uvres complètes de Millevoye
Ces beaux vers de Delille se retracent involontairement à ma mémoire au nom de l'aimable poète , moissonné dans sa fleur , qui a laissé de si doux souvenirs et des regrets si amers. L'infortuné Millevoye semble, en effet,
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s'être hâté de donner des gages à la gloire , comme averti par un secret pressentiment du petit nombre de jours que le ciel lui tenait en réserve. Quel brillant essor! quelshonneursluiétaient promis ! que n'eût-il point osé avec un talent si flexible et une si noble ardeur! Ah! du moins, s'il n'a pu vaincre sa destinée , il a triomphé de l'oubli. Les productions de sa jeunesse , pleines de fraîcheur et d'éclat, ornent sa tombe, et doivent à sa fin prématurée un intérêt plus touchant.
Il, est rare que le poète fait pour s'illustrer ne rencontre , dès ses premiers pas, des obstacles qui lui servent quelquefois d'aiguillon, mais qui, le plus souvent, interrompent sa marche et la
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ralentissent. Je n'ai point à peindre ces contrariétés : à de courts intervalles près, la vie rapide dont je vais tracer l'esquisse a été uniquement consacrée au culte des Muses.
Charles -Hubert Millevoye est né à Abbeville, le 24 décembre 1782, de Charles-Antoine Millevoye, négociant, et de Marie-Anne Hubert. Fils unique , et d'un tempérament faible et délicat , il a été élevé avec une inquiète vigilance. Son père , homme simple et bon; sa mère, pleine d'esprit naturel, de raison et d'aménité; un frère et trois sœurs de son père, composaient une famille patriarcale, réunie sous le même toit, et occupée tout entière de ce frêle rejeton, sa douce espérance. La plus
jeune tante l'avait, pour ainsi dire, adopté , et il croissait sous sa tutelle au milieu des plus tendres soins^ L'esprit vif et ouvert , il montrait des dispositions et une curiosité au-dessus de son âge. Son oncle devint son premier instituteur. Dès qu'il sut lire et écrire , ce sage guide le mit dans une école pour commencer l'étude du latin. C'est là , c'est parmi les ronces et les épines
I . Cette tante lui fit un entier abandon de sa fortune , lorsqu'il eut atteint l'âge où les passions exercent un si dangereux empire. Sa confiance ne fut pas trompée. Elle reçut de Millevoye, jusqu'à la fin de sa longue carrière, tous les témoignages et tous les soins de la plus tendre et de la plus vive reconnaissance.
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du rudiment que s'est révélé son penchant pour la poésie. A mesure qu'il se familiarisait avec des règles arides et sèches , il s'efforçait de débrouiller quelques idées confuses; il se créait, comme au hasard, un langage figuré, soumis à un certain rhythme. Ses petites compositions , fleurs précoces , nées d'elles-mêmes, s'étaient multipliées sans nuire à ses véritables progrès. Il fut envoyé au collège dans des jours de violence et d'anarchie , au moment où s'ébranlait l'édifice social, et à la veille d'un entier bouleversement.
Il doit au zèle éclairé de deux hommes ^
I. C'est vers la fin de 1791 que le jeune Millevoye fut présenté par son père à M. Bardoux,
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dont les noms méritent d'être conservés, d'avoir pu développer un talent
élève de l'ancienne maison de Saint-Barbe et savant helléniste , récemment nommé professeur au collège d'Abbeville. « Ce poète, enfant (je « laisse parler l'estimable professeur lui-même « de qui je tiens ces détails ) , ce poète enfant « tira de son portefeuille quelques petites fables « en vers français de sa composition, qui me « causèrent autant de plaisir que de surprise. « J'exprimai l'un et l'autre à M. Millevoye, qui « me chargea dès-lors de l'instruction de son fils. « Je ne négligeai rien pour cultiver des disposi- « tions aussi rares. Feu M. Collenot fils , insti- « tuteur habile, homme de beaucoup d'imagi- « nation et plein de goût pour la littérature « française, devenu mon collègue, dans le court rant de 1792, unit ses efforts aux miens. A la < destruction du collège, en 1794 , pous lui con-
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menacé de périr dans son germe, au milieu des ruines de tous les asiles de l'étude.
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« tinuâmes nos soins, ainsi qu'à deux ou trois « de ses condisciples. Nous les réunissions sou- " vent , et nous nous proposions des sujets qiie « je traitais en vers latins, et que ces messieurs « traitaient en vers français. Ce fut dans une de « ces réunions que M. Collenot, transporté des .« traits d'imagination de notre jeune auteur, se « leva brusquement et s'écria avec une espèce « d'enthousiasme prophétique : Oui, vous serez « un jour un Delille. »
« Lorsque Millevoye eut quitté Abbeville , il « n'y revenait jamais sans aller voir son ancien « maître; c'est ainsi qu'il m'appelait, et il mere- « tenait toujours d'une année à l'autre pour nous « occuper d'Auacréon et d'Homère. »
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ans; sa douleur fut vive; elle respire dans le touchant anniversaire qui orne le recueil de ses élégies. Il sut la renfermer, faible enfant, pour consoler sa mère , et lui tenir un langage d'homme.
La mort de Louis XVI avait fait sur son jeune cœur une impression profonde ; elle lui inspira , sous le règne de la terreur, un chant lugubre. Son oncle , sa mère , ses tantes l'environnent pour l'écouter ; tout le monde fond en larmes. Cependant les visages se troublent, un cri s'élève : Tu nous perds y il n'est pas temps ; il pâlit, s'élance dans les bras de sa mère, et jette ses vers au feu.
Ces traits annoncent son caractère.
Adoré de sa famille, eh! comment ne
l'eût-il pas été? il obtint avec peine de venir à Paris perfectionner ses études.
ÎjS. mère des sciences et des lettres, l'université des Rollin et des Lebeau, n'existait plus ; mais quelques hommes, nourris de son lait , en perpétuaient le souvenir dans les nouveaux établissements d'instruction , et mettaient leur gloire à entretenir le feu sacré. Il suivit en 1798 un cours de belles -lettres à l'école centrale des Quatre-Nations ; il y fit briller ce sentiment prompt et cette conception vive dont il avait donné d'irrécusables témoignages. Que son âge, trop tendre, ne lui a-t-il permis de fréquenter cette école dès l'année précédente , et d'assister aux leçons du traducteur illustre de Pope , de M. de
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Fontanes! Quelle heureuse influence n'auraient point exercée , sur un si beau naturel, l'esprit juste et le goût exquis du profond littérateur, du grand poète, de l'orateur éloquent qui a conservé presque seul, au milieu du faux éclat, de la pompe et des rafinements du style, l'élégante simplicité, la noblesse, la grâce et la pureté des classiques du dixseptième siècle ^ ! Si les conseils et les
I. L'écrivain supérieur dont je me plais à honorer la mémoire, n'eut pas seulement un beau talent, il eut un beau cararctère. Le souvenir des services qu'il a rendus à l'instruction sous un gouvernement ombrageux et tyrannique n'est point effacé. Sa noble résistance, ses conseils généreux , ses réponses hardies au chef du
inspirations d'un tel maître lui ont manqué, il a rencontré du moins un professeur dont le zèle a répondu au sien, qui Ta distingué, encouragé, qui l'a aimé comme un père aime son fils.
Florian est l'écrivain que Millevoye admirait le plus à cette époque. Il savait par cœur ses jolies fables et la touchante églogue de Ruth ; il ne voyait rien au-dessus à^ Estelle et de Galatée. Les images naïves et les traits délicats
gouvernement, rachètent les louanges que sa vive éloquence lui a prodiguées. Le cœur éminemment français, il a béni le retour de l'auguste dynastie qu'il avait- honorée dans ses revei's, au milieu des prospérités et des insultes de la victoire.
répandus dans ces ouvrages se trouvaient en harmonie avec les sentiments doux et affectueux qui germaient déjà au fond de son cœur, et qui devaient, sous des couleurs plus vives, donner un jour tant de charme à ses propres compositions. Une si haute estime se renferma peu à peu dans de justes bornes; et un commerce plus intime avec les grands modèles apprit au jeune poète à réserver ce culte de l'enthousiasme pour les véritables dieux du Parnasse.
Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse. ( La Fontaine. )
Le cercle de ses travaux classiques parcouru , il sourit à l'idée de trouver dans les études du barreau l'applica-
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tion des belles théories qui l'avaient charmé dans l'orateur romain, et de se placer un jour avec gloire parmi les défenseurs de l'innocence; mais ses brillantes facultés mêmes firent échouer ce noble dessein. Son imagination rêveuse ne put se fixer sur d'arides formules. Accoutumé , pour ainsi dire, dès le berceau, au langage harmonieux des Muses, il fut promptement dégoûté du style barbare de la chicane. Il crut voir un refuge dans la librairie , profession mixte qui avait permis à Gessner de continuer son chant pastoral. Il consacra trois années à ce nouvel apprentissage ^ , donnant à la poésie tout le