mesme et selon raison, illegitimes et punissables'. Plutarque nous diroit volantiers de ce qu’il en a faict, que c’est l'ouvrage d’autruy que ses examples soint en tout et par tout veritables ; qu’il soint utiles à la posterité, et presentez d’un lustre qui nous esclaire a la vertu, que c’est son ouvrage. Il n’est pas dangereux, come en une drogue
lui connaissons et qu'ont justement appréciées ses contemporains, par exemple De Thou, dans son Histoire (éd. de Bâle, 1742, t. XI, p. 44), disant que pendant son séjour à Bordeaux, en 1582, il a consulté très utilement Montaigne sur les affaires de la Guyenne. (A. A.)
1. C’est un aveu bien sincère si, comme nous le pensons, Montaigne veut dire ici qu’il aurait parlé, des hommes et des choses de son temps, avec une liberté qui aurait attiré sur lui les rigueurs du pouvoir.
medicinale, en un compte ancien, qu'il soit ainsin ou ainsi:.|
1. Ce chapitre nous paraît être un des plus caracté= ristiques, un des plus remarquables des Essais. Ib y règne la pensée la plus moderne, il est, avec le cha= pitre x1 du livre IIT, un de ceux où Montaigne se montre le plus fortement imbu de l'esprit naturaliste, criticiste et expérimental. Il veut établir que les faits attribués à des influences surnaturelles sont des faits naturels, et expliquer par le jeu des lois naturelles l'influence du moral de l’homme sur le physique, et du physique sur le moral. Que si tous les faits qu'il raconte ne sont pas explicables par l'effet de l’imagination, comme il le croit, mais par d’autres causes d’ailleurs tout aussi naturelles; qu’un très petit nombre de ces faits (surtout ceux qu’il a pris peut-être dans Cornelius Agrippa") soient ou faux ou exagérés, peu importe : dans la mesure où ils sont vrais, ils sont égale= ment conformes aux lois de la nature; c’est IA toutce que Montaigne tient à établir, et en même tempssil découvre ses dispositions d’esprit également contraires au scepticisme et à la croyance au surnaturel.
1. Montaigne a pris, soit dans le livre de Cornelius Agrippa intitulé : De occulta philosophia, soit dans Rhodigien, Messie, Bouaystuau ou Ambroise Paré et autres, chez lesquels on les trouve racontés, les anecdotes et faits relatifs à Cyrus, aux changements de sexe, aux corps qui se déplacent, aux femmes scythes qui tuaient de leur seul regard, aux sorciers dont on redoute le mauvais œil, à la femme su enfante un nègre, aux brebis de Jacob. Montaigne ne répond/pas que tous les faits extraordinaires qu'il raconte soient vrais; ilen laisse la responsabilité à ceux qui les racontent. On peut lui reprocher de croire à la possibilité de certains faits qui ne peuvent être acceptés comme réels; mais DES un peu trop crédule, c’est qu'il est convaincu que ces faits fabuleux sont explicables naturellement.