‹ uvres complètes de Millevoye (volume 4)Chapitre 1 sur 100 · uvres complètes de Millevoye · texte numérisé non relu

uvres complètes de Millevoye

J^'ÉLÉGiE est un genre de composition naturel à l'homme. Si le premier chant des premiers humains fut un hymne, le second fut sans doute une Elégie. D'abord , la chute d'un arbre en fleur, les ravages du torrent, la perte d'un agneau chéri, inspirèrent les accents nouveaux de la plainte. Bientôt l'amour, dont l'origine, comme celle de la poésie , remonte au berceau du monde, exprima naïvement ses joies inquiètes , ses craintes sans objet , son bonheur toujours mêlé de quelque tristesse.

A ce vague sentiment de douleur succéda la douleur réelle. Prima mors j primi parentes ^ primas luctuSf tels furent les vrais sujets de larmes ; et quand les larmes eurent abondamment coulé , le besoin d'exprimer ses peines fit naître sans art les chants destinés au deuil.

L'Elégie se plut long-temps aux déserts. Là le Sauvage prisonnier entonnait son cantique de mort; l'Arabe déplorait la perte de son coursier, ou l'abandon de sa maîtresse ; l'Indien , partant pour l'exil , regrettait de ne pouvoir emporter les os de ses pères.

Les livres saints respirent cette mélancolie dont le charme mystérieux s'augmente encore de la naïveté des anciens jours. Ce

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sont les adieux de Noémi à ses filles infortunées, ceux de la fille de Jephté à ses compagnes et à la vie ; c'est David pleurant , au pied du Gelboé , Saiil et Jonathas ; c'est Rachel qui a perdu ses fils et qui ne 'veut pas être consolée parce quHls ne sont plus'*' . Tour à tour les misères de Job, la captivité des Hébreux , les lamentations des prophètes, prêtèrent à la lyre sacrée des sons douloureux et sublimes.

C'est ainsi que l'Elégie existait sans loi et sans nom avant que la Grèce, foyer universel de la poésie, lui donnât des formes et des attributions particulières. Le nom primitif qu'elle y reçut semblait la con-

* Et noluit consolàri , quia non sttnt.

lo SUR L'ÉLÉGIE,

sacrer exclusivement aux larmes. On la récitait aux funérailles ; on la gravait sur les tombeaux*. Elle prit par degrés plus d'extension. Dans un chapitre sur la bibliothèque d'Euclide, le savant Barthélémy distingue de la manière suivante le caractère de l'Élégie grecque :

« Avant la découverte de l'art dramatique, les poètes à qui la nature avait accordé une ame sensible et refusé le talent de l'épopée, tantôt retraçaient dans leurs ta-

* Horace, dans une de ses odes , désigne les vers élégiaques par l'épithète miserabiles ; mais il représente l'élégie sous un double rapport, dans ce« deux vers de VArt poétique :

Versibus impariter junctis querimoiiia priinùin , Mox edaiu inclusa est voti sentcntia compos.

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bleaux les désastres d'une nation ou les infortunes d'un personnage de l'antiquité ; tantôt déploraient la mort d'un parent ou d'un ami , et soulageaient leur douleur en s'y livrant. Leurs chants plaintifs, presque toujours accompagnés de la flûte , furent connus sous le nom d'Elégies ou de Lamentations... L'Elégie peut soulager nos maux quand nous sommes dans l'infortune; elle doit nous inspirer du courage quand nous sommes près d'y tomber. Elle prend alors un ton plus vigoureux, et, employant les images les plus fortes , elle nous fait rougir de notre lâcheté, et envier les larmes répandues aux funérailles d'un héros mort pour le service de la patrie. C'est ainsi que Tyrtée ranime l'ardeur éteinte des Spar-

liâtes, et Gallinus celle des habitants d'Ephèse.... Lasse enfin de gémir sur les calamités trop réelles de l'humanité , l'Élégie se chargea d'exprimer les tourments de l'amour. Plusieurs poètes lui durent un éclat qui rejaillit sur leurs maîtresses. Les charmes de Nanno furent célébrés par Mîmnerme de Colophon , qui tient un des premiers rangs parmi nos poètes ; ceux de Battis le sont tous les jours par Philétas de Cos , etc. « Tels sont les détails que l'auteur d'Anacharsis met dans la bouche d'Euclide. Il en résulte que l'Elégie antique s'étendait fort au-delà des limites qu'on se plaît à lui imposer. C'était le genre qui , dans sa noble et majestueuse simplicité, se rapprochait le plus du ton de la poésie épique. Les

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poètes grecs qui l'ont fait fleurir sont nombreux. Quintilien se borne à citer Calliraaque et Philétas , et n'en dit qu'un seul mol; il réserve l'admiration pour Archiloque, plus connu par ses iambes que par ses vers élégiaques. Il lui trouve du sang et des nerfs , sans observer si ces nerfs et ce sang ne convenaient pas mieux dans la satire. Prodigue de louange à l'égard d'Arcliiloque, il se montre plus économe envers Siraonide, qu'il juge un peu mince. D'ailleurs il le trouve assez capable d'exciter l'attendrissement : l'éloge est lui-même un peu mince. Le savant rhéteur aurait-il voidu diminuer en faveur des latins le mérite de leurs modèles ? Aurait-il regretté de ne pouvoir appliquer à l'Élégie ce qu'il disait de 4 -x

