‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 292 sur 297 · LIVRE 1, CHAP. XXI · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAP. XXI

Aussi en l’estude que je traicte de nos meurs et mouvemens, les tesmouignages fabuleus, pourveu qu’ils soint possibles, y servent come les vrais. Advenu ou non advenu, a Paris ou à Rome, a Jan ou a Pierre, c’est tousjours un tour de l’humeine capacité, duquel je suis utillement advisé par ce recit. Je le vois et en fois mon profit esgalement en ombre que en corps. Et aus diverses leçons qu'ont souvant les histoires, je prens a me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c’est dire les evenemans. La miene, si jy sçavois avenir, seroit dire sur ce qui peut avenir. Il est justemant permis aus escoles de supposer des similitudes, quand ils n’en ont point. Je n’en fois pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé la en relligion superstitieuse toute foi historialle. Aus exemples que je tire ceans de ce que j’ay oui, faict ou dict, je me suis desfendu d’oser alterer jusques aus plus legieres et inutiles circonstances. Ma consciance ne falsifie pas un ïota, ma sciance je ne sçai.

Ligne 5) 1595 : advenu, à Rome, ou à Paris, à Jean ou — 20) 1595 : j'ay leu, oui — 22) 1595 : circonstances, ma conscience — 23) 1505 : iota, mon inscience je ne

viennent pas exactement au sujet que je traite, qu'un autre y en substitue de plus convenables. (C.) Commer, c'est comparer, noter des analogies. (R. D.)

Sur ce propos, j’entre par fois en pensee qu'il puisse assez bien convenir’ a un Theologien, a un philosofe, et telles gens d’exquise et exacte consciance et prudance, d’escrire l’histoire. Comant peuvent ils engager leur foi sur une foi populere ? Comant respondre des pensees de persones inconues et doner pour argent contant leurs conjectures? Des actions a divers membres qui se passent en leur presance, ils refuseroint d’en rendre tesmouignage, assermentez par un juge : et n'ont home si familier, des intantions du quel ils entreprenent de pleinemant respondre. Je tiens moins hasardeus d’escrire les choses passees que presantes : d’autant que l’escrivein n’a a rendre conte que d’une verite empruntee. Aucuns me convient d’escrire les affaires de mon temps, estimant que je les vois d’une veue moins blessee de passion qu’un autre, et de plus pres, pour l’accez que fortune m’a done aus chefs de divers partis*. Mais ils ne disent

1. Je pense que Montaigne a voulu dire : «Jeme prends quelquefois à penser comment un théologien, un philosophe, joignant une conscience scrupuleuse à une grande prudence, peuvent se résoudre au rôle de chroniqueur. » Il avait d’abord écrit, sur le manuscrit : « Quand parfois j'y pense de près, j'entre en doute ee puisse... » Mais il a biffé cette phrase, tout en voulant en maintenir le sens.

2. Montaigne nous révèle un sentiment à son honneur et qui concorde exactement avec les qualités que nous

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