‹ Œuvres complètes de Michel de MontaigneChapitre 83 sur 297 · On se montre vraiment trop disposé à croire à la sincé · texte numérisé non relu

On se montre vraiment trop disposé à croire à la sincé

rité des pratiques religieuses de Montaigne. M. Villey dit mème qu'elles apportent des témoignages très forts. Il cite,

Aux citations précédentes qui prouvent l’incrédulité absolue de Montaigne, ajoutons-en une autre qui nous le montre dénigrant la religion. A l’avant-dernière page du dernier chapitre des Essais, Montaigne, après avoir rendu un hommage ironique aux « âmes vénérables qui, élevées par ardeur de dévotion et religion, à une constante méditation des choses divines, dédai-

comme un exemple caractéristique et probant, une page de son Journal de voyage, où il dit qu’il va « ouir la messe ». « De pareils témoignages, écrit-il, sont innombrables. Montaigne pratique la religion chrétienne et il ne cesse de la pratiquer jusqu’à sa mort. »

Il est vraiment un peu enfantin de venir nous citer, comme une preuve particulière de sa croyance, les pratiques qu'il suivait en Italie, identiques d'ailleurs à celles qu'il suivit systématiquement toute sa vie dans son pays, y compris celles de sa mort, surtout si elle devait avoir lieu au milieu des siens. Montaigne a dans sa tour une chapelle oùil entend régulièrement les offices. Et cela en vertu de la maxime qu'il a formulée au début de la composition des Essais, au chapitre 1, xx, pour toute sa vie : « Le sage doit au dedans retirer son âme de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement les choses; mais, quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et formes reçues. » Ne nous a-t-il pas dit plusieurs fois que, si la vraie monnaie n'était pas acceptée, il fallait employer la fausse, et nourrir l'esprit des hommes de toutes sortes de fictions et d'exemples simulés > Les pratiques de Montaigne n'auront toute sa vie aucune signification de croyance sincère ; elles en ont encore d'autant moins dans les États du pape qu'il n’y était venu que pour sa santé et pour son agrément et qu'il avait, par conséquent, grand besoin de se rendre les chefs favorables. Quant au signe de croix qu'il déclare faire chaque fois qu'il bâille, ce n'est pas une pratique religieuse, mais une habitude, un tic plutôt irrespectueux, dans ces conditions, pour la religion. J'ai eu autrefois un ami, Charles Robin, familier et collaborateur de Littré, qui, tout à fait positiviste, me parlait d’un ami qui, libre penseur comme lui, avait le tic de faire le signe de la croix chaque fois qu'il montait à cheval ou en descendait. Il tenait ce tic de son père et ne pouvait s'en affranchir. Qu'on ne nous parle donc plus de la croyance de Montaigne, d'autant qu'il a lui-même déclaré que ses pratiques sont indépendantes de la croyance vraie.

gnent de s'attendre ! à nos nécessiteuses commodités », termine le morceau par ces mots injurieux : « Entre nous, ce sont choses que j'ai toujours vues de singulier accord, les opinions supercélestes et les mœurs souterraines. » Et ceci ne fait que compléter et aggraver les quelques lignes suivantes qui s'adressent déjà aux mêmes destinataires : « Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes; au lieu de se hausser, ils s’abattent. »

11 me semble qu’on peut, après toutes ces citations, s’écrier avec M. Guillaume Guizot : « Montaigne chrétien, est-il possible que cela ait été jamais dit? Pour marier un tel mot à un tel nom, ne faut-il pas diffamer également le christianisme et Montaigne? Et à quoi bon? Ceux qui tiennent au christianisme ne gagnent rien à revendiquer un Montaigne qui n’a jamais existé ; ni ceux qui aiment Montaigne, à le parer d’un christianisme qui ne ressemble en rien à celui de l’Évangile. Aucun philosophe n’a fait, plus que lui, pour décimenter et désagréger l'édifice intérieur que le Christ a érigé pour chacun de ses fidèles?. »

Combien, en effet, Émile Boutroux a-t-il eu raison d'écrire que Montaigne a voulu ruiner la croyance dans le cœur de l’homme, comme Pascal a voulu, de toute sa volonté, l'y établirs ! Et il était bien naturel que, comme le dit Sainte-Beuve dans Port-Royal, les Jansénistes se signassent en passant devant lui.

Dira-t-on que Montaigne, en s’éloignant non seulement du christianisme, mais même de toute religion véritable, supprime les fondements mêmes de la société? Nous répondrons avec Bossuet qu’ « il n’est pas

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