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la satire : tota nostra est? Mais ne demeiirât-il aucune trace de l'Elégie grecque, on retrouverait toutes ses formes, toute sa physionomie dans plusieurs passages du divin Homère , et dans les chœurs de plusieurs tragédies que ses poèmes ont inspirées. Qui refuserait le nom d'Elégie aux adieux d'Andromaque et d'Hector, aux plaintes de cette même Andromaque sur le corps défiguré d'un époux? « Voulez-vous, dit l'auteur du Voyage déjà cité , voulezvous le modèle d'une Elégie aussi courte que touchante? vous la trouverez dans Euripide. Andromaque, transportée en Grèce , se jette aux pieds de la statue de Thétis , de la mère d'Achille : elle ne se plaint pas de ce héros ; mais , au souvenir

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du jour fatal où elle vit Hector traîné autour des murailles de Troie, ses yeux se remplissent de larmes , elle accuse Hélène de tous ses malheurs, elle rappelle les cruautés qu'Hermione lui a fait éprouver; et , après avoir prononcé unje seconde fois le nom de son époux, elle laisse couler ses pleurs avec plus d'abondance. » C'est peutêtre le seul morceau remarquable de l'Andromaque d'Euripide, pièce assez médiocre, surtout comparée à la belle tragédie de Racine.

Il paraît que du temps d'Horace on recherchait encore sérieusement l'inventeur des vers élégiaques :

Qois tamen exiguos elegos emiserit auctor , Crammatici certant, et adbuc sub judice lis est.

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Quoique pareille découverte ne fût pas de la plus haute importance, les rhéteurs et les grammairiens n'auraient pas laissé fuir une si belle occasion de conjecturer. Peutêtre eût-il mieux valu prendre simplement la peine d'entendre le vers d'Horace, et ne pas interpréter à faux , comme la plupart l'ont fait , le mot exiguos , lequel ne se rapporte pas aux limites du genre, mais bien à la brièveté du pentamètre qui termine le distique élégiaque.

Que Strabon attribue tour à tour la gloire équivoque de cette invention ^ Callinus ou à Mimnerme , il n'est pas moins vrai que le retour continuel du distique finit à la longue par fatiguer excessivement l'oreille. La nécessité de renfermer un sens complet

en si peu d'espace , ajoute encore à la monotonie. Ce mètre , inégal quoique régulier, fut cependant appliqué dans la suite à de longs ouvrages d'une autre nature. On cite un poète nommé Pigrès, qui s'était flatté d'embellir Homère en intercalant après chaque hexamètre de l'Iliade un petit pentamètre de sa façon. Il était possible d'obtenir le ridicule à moins de frais.

Plus heureux, nous ne sommes asservis à aucune mesure déterminée. L'oreille et le goût nous avertissent du mètre et du rhythme commandés par le sujet. Que notre Elégie soit en grands ou en petits vers , qu'on la divise en stances, qu'on la coupe par des refrains, elle n'en est que plus variée. Ce sont des avantages qu'elle pos-

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sède parmi nous à défaut de quelques autres

qu'on lui a ravis et qu'il est juste de lui

restituer.

Pourquoi les Romains, imitateurs trop timides , n'ont-ils jamais essayé de la reproduire sous toutes ses formes ? L'unité du genre leur eût -elle semblé préférable à sa diversité ? Non , sans doute ; les seules Bucoliques de Virgile admettent, comme celles de Théocrite, plusieurs tons et plusieurs sujets. Elégiaque dans Alexis , dans Daphnis, dans Gallus, épique dans Pollion et dans Silène, pastoral dans tout le reste, il s'est affranchi des lois symétriques inventées à froid par la minutieuse médiocrité. Ne suffit-il pas que le sujet se rattache au genre par le ton général et par le choix des principales circonstances ?

C'est dans ce choix qu'excellait TibuUe, Tibulle appelé par Horace le juge de ses écrits. Quelle vérité , quel naturel! Comme il aime sincèrement la vie champêtre !

comme il la fait aimer ! Ses descriptions de la campagne ne sont jamais chargées. Celles de Properce, beaucoup plus longues, ne sont pas toujours exemptes de recherche. On sent que l'un a besoin d'une digression poétique et brillante, que le seul besoin de l'autre est de retracer souvent l'objet de ses goûts paisibles. Le talent de Tibulle est tel qu'on se représente Tibulle lui-même, doux, simple et sans ambition. A la pureté, à l'élégance , à l'harmonie de ses vers , à leur air de facilité même, on doit juger qu'il les travaillait avec soin. Aussi ses contempo-

