‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 82 sur 297 · Essais, LI, 1x · texte numérisé non relu

Essais, LI, 1x

Essais, I,xxr1.— Montaigne mourut le 13septembre 1592. à l'âge de cinquante-neuf ans; nous dirons dans quelles circonstances au septième volume.

vaincu que rien ne peut être certifié au delà du monde étroit où nos regards saisissent les formes, il travaille infatigablement à y enfermer nos vœux, à nous distraire et nous décourager de tout essor à travers des espaces plus larges et vers un ordre plus pur 1. »

Au milieu d’un chapitre qui paraît très orthodoxe à première vue, le chapitre Liv du livre I, Montaigne déclare formellement qu’il se trouve être compris parmi les « métis » qui, ayant dédaigné les premiers sièges de l’ignorance des lettres, et n’ayant pu joindre le second (celui des philosophes et savants chrétiens), sont placés « le cul entre deux selles, dangereux, ineptes et importuns et qui troublent le monde », c'est-à-dire parmi les penseurs libres; et il termine son chapitre en confirmant cette déclaration par celle-ci : « Si ces Essuis étaient dignes qu'on en jugeit, il'en pourrait advenir, à mon avis, qu'ils ne plairaient guère aux esprits communs et vulgaires, ni guère aux singuliers et excellents : ceux-là n’y entendraient pas assez; ceux-ci y entendraient trop; ils pourraient vivoter en la moyenne région (celle des métis qui placés entre deux selles troublent le monde et sont dangereux). » De quelque façon que l’on tourne et retourne les différents morceaux de ce curieux chapitre, il est impossible d'échapper à cette conclusion (bien que personne d’ailleurs jusqu’à présent n’ait vraiment eu l'air de s’en apercevoir) : Montaigne se classe lui-même parmi les esprits qui troublent le monde et doivent être consi-

| dérés par les croyants comme dangereux.

L’admirable chapitre De PInstitution des enfants? confirme la preuve que Montaigne est incroyant et ne tient aucun compte des idées chrétiennes. Il traite en effet, dans ce long chapitre, de la culture de la raison,

1. G. Guizor, Montaigne, Éludes el Fragmenis, p. 140. 2. Chapitre xxvr du livre I.

du jugement et de la conscience. Et cette raison, il en fait la base d’une éducation purement laïque, dans tout le cours de ce chapitre, sans faire intervenir une seule fois la religion, alors que cette religion ne maintient les préceptes et contraintes que par l’espérance et la crainte. Et non seulement il apprend à l'homme à bien vivre et à bien mourir, sans faire appel aux préceptes de la religion, mais il insiste beaucoup sur la nécessité d’inculquer aux élèves l'esprit critique; il veut qu’on leur enseigne à ne rien croire par autorité, et qu’une vérité et une croyance ne puissent être acquises que grâce à la vérification et au contrôle de la raison et de l’expérience.

Montaigne, par ce chapitre, est le véritable initiateur de la pensée libre moderne, ce qui explique la mise à lPindex des Essais en 1676.

Après des preuves aussi précises que celles que nous venons de donner, et dont la plupart ne me paraissent pas avoir été présentées jusqu'ici tout à fait dans leur vrai jour par aucun commentateur, je pourrais, me semble-t-il, considérer la cause comme gagnée! Si je continue à en apporter de nouvelles, c’est seulement pour montrer que Montaigne avait envisagé la question sous les aspects les plus divers. On arrive en effet à la même conclusion en lisant les passages suivants des Essais, dont l’un a déjà été cité pour un autre objet.

Au chapitre xx1 du livre I, il affirme : « Le principal crédit des miracles, des visions, des enchantements et de tels effets extraordinaires, vient de la puissance de l'imagination, agissant principalement contre les âmes vulgaires où il y a moins de résistance. On leur a si fortement saisi la créance, qu’ils pensent voir ce qu'ils ne voient pas. »

L'ensemble même de ce chapitre est d’ailleurs fortement imbu de l'esprit naturaliste et expérimental, et il a

pour but d'établir, en général, que les faits attribués à des influences surnaturelles sont des faits naturels, et d’expliquer par le jeu des lois naturelles l'influence du moral sur le physique et du physique sur le moral.

Le nombre est grand des passages des Essais où Montaigne a semé des maximes que Port-Royal appelle non sans raison des maximes impies et s'étonne qu'il « se soit trouvé des personnes d’esprit qui n’y ont pas senti le venin ».

Au début du chapitre xxx11 du livre I, par exemple, il se montre très décidément hostile au dogme des Églisés qui enseignent des doctrines « inconnues » : « Le vrai champ et subject de l’imposture sont les choses inconnues, d’autant qu’en premier lieu l’étrangeté même donne crédit, et puis n'étant point subjects à nos discours ordinaires, elles nous ôtent les moyens de les combattre. À cette cause, dit Platon : Est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des dieux que de la nature des hommes, parce que l’ignorance des auditeurs prête une belle et large carrière et toute liberté au maniement d’une matière cachée. Il advient de là que rien n’est cru si fermement que ce que l’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires, chiromanciens, médecins, id genusomne, auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir, dans les secrets de la volonté divine, les motifs incompréhensibles de ses œuvres. » Montaigne témoigne dans ce chapitre d’une véritable hostilité à l'égard du christianisme, à propos des prières publiques qui se font dans les guerres pour obtenir la victoire. Il va jusqu’à insinuer (et c’est vraiment une des conclusions principales du chapitre) que le peuple vaincu

devrait remercier Dieu de sa défaite, le vainqueur pouvant passer pour celui qui avait le bon droit de son côté.

Au livre I, chapitre x11, après avoir pendant 80 pages développé la thèse si nettement anti-chrétienne de la raison des animaux et de leur communauté de nature avec l’homme, il fait la critique malicieuse et vigoureuse de la théorie des causes finales et raille les chrétiens de leur prétention à ce que « toutes les choses de l’univers les regardent » et que pour eux a été créé le monde, leur monde, « qui est le but et le point où vise l’université des choses ».

La revendication courageuse de Montaigne contre les procès de sorcellerie commandés par Rome était également anti-chrétienne, ainsi que la négation de la réalité même de la possession des démons, qui était aussi déclarée vraie par le pape. Il en était de même de la torture appliquée pour la question judiciaire, que Montaigne repoussait, quoique reconnue et acceptée par l'autorité chrétienne. Dans ce même chapitre x du livre IT, il émet l’idée, d’une manière indirecte et discrète, mais très claire, que la révélation chrétienne apportée par Moïse est une fiction de la même nature que celle qui fut faite à Numa par la nymphe Égérie, et à Sertorius par sa biche blanche, « chaque religion ayant son origine en des commencements fabuleux et enrichis de mystères surnaturels; car ils peuvent être très utiles, les hommes ne se pouvant assez payer d’une bonne monnaie, qu'on y emploie encore la mauvaise ». Et au même chapitre encore, il remplace, en ce qui le concerne, la croyance chrétienne par un déisme spécial, qui devient parfois du panthéismet.

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