‹ uvres complètes de Millevoye (volume 3)Chapitre 11 sur 16 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

iVlusE du Nord, qui, seule et recueillie, Au bruit lointain de l'orageuse mer Vas répétant, dans les longs soirs d'hiver, De l'Écossais la ballade vieillie!

Soit que tes yeux s'arrêtent par hasard Sur les créneaux de ces tours sépulcrales, Sanglants témoins des crimes du poignard ; Soit qu'à minuit tu foules à l'écart Les marbrçs saints ou les tombes royales; 1 ' 18

ao6 ALFRED.

Viens. Les esprits à la baguette d'or , Rassemblés tous en des cercles sans nombre , Ont de Windsor peuplé la forêt sombre : L'heure est propice; aux sentiers de Windsor, Du grand Alfred je veux évoquer l'ombre. Apporte-moi le luth consolateur, Dernier ami, qui, fidèle à son maître, Suivit au loin dans un exil champêtre Ce roi caché sous l'habit du pasteur.

Libre au milieu de l'Angleterre esclave , Une île étroite , et ceinte de roseaux Qu'un double fleuve abreuvait de ses eaux , Se dérobait à l'œil du Scandinave.

Là demeurait un vieux soldat d'Ecbert : Olgard, issu d'une noble famille, Fuyait le monde, et sur ce bord désert Coulait des jours embellis par sa fille.

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Tout le hameau chérissait Edvitha :

Plus d'un pasteur la nomma la plus belle;

Plus d'un vieillard à son fils souhaita

De mériter une épouse comme elle.

Nouvel ami du vieillard généreux ,

Le jeune Elvin dans la simple chaumière,

-Qui de tout temps s'ouvrit aux malheureux ,

Avait trouvé la table hospitalière.

Vers les rochers qui dominent les eaux

Il conduisait les chèvres vagabondes,

Ou, dans les prés que baignent les ruisseaux,

L'agneau timide et les brebis fécondes.

Edvin cachait le secret de son cœur; Mais d'Edvilha souvent à la veillée Il ramassait la guirlande effeuillée ; Même parfois il l'appelait sa sœur.

Ce nom de sœur et si pur et si tendre ,

2o8 ALFRED.

Qu'Edvin répète avec un doux accent, Trouble Edvitha qui se plaît à l'entendre , Et qui tout bas répond en rougissant.

Telle une fleur qui, sur les eaux penchée, Se balançait au flexible rameau , S'échappe enfin , par les vents détachée , Et mollement suit le cours du ruisseau; Telle Edvitha s'abandonne sans peine Au sentiment dont le charme l'entraîne.

Quand les troupeaux, des prés quittant l'émail , Sont renfermés dans l'ombre du bercail , Edvin , assis aux pieds de la bergère , Lui répétait la ballade étrangère , La longue histoire, et les simples chansons Qu'à leurs foyers les filles des Saxons Chantaient, la nuit, en attendant leur père. Mais , par hasard , venait-il quelquefois

CHA.NT î. . aog'

A rappeler quelque triste aventure Des rois proscrits cachés au fond des bois. Il se troublait ; les cordes sous ses doigts Ne formaient plus qu'un lugubre murmure ^ Morne et pensif, il demeurait sans voix. Ce n'était point la vague rêverie Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux ,. Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie. En essayant sur ses légers pipeaux Un air d'amour pour la beauté chérie.

D'un soin plus grave il semble inquiété : Tout le trahit, ses discours, son silence; Et, sur ces bords trop long-temps arrêté. Vers d'autres lieux en espoir il s'élance , Impatient de son obscurité.

Olgard un jour lui dit : Ton luth sommeille, Et loin de nous tu rêves à l'écart.

lo ALFRED.

D'un chant guerrier viens flatter mop oreille ; Le chant guerrier rajeunit le vieillard. Edvin soumis se rend aux vœux d'Olgard. Précipitant sa cadence plus vive, H veut chanter l'hymne de la valeur; C'est vainement , et la note plaintive Revient toujours soupirer la douleur.

« Mon luth est triste; en vain je l'importune : Aux sons de gloire il n'est plus destiné. Tel il gémit dans le jour d'infortune Où de son peuple Alfred abandonné...

— O! parlez-nous de ce roi détrôné; Répétez-nous sa douloureuse histoire , Dit la bergère; au bord du fleuve assis, Vous la contiez un jour, et vos récits Depuis ce jour occupent ma mémoire. »

Alors Edvin, sur un mode touchant, Du roi banni redit le triste chant :

Alfred on jour, abandonné des braves, Vit ses sujets passer sous d'autres lois, Et sous le joug des tyrans Scandinaves Courber le front pour la première fois. Plaignez Alfred et le destin des rois.

Un seul ami, qui l'aima pour lui-même.

En loi jurant de soutenir ses droits , Tint embrasser le roi sans diadème...

L'embrassait-il pour la dernière fois ?

Plaignez Alfred et le destin des rois.

Dès le retour de l'aurore prochaine , Se dérobant aux féroces Danois , Il suspendit sa couronne au vieux chêne , Et le vieux chêne en tressaillit trois fois. Plaignez Alfred et le destin des rois.

Heureux Ecbert ! au beau pays de France Un roi fameux t'accueillit autrefois ; Et, sans appui comme sans espérance,

!i2 ALFRED.

Ton héritier gémit seul dans les Lois.

Plaignez Alfred et le destin des rois.

Depuis ce temps on dit que son fantôme Dans la feuillée apparut une fois.

Peut-être , hélas ! songeant à son royaume , Sous quelque ombrage est-il mort dans le» bois. Plaignez Alfced et le destin des rois.

Des pleurs mouillaient les yeux de la bergère j Elle (lisait : « Que je plains sa misère ! , Pourquoi le ciel qui protège les rois. Ne l'a-t-il pas amené sous nos toits?

Chéri de nous, il eût béni mon père.

— Quoi ! se peut-il , répond Edvin troublé , Qu'il vous inspire un intérêt si tendre ? Belle Edvitha! s'il pouvait, vous entendre, De son malheur il serait consolé.

— Le nom d'Alfred est cher à mon grand âge. Poursuit Olgard ; jadis par mon courage

CHANT I. ai3

Je dérobai son aïeul au trépas.

Suivant Ecbert au milieu des combats,

Du fer levé je vis le coup funeste

De ses vieux ans pi'êt à borner le cours :

Je le sauvai ; mon sang paya ses jours.

Cette blessure est nn bien qui me reste. »

Il la montra sur son sein découvert ;

Puis il reprit : « Ce magnanime Ecbert

Entre ses bras m'emporta sous sa tente ;

Il dénoua son écharpe éclatante ,

Et de mon sang elle étancha les flots.

Je la conserve. » En écoutant ces mots :

«Ah! dit Edvin, permettez que je touche

Ce don sacré d'un roi victorieux ;

Noble vieillard , permettez que ma bouche

Presse un moment le tissu glorieux.

— Oui, »dit Olgard. Aussitôt il se lève;

Au mur poudreux oii pendait son vieux glaive-

3i4 ALFRED.

Il prend l'écharpe. Edvitha, souriant,

En décorait Edvin impatient.

Dieu ! quels transports il sent naître en son ame ?

Dans ses yeux brille une subite flamme.

Olgard lui parle, il ne l'écoute plus;

Sa voix s'égare en des accents confus ;

Il nomme Ecbert, parle de diadème...

Ce jeune Edvin, c'était Alfred lui- même-

Dès ce moment, la fille^du vieillard N'occupait plus son ame tout entière.

Plus matinal , il quittait la chaumière , Vers la chaumière il revenait plus tard. A la veillée , interrogeant Olgai'd , Il ne parlait que du fier Scandinave.

Leur chef Ivar, si farouche et si brave; Son frère Ubba, pirate au cœur de fer.

CHANT I. ai5

Moins digne fils du courageux Reener * ; Du camp nouveau les secrètes entrées; Des monts voisins les routes ignorées ; Tel est d'Alfred l'entretien le plus cher. Quand du vieillard la longue expérience L'avait charmé par d'utiles récits , Il se levait , saisi d'impatience , Et dans les bois par les ombres noircis Portait son trouble et ses pas indécis. A tout moment, non sans rougir de honte, Il croyait voir, sous ses yeux éperdus, L'auguste Ecbert, qui lui demandait compte De tant de jours obscurément perdus.

* Reener ou Régner , roi de Danemarck et barde fameux , qui , renfermé dans une prison par son ennemi, acheva tranquillement son hymne de mort , au milieu des serpents qui le dévoraient.

^i6 ALFRED.

Il s'écriait : « O père de mon père ! Me verras-tu long-temps humilié?

Et toi, Dévon, espoir de ma misère, Dans ce désert m'as-tu donc oublié ?

Tu me promis qu'un fidèle message M'apporterait le signal du retour :

Sur les rochers qui bordent cette plage, L'œil fixe, en vain je m'assieds tout le jour; Rien ne paraît. Dans ce triste séjour Me faudra- t-il consumer mon jeune âge?

Ah! si j'obtiens ce signa] désiré, J'en fais serment au dieu de ma patrie, Seul, sans escorte et sans crainte, j'irai De ces Danois affronter la furie ; Simple chanteur, j'irai, mon luth en main, Du camp d'Ivar observer l'étendue, Et, préparant l'attaque inattendue, De la victoire apprendre le chemin.

Un heureux sort près d'Ivar me protège : Quand des Danois je soutins les assauts , Ivar absent, sur ses légers vaisseaux.

Suivait son frère aux côtes de Norwège. Si mes exploits jusqu'à lui sont venus, Mes traits du moins ne lui sont pas connus. Sans défiance il m'ouvrira sa tente. »

Alfred ainsi trompait la longue attente , Et les langueurs d'im pénible repos ; Mais quand du soir l'ombre voilait la tei-re , Il s'arrachait à ses rêves de guerre, Et tristement ramenait ses troupeaux. ^

De ton monarque ami sage et fidèle , Noble Dévon! alors que faisais-tu.?

Long-temps pour lui ton bras a combattu ; Et, pour tenter une lutte nouvelle, Tu rends l'audace à son peuple abattu.

2i8 ALFRED.

De combattants une troupe aguerrie Déjà s'apprête à servir ton dessein ; Déjà ta voix fait tressaillir leur sein Aux noms sacrés de prince et de patrie. Non loin du camp des farouches Danois, De Sommerset la forêt solitaire Voit sous son ombre accourir à-la-fois Tous les héros , honneur de l'Angleterre.

Un jour Alfred, aux rayons du matin.

Était assis sur la déserte plage , Et, de Dé von attendant le message.

Ses yeux erraient vers le sentier lointain. A son oreille arrive un bruit soudain.

Entre le fleuve et l'aride clairière , Passait Ubba; de six guerriers suivi, Fier du butin dans sa course ravi, Il retournait au camp d'Ivar son frère.

Alfred entend sa formidable voix, Qui , résonnant sur la rive escarpée , Criait ces mots aux pirates danois :

«Tout doit tribut aux enfants de l'épée! Qui tient un fer, amis, possède tout!

La terre est vaste et nos biens sont partout ! Vous avez vu ces troupeaux qui bondissent? Ils sont à nous; que vos mains les saisissent ! D'un tel présent rendons grâce au destin ; Élançous-nous dans cette île sauvage , Et sur ses bords préparons le festin. » Il fend les flots et touche le rivage. Ses compagnons le suivent.... Le berger Posant son luth sur la roche prochaine, Arme sa main du rameau d'un vieux chêne , Marche au-devant du farouche étranger, Et d'une voix menaçante et tranquille : « Chef inconnu ! qui t'amène en cette île.^

io ALFRED.

Qu'y cherches-tu ? réponds. — Ce n'est pas toi.

— N'avance pas. — Qui me le défend ? — Moi.

— Quel chef puissant règne sur ce parage?

— Moi. — Tu me plais. Aurais-tu du courage?

— Tu le verras. — Je te protégerai.

Le camp danois vaut bien ton pâturage; M'y suivrais-tu ? — Je t'y précéderai.

— Quel es-tu donc.!* — Que t'importe? peut-être Dans peu d'instants je me ferai connaître: Combats toujours. — Tu vas, faible pasteur, De cet acier sentir la pesanteur.

— Frappe, et tais-toi. » Frémissant de l'injure, Ubba de l'œil quelque temps le mesure, Et la vengeance est au fond de son cœur. Mais, du combat craignant déjà l'issue, Tous les Danois sur Alfred élancés Vont l'accabler; il lève sa massue.

Frappe , redouble , écrase à coups pressés

Les plus hardis à ses pieds terrassés.

Le reste au loin s'enfuit sur le rivage.

Ubba, les yeux étincelants de rage,

Fond sur Alfred ; mais Alfred, sans terreur.

Lui laisse user sa force et sa fureur.

Bientôt, joignant la valeur et l'adresse,

De toutes parts il l'attaque, il le presse;

Seul il l'entoure, et le pâle Danois

Trouve en un seul dix guerriers à-la-fois.

Du fer rompu l'inutile poignée

Reste en sa maiit; il pousse un cri d'effroi.

Alfred s'arrête : et lui dit : « Remets-toi. »

Le fier Ubba voit sa vie épargnée ;

Il s'en indigne : « Insolent ! tu mourras. »

La forte hache arme aussitôt son bi^as.

Terrible , il lève au-dessus de sa tête

Le coup pesant que sa vengeance apprête.

A sa rencontre Alfred s'est élancé ;

a22 ALFRED.

D'un choc affreux le Danois renversé

Succombe : « Eh bien ! dit Alfred , que t'en semble ?

Faible pasteur, j'ai vaincu le Danois.

Oseras- tu liier une autre fois

Que je sois pâtre et guerrier tout ensemble ?

— Honneur à toi! » dit le fils de Recner;

Et pour frapper il soulève le fer.

Alfred échappe à sa rage trompée;

Des mains du traître il arrache l'épée,

Et d'un sang noir fait ruisseler les flots.

Interrompant sa menace inutile,

Le Danois rit, et meurt. Dans le repos

Tout rentre alors, et le berger tranquille

Va retrouver son luth et ses troupeaux.

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