ao SUR L'ÉLÉGIE,

rains le nommaient-ils culte Tibulle. On a reproché à notre grand Racine la monotonie de la perfection , ce qui m'a toujours paru assez étrange. Peut-être en modifiant cette idée la rendrait-on plus convenable à Tibulle, qui, n'étant pas comme Racine soutenu par l'intérêt dramatique, retombe sans cesse dans les mêmes formes, monotone à-la-fois parle rhytlime, parles sujets, et même par l'analogie parfaite des images. Le tour optatif, mouvement naturel aux cœurs tendres, est prodigué dans Tibulle, mais souvent avec tant de bonheur qu'on est forcé d'en pardonner l'abus. Il revient aussi avec complaisance sur les évocations magiques et autres détails mystérieux , trèscompatibles avec la faiblesse et la crédulité

de l'amour. Libre de soins, exempt d'affaires, sans liens à la ville, maître de jouir du calme des champs, Tibulle a dû beaucoup méditer, beaucoup rêver, puisqu'il a si peu produit dans celte plénitude de loisirs. Serait-ce que l'amour eût tellement occupé sa vie qu'il en fût devenu l'unique intérêt ? Non ; l'amour de Tibulle fut plutôt un sentiment doux qu'une passion violente. Properce était plus fécond; son ame était pourtant plus agitée : il passait continuellement d'un excès à l'autre, tour autour divinisait et couvrait d'ignominie l'objet de ses feux, tantôt l'accablait de reproches, tantôt menaçait de le punir, et toujours finissait par lui demander pardon. Ces bizarreries , ces inégalités peignent l'amour tel qu'il est.

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et se prêtent surtout aux mouvements animés de la poésie. C'est l'unique avantage qui balance l'infériorité générale de Properce à l'égard de TibuUe. Il est un âge où Properce paraît plus poète que son émule. Pourquoi ? parce que l'on n'est frappé que des efforts qu'il fait pour l'être ; parce que son fastidieux étalage d'érudition mythologique semble de la poésie lorsqu'il n'est, à vrai dire, que de l'emphase; parce qu'enfin l'inexpéinence préfère à ce qui touche le but ce qui s'efforce de le dépasser. Toujours des comparaisons avec les amours de l'antiquité , comme si des amants pouvaient se comparer à d'autres qu'à eux - mêmes î Toujours des dieux entre Cynthie et Properce, comme s'il ne devait pas voir tous

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ses dieux en elle seule! Il avait bien senti le mérite particulier de Tibulle ce froid Boileau (puisqu'on a osé l'appeler ainsi) quand il disait avec tant de justesse et de grâce :

Qa' Amour dictait les vers que soupirait Tibulle.

Il reste à Properce des qualités précieuses , le feu , le mouvement , l'énergie. Si la multiplicité des digressions n'ajoutait trop souvent à la monotonie qu'il veut rompre , si le goût présidait plus fréquemment au choix de ses détails , si surtout le poète se cachait mieux , les amateurs de parallèles se verraient condamnés à de longues incertitudes entre les deux rivaux, et la palme resterait long-temps suspendue. Mais n'est-

il donc qu'une seule palme ? n'est-il qu'une sorte de talent? Félicitons-nous de ce que la manière de Tibulle ne soit pas celle de Properce. Nous possédons deux plaisirs pour un, deux richesses pour une.

Properce a composé plus de quatrevingts Élégies, et ne célèbre qu'une seule beauté. Tibulle n'a laissé que vingt-quatre Elégies proprement dites, puisque le quatrième livre, dont on lui a contesté l'ensemble , ne contient que le panégyrique de Messala en grands vers , des fragments la plupart médiocres , et enfin telle pièce qu'on rougirait d'attribuer à Tibulle. Eh ])ien.! en si peu d'espace , il change quatre fois d'héroïne. Délie, Némésis, Néère et Sulpitie ont à peine le temps de se succé-

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der. Un tel défaut d'unité doit essentiellement nuire à l'intérêt. 11 suffisait au poète de ne nommer qu'une seule femme dans ses vers, dût-il en avoir aimé plusieurs dans sa vie. La fidélité poétique n'en exige pas davantage. Properce ne mérite ni ce reproche, ni un autre encore plus grave que je me garderai bien de spécifier.

Tibulle mourut jeune : Ovide, né le même jour que Tibulle , lui survécût pour le pleurer. Il lui consacra la plus touchante de ses Élégies, celle où il s'est le plus rapproché d'un si rare modèle. Cette pièce , jointe à sa dernière nuit à Rome^ et à quelques morceaux épars , est tout ce qu'on a retenu des Elégies d'Ovide, qui, à cinquante ans , exilé en Scythie , on ne sait pour-

quoi , trouve le secret de rassurer ses lecteurs sur son sort , tant il badine in^énieusement avec sa douleur, tant il reste fidèle à l'esprit lorsque tout l'abandonne sur la terre. Consolons-nous: Ovide, poète élégiaque , ne nous eût pas donné ses brillantes Métamorphoses^ chef - d'œuvre de poésie, admirable par une qualité qu'il ne semblait point admettre, l'art de la composition.

Je ne crois pas qu'il soit arrivé à d'autres qu'au P. Le Jay de donner aux Élégies d'Ovide, la jiréférence sur celles de TibuUe et de Properce : on voit que ce jésuite qui écrivait ordinairement dans la langue de Quintilien , n'avait guère que cela de commun avec lui. Je préfère encore le juge-

ment sans conséquence d'un autre commentateur qui, au lieu de caractériser le talent de Catulle, aime mieux nous apprendre que ce poète avait le teint coloré, le nez médiocrement long et les dents fort blanches. A ces qualités il en joignait une non moins essentielle, celle de grand poète. Lebelépithalame deThétisetPélée, est une des productions latines où la couleur grecque soit le mieux reproduite ; ouvrage supérieur dans tous les temps, mais véritable phénomène, si l'on pense qu'il a précédé Virgile, et que Virgile s'en est enrichi. C'est enrichir aussi Catulle que de le réduire, comme l'a fait judicieusement M. de La Harpe, aune douzaine de pièces exquises, irréprochables sous le rapport du goût et

des mœurs. Jetés au hasard dans un recueil anthologique , les seuls vers sur l'Oiseau de Lesbie eussent établi la réputation d'un poète ancien. Il travailla peu , et dès lors il ne fit point ombrage. Borner le nombre de ses succès, n'est-ce pas en quelque sorte passer une transaction avec l'envie ? L'accent de l'Élégie, qui se fait sentir dans plusieurs passages de Catulle , est plus prononcé dans ses Adieux d'Ariane. Est-ce assez pour le constituer poète élégiaque ? L'absence du rhythme consacré au genre, et la rareté des sujets qui s'y rapportent lui interdiraient-ils cette dénomination ? Il faudrait donc l'exiler du domaine de l'Elégie, comme Platon bannissait les poètes loin de sa république , avec des couronnes et des parfums.

' SUR L'ÉLÉGIE. ag

Je ne sais si je dois ajouter au nom des poètes élégiaques dont je viens de parler, celui de Gallus , leur contemporain et leur ami. A moins que les beaux vers composés pour lui par Virgile, dans la dixième églogue, ne soient réputés sa propre richesse , sa célébrité sera douteuse. Peu de vers sont plus durement fabriqués que les siens : personne cependant n'en avait inspiré de plus doux.

Qu'un poète moderne essaie à varier les formes et les sujets de l'Elégie : on crie au novateur, on lui oppose Tibulle et Properce ; c'est Tibulle et Properce qu'il invoquera pour exemple et pour appui de son système. On verra combien ils attachent de prix à la variété. La quatrième

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pièce du premier livre de Tibulie est- elle autre chose que l'ingénieux fragment du nouvel art d'aimer mis dans la bouche d'un dieu? Le ton, la forme, le cadre, tout est changé , et personne ne songe à s'en plaindre. La septième du même livre peint avec finesse les ruses, les subtilités de l'amour, prévient et embarrasse la jalousie par des conseils : c'est une scène vive et piquante qui ne diffère de telle scène de Térence que par un accent plus poétique. Properce s'abandonne bien plus encore à la liberté de ses compositions. Tantôt il détaille dans une pièce entière les apprêts d'une pompe triomphale; tantôt il représente les malheurs de l'avarice. Ici la fable de Vertumne ; là une lettre d'Aréthuse à Lycotas; plus

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loin la défaite de Cacus. Certes , l'Elégie ne reconnaît point là ses sujets accoutumés ; elles sont pourtant classiques , elles se retrouvent dans les modèles. On ferait un bon ouvrage sur les préventions littéraires et les préjugés poétiques.

Peut-être avec du temps, des soins, de profondes études et de longues méditations sur l'art , découvrira-t-on encore des sentiers nouveaux au milieu des routes anciennes. Ne désespérons pas du talent, si nous ne voulons pas qu'il désespère de lui.

Le caractère de l'Elégie est ordinairement simple et tempéré. Elle se compose d'une suite de circonstances intéressantes et naturellement exprimées. Même en chantant

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le bonheur, elle peut conserver la teinte de tristesse qui lui est propre. Ce mélange d'impressions opposées ajoute à son effet. Elle se plaît surtout au souvenir de ce qui n'est plus; elle aime à consacrer, comme l'a dit un de nos poètes,

Le regret du plaisir, et même de la peine.

Il n'est point pour elle d'objet inanimé ,• pour elle les ruines sont vivantes , la solitude est peuplée, et la tombe a cessé d'être muette. Evoqués par ses chants , des mânes chéris semblent , sous leur forme première , revenir au jour pour s'entretenir avec elle. O l'ingénieuse allégorie que celle d'Orphée, qui retrouve Eurydice tandis qu'il la chante, et dont le bonheur s'évanouit avec le dernier son de sa lyre!

Les sujets passionnés ne conviennent pas moins à l'Élégie ; mais ils ne peuvent franchir un certain degré d'exaltation sans sortir des bornes prescrites. Les éclats de la fureur, les cris du désespoir lui sont interdits, ils détruiraient le charme de la tristesse. Tel admirable monologue de nos tragédies ne formerait qu'une Elégie assez' ridicule , à peu près semblable aux amplifications connues sous le nom à' héroïdeSj genre détestable et faux , qui se retrouve à deux époques bien marquées de la décadence des lettres. Si la vérité, si le naturel font l'essence de toute poésie, où doiventils dominer si ce n'est dans une sorte d'où* vrage où , selon le précepte du maître , il faut que le cœur parle seul! La rec;hefche ,

la déclamation , défauts partout condamnables , y seraient des vices odieux. L'esprit même, non cet esprit qui, nécessaire au talent , préside à l'ordonnance de ses travaux en rapprochant des rapports éloignés, mais les saillies, les brillantes vanités du style, y rappeleraient le puicher assuitur pannus dont parle Horace , et le non erat hic locus.

Je ne sais de quel compositeur on a dit : « Sa musique était douce et triste à la fois comme le souvenir du temps passé , » ce qui me semble merveilleusement applicable à l'Elégie. L'échelle des tons qu'elle pai-court n'a pas besoin d'une grande étendue. Elle peut varier ses accents , mais qu'elle se garde bien de les forcer.

Les femmes sont les juges les phis déli-

cats de ces convenances. Les plaintes emportées d'un amant les touchent moins qu'elles ne les effraient. Les cris d'un furieux repoussent jusqu'au fond de leur cœur un aveu prêt à s'échapper.

Quelques femmes de l'antiquité grecque ( car il est remarquable qu'on ne cite , en poésie , aucune femme célèbre chez les Romains) obtinrent de brillants succès dans le style lyrique. Corinne triompha de Pindare lui-même; et l'on ne dit pas quelle fût belle. Par quelle contradiction singulière celles pour qui les Muses semblaient avoir réservé les accents de la douce Elégie, n'ont-elles su que l'inspirer? Pourquoi ontelles réussi de préférence dans un genre bien moins conforme à leur organisation ?

Une seule avait reçu de la nature les germes brûlants de la poésie la plus audacieuse, la plus sublime : la désigner ainsi , c'est avoir nommé l'immortelle Sapho. Si son ame trop active avait pu se reposer quelques instants sur elle-même, si l'amour n'eût consumé avant l'âge son talent et sa vie, Sapho serait assise au premier rang des poètes élégiaques. Que de mouvement, 4jue de chaleur dans cette Ode à Vénus , que Vénus même eût dictée ! Quel désordre plein de charme, quel abandon passionné dans ce petit nombre de fragments dont la suite nous est dérobée, ou plutôt sortis sans suite d'une ame orageuse qui les laissait échapper et n'y revenait plus ! Quel- «jues vers , jetés comme au hasard , retracent

SUR L'ÉLÉGIE. Z'j

plus vivement ses impressions que ne l'eût fait la pièce la plus détaillée. D'un trait , elle forme un tableau : on la* voit , on l'entend , on la reconnaît , non-seulement à son langage, mais à son regard, à son maintien. Quelle est cette jeune fille , qui n'est belle que du sentiment qui l'anime; qui, l'air distrait, les yeux chargés d'amour, pâlit et rougit presqu'à la fois ; qui , assise à côté de sa mère , cherche autour d'elle un objet absent, laisse tomber sa tâche imparfaite, et s'écrie : « O ma mère! ma mère ! mon « travail s'échappe de mes doigts ; un nuage « est sur mes yeux; je me soutiens à peine ?» C'est elle, c'est Sapho languissante, respirant le plaisir et l'amour, et brûlant de combler ses désirs ou du moins de les tromper.

Notre admirable Racine a imité d'elle ce beau mouvement de Phèdre, comme elle en proie aux fureurs de Vénus :

Dieux ! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! Quand pourrai-je à travers une noble poussière Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière !

On a souvent cité ces vers comme un modèle du ton de l'Elégie. Je trouverai bientôt l'occasion d'examiner combien y eût excellé le talent supérieur de Racine. Je reviens à Sapho , pour regretter qu'elle ne se soit pas livrée à une sorte de composition où l'appelaient spécialement la nature de son génie et la situation de son ame. Alors, comme ou le dit en termes positifs , on eût pu dire , figurément , qu'elle avait ajouté des cordes à la lyre ; elle eût joint à l'hon-

SUR L'ÉLÉGIE. Sg

neur d'introduire un rhythine nouveau le mérite de donner une existence nouvelle à un genre d'Elégie qu'elle evit aussi décoré de son nom. O ! quels sons douloureux et tendres seraient sortis de sa lyre amourei se et désordonnée ! Rochers de Mitylène! promontoire de Leucade! vous retentiriez encore de ses derniers accents ! arrivés jusqu'à nous, ils seraient tout ensemble le modèle et le désespoir de qui veut chanter l'amour. Depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes , pas une femme ne se présente dans la carrière élégiaque; et, pour en trouver une, il ne faudrait pas moins qu'une foi parfaite aux productions moins autographes qu'hypothétiques de Clotilde de Surville. Ce qu'il y a d'incontestable , c'est la grâce

4o SUR L'ÉLÉGIE,

spirituelle et naïve de la plupart de ces pièces, écrites en langage demi-vieux, remarquables d'ailleurs par des détails , des imitations et des rimes de fraîche date. Madame Deshoulières nous a donné , sous le nom d'idylle, une Elégie charmante :

Dans ces prés flearis Qu'arrose la Seiue , Cherchez qui vous mène Mes chères brebis, etc.

Cette pièce me paraît fort au-dessus de ses autres allégories , où elle abuse constamment de l'antithèse. Ici, tout est simple , naturel et touchant. Le rhythme luimême est celui de la douleur qui ne peut soutenir long-temps sa voix, et qui l'abandonne.

SUR L'ÉLÉGIE. Ai

De nos jours , quelques auteurs du sexe des muses ont fait une heureuse exception à la loi commune. Elles avaient à triompher de plus d'un obstacle. Le penchant naturel aux femmes, d'exprimer les moindres circonstances , parce que toutes ont du prix pour elles, pouvait, dans leurs ouvrages, détruire l'effet de l'ensemble par la multiplicité des détails. Une difficulté plus grande se présente à celles qui, cédant au besoin de consacrer leurs souvenirs, rappellent ce qu'elles ont inspiré , ce qu'elles ont senti ; sujets délicieux, sans doute, mais plus bornés pour elles que pour nous. C'est une privation qui leur est imposée par leurs qualités mêmes. Cette pudeur, la première de leurs grâces , les condamne à ne célébrer

kl SUR L'ÉLÉGIE,

de l'amour que l'espérance ou le regret. Ont-elles retracé les premiers troubles d'une ardeur naissante, la puissance d'un premier regard , le charme d'un premier aveu , elles éprouvent l'embarras de poursuivre, leur main timide soulève à peine le voile qui protège les tendres mystères. Elles n'osent parler de l'amant heureux sans rougir j mais elles regrettent l'amant ingrat, quoique ce regret soit l'aveu d'une faiblesse passée. Elles semblent ainsi n'avoir le droit de chanter que le bonheur qui n'est pas encore et le bonheur qui n'est plus.

Ce n'est pas que l'amour passionné s'asservisse toujours, même chez les femmes, aux lois d'une réserve rigoureuse. Qu'Héloïse, adorant l'ombre d'un amant qui

respire encore , se livre dans ses lettres brûlantes à tous les mouvements d'une ame bouleversée ; qu'elle préfère à Dieu celui qui n'est plus même un homme : qu'elle le poursuive de ses feux jusqu'au pied des autels ; le délire de ses expressions trouve son excuse dans l'excès de son infortune. Quoique fort savante , Héloïse n'est point auteur; elle ne compose pas, elle écrit: elle écrit à celui qui ne veut plus, qui ne doit plus l'entendre. Son éloquence est dans son désespoir. Jamais la plainte ne s'était élevée à un tel degré d'exaltation et de force ; mais combien elle est plus pénétrante encore , lorsque , fatiguée de ses emportements , elle retombe dans l'abattement extrême qui succède toujoiu^s aux convul-~

sions de la souffrance! Comme alors les doux souvenirs du passé s'unissent douloureusement aux angoisses de la situation présente! qu'ils laissent dans l'ame une impression profonde et triste, ces détails d'une vie autrefois paisible, ces retours amers vers des temps qui ne reviendront plus ! Honneur à l'illustre Pope , qui a reproduit sans les affaiblir , et en les embellissant quelquefois , les traits énergiques ou attendrissants des lettres originales! Colardeau , si heureusement né pour la poésie , a su répandre un charme inexprimable dans plusieurs parties de son imitation. Pourquoi faut-il que le froid philosophisme l'ait forcé de sacrifier à son idole quelquesunes des images religieuses si analogues à

*qw xv.x.^iv.uc„,ij oi ciiaïugi

la mélancolie du cloître ! Apparemment le philosophisme porte malheur ; car les vers qui remplacent les morceaux supprimés ne sont plus d'un poète, plus même d'un versificateur : pesamment sentencieux, péniblement abstraits , ils se traînent sans vigueur et sans grâce ; mais ils plaisaient fort aux encyclopédistes.

Dans cette Epître à jamais célèbre, le poète anglais a donc réuni le double avantage d'être souvent supérieur en imitant , et de conserver plus souvent encore la même supériorité sur son imitateur. On lui doit également une Elégie intéressante sur la mort d'une jeune lady.

Les Anglais possèdent un assez grand nombre d'élégies morales , parmi lesquelles

on distingue celle de Gray, intitulée le Cimetière de Campagne. Son mérite ne consiste pas moins dans la composition que dans les détails ,• éloge rarement applicable aux productions de la poésie anglaise.

Les autres nations ont faiblement contribué aux progrès de l'Élégie. Les Allemands , par leurs mœurs , leurs habitudes , sembleraient destinés à y réussir; mais leur manière trop détaillée , trop minutieuse s'y retrouve, comme dans leurs romans. Cette foule de détails purement domestiques n'a guère de prix que pour eux, et touche médiocrement le lecteur désintéressé. La plupart des élégies italiennes sont la paraphrase plus ou moins brillante des sonnets souvent trop spirituels de Pétrarque. Quant

à l'Espagnol, il se plaît trop à faire parade de sa douleur, pour la restreindre à des plaintes touchantes et mesurées. Si deux modernes dont les noms ne se séparent plus, n'avaient cultivé parmi nous les fleurs <lont se couronne l'élégie amoureuse, il resterait encore sur notre fécond Parnasse un champ stérile.

Clément Marot, quelquefois si naïf et si tendre , se montre aussi froid que maniéré 'dans l'Elégie. Il n'en a guère saisi le ton et le sentiment que dans celui de ses madrigaux qui finit ainsi :

Je n'ai pas eu de vons grand avantage; Un moins aimant aura peut-êti'e mieux.

Et dans une autre petite pièce terminée

avec tant de grâce par cette apostrophe à

l'Amour :

Je t'ai servi sur tous les dieux.

Oh ! si l'on pouvait deux fois naître ,

Comme je te servirais mienx.!

J'ajouterai encore pour exemple ce refrain d'une de ses chansons :

C'est la première.

C'est la dernière Que j'ai servie et servirai.

Ronsard , trop méprisé par quelques poètes qui ne l'ont pas lu, et trop imité par quelques autres, a aussi composé des élégies, dont l'une est rappelée dans les notes de ce volume. On y reconnaît le poète qui, nourri des anciens, n'eut d'autre tort que de vouloir s'exprimer comme eux. Ce

ne sont ni les idées ni les images qui lui manquent. Des mauvais vers de Ronsard, on ferait aisément de fort bons vers grecs ofl latins. Il paraît avoir pensé dans ces deux langues.

On eût dit que les poètes ses contemporains et leurs successeurs , se disputaient , dans l'Elégie , le prix du ridicule. Les uns , niaisement ampoulés, comparaient leur belle à tout ce qui existe de beau dans la nature, et, bien entendu, lui réservaient toujours l'avantage; les autres, beaucoup plus gais qu'ils ne croyaient l'être , démontraient leur passion en termes et en formules scolastiques. Tous enfin prétendaient à la finesse : il ne tenait pas à eux qu'ils n'eussent

5o SUR L'ELEGIE.

presque autant d'esprit que les bergers de

Fontenelle.

Après avoir traversé plusieurs siècles sans rencontrer une Elégie française digne d'être citée, il faut se résigner à n'en trouver, pour ainsi dire , qu'une seule dans le grand siècle; quoique fort distinguée, elle fait encore plus d'honneur aux lettres qu'à la poésie : elle est plutôt encore une belle action qu'un bel ouvrage. Je veux parler de la courageuse Elégie de La Fontaine, sur la disgrâce de Fouquet. On sa.hpar cœur ( et jamais expression ne fut plus convenable) , ce vers échappé de l'ame :

Et c'est être innocent que d'être malhenreox.

L'ame de La Fontaine était formée pour

SUR L'ÉLÉGIE. 5i

l'Élégie. Un fonds de tristesse , aussi naïve que sa gaîté, se fait sentir dans ses Fables inimitables. Que de sentiments naturels semés avec mélancolie au milieu de ses récits les plus animés ! S'il commence à dépeindre

Un mal qui répand la terrenr , Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre...

après ces beaux vers , si , reprenant le ton de la fable , il poursuit gaîment :

La peste ( puisqu'il faut l'appeler de ce nom ) Faisait aux animaux la guerre ;

bientôt il ajoute, avec un rare bonheur:

Les tourterelles se fuyaient ;

Plus d'amour, partant plus de joie.

C'est le premier trait du tableau, mais qu'il

est "vif et profond ! Pour forcer les tourterelles à se fuir, il fallait, en effet, que le danger fût extrême. La réflexion du second vers est charmante; elle n'appartenait qu'à La Fontaine. Pour ne pas multiplier les citations , je renvoie à la fable admirable des Deux Pigeons. Qui peut lire sans être ému le discours adressé par son ami au pigeon voyageur :

Je ne rêverai plus que rencontre funeste , Que faucons , que réseaux. Hélas ! dirai-je , il pleat : Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut , Bon souper , bon gîte , et le reste .•'

Et le reste, renferme une idée ravissante. Ce reste est tout pour un pigeon, et l'on devine que c'est l'amour. Je passe les traits du récit pour arriver à l'épilogue de ce

petit poëme , où le narrateur , par un retour naturel sur ses propres affections , s'écrie :

Hélas ! quand reviendront de semblables moments ! Fant-il que tant d'objets sî doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon ame inquiète ! Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer ! Ne Sentiraî-je plus le charme qui m'arrête ? Ai-je passé le temps d'aimer ?

Après des vers semblables, il faut fermer le livre et rêver. L'Elégie est là tout entière.

Un spirituel académicien *, qui a fait aussi des Fables (fables très-jolies, surtout lorsqu'il les récitait) , a laissé un fort long discours sur l'Elégie, que je n'ai point lu,

* M. le duc de Nivernois.

et des élégies à sa femme , que , par malheur, je ne lui ai point entendu réciter.

L'esprit est loin de suffire à l'Elégie ; le talent même n'y suffit pas toujours j pour rapprocher les exemples , qu'il me soit permis de franchir quelque espace, et de rappeler les essais élégiaques d'un poète * justement célèbre à plus d'un titre , et dont notre époque doit s'honorer , tout en signalant ses erreurs. Des imitations souvent heureuses de Tibulle et de Properce ; des vers bien faits, mais trop ambitieux; des expressions fortes , mais hors du genre ; des tours hardis , mais forcés , et plus latins que français ; l'attirail usé de la vieille poé-

* Le poète Lebrun.

sie , qui n'est pas la poésie antique ; un style laborieux et tendu; quelquefois de l'élégance , rarement de la grâce , presque jamais de naturel ; et , à travers les fautes , des morceaux qui étincellent de beautés : tel est à-peu-près le jugement qu'en a porté la critique la moins rigoureuse , et que je crois même avoir encore adoucie. On avait aussi remarqué que l'auteur exprimait avec plus d'effort les passions douces que les mouvements d'une ame irritée. La dernière de ses Elégies en est la preuve : elle s'adresse à Némésis , non l'une des beautés chères à TibuUe , mais la déesse implacable des vengeances. Jamais la virulence de la haine ne fut poussée plus loin que dans cette pièce brûlante de verve et d'animosité. Jamais la

satire ne frappa ses victimes d'un fouet plus sanglant. Mais quelles victimes avait choisies le poète , le poète élégiaque !

Si beaucoup de poèmes prennent le titre d'Élégies Sans en avoir le caractère, beaucoup aussi , sans en porter le titre , sont des Élégies véritables : les exemples s'offrent en foule dans la Bérénice du tendre Racine. Eh ! qui mieux que Racine eût plié sa voix aux accents d'une muse qui semblait particulièrement la sienne ! Quelle mélancolie , quelle soUtude il exprime en ce seul vers :

Dans l'Orient désert quel devint mon «nnni !

Toute la résignation d'un amour sincère et malheureux , tout son désintéressement furent-ils jamais mieux retracés que dans

le rôle de Titus , qui , depuis cinq ans , brûle pour Bérénice :

Sans oser rien prétendre Qu'un instant à la voir et le reste à l'entendre.

Qui peut retenir ses larmes, en répétant avec les filles d'Israël;

O rives du Jourdain ! O champs aimés des cieux ! Sacrés monts ! fertiles vallées , Par cent miracles signalées !

Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?

La souplesse naturelle aux grands talents, et son exquise organisation poétique , eussent élevé Racine au-dessus même de Tibulle. Supérieur dans la tragédie , il s'est encore distingué, comme sans y songer.

dans quatre genres * de diverse nature , dont

un seul lui eût fait un nom.

Parmi les pièces qui , pour le ton et le sujet , semblent appartenir à l'Elégie , il faut citer l'ode de J. B. Rousseau, imitée du cantique d'Ezéchiel : fai vu mes tristes journées; les vers de Ghaulieu sur Fontenayjles stances délicieuses de Voltaire : Si "VOUS voulez que f aime encore ; ses adieux aux mânes de Génon ville; les strophes si connues de cette ode, qui fut en quelque sorte le chant de mort du malheureux Gilbert : Au banquet de la vie, infortuné convive; et enfin tant d'autres productions

* La poésie lyrique , la comédie , l'épigramiue , la prose polémique.

SUR L'ÉLÉGIE. 5g

où règne'^^ comme dans certaines odes d'Horace, une aimable et rêveuse philosophie.

Mais pourquoi différer encore à citer deux noms si chéris de la muse des amours? Pourquoi retarder l'hommage que réclament à-la-fois deux poètes contemporains , diversement remarquables dans un genre pareil? Nés sous le même climat, réunis par les mêmes goûts , ambitionnant la même palme sans jalousie, on pourrait appliquer à Bertin et à Parny les vers où Virgile annonce deux jeunes pasteurs rivaux dans l'art du chant;

Arcades ambo.

Tous deux portaient en même temps la lyre et l'épée; mais le sort voulut que la

6o SUR L'ÉLÉGIE,

carrière des armes ne fût pour eux que celle des plaisirs. Ils oubliaient sous les ombrages de Feuillancour les bananiers de leur patrie, et regrettaient peu Vlsle- de -France aux joyeux soupers de la Caserne *. Abandonnés aux goûts nonchalants de leur pays , ils ne donnaient encore aux muses que ce qu'ils appelaient leurs moments perdus , c'est-àdire les courts intervalles qui séparaient les festins et des plaisirs plus doux ; mais Parny se vit à regret forcé de repasser les Tropiques , il partit : Eléonore et l'Amour l'attendaient dans son île. Trop près du bonheur pour le bien chanter , il le goûtait

* Réduit où se réunissait la cohorte d'Épicuriens décorée du ruban gris de lin. "^

SUR L'ÉLÉGIE. 6i

en silence. Ce ne fut qu'après un long terme , et dans le calme de la solitude , qu'il essaya de rendre présent ce qui n'existait plus que dans ses souvenirs. L'apparition d'un petit nombre de ses pièces erotiques fut , à cette époque , une espèce de prodige. L'Amour , long-temps travesti dans les vers cavaliers des gens du bel air, s'étonna de retrouver ses traits et son langage : les grâces du naturel prévalurent sur les manières du faux bel esprit, et l'école du persifflage ne parut bientôt plus que celle du ridicule.

Les premiers succès de son ami échauffèrent l'imagination de Bertin. Les entretiens de Parny achevèrent de l'enflammer. Comme ce général qui se disait tous les 4 6

jours : « Je veux être un grand capitaine , » Bertin se répétait : « Je serai un poète élé- « giaque. » Il se retira dans une campagne, seul avec TibuUe , Properce , Catulle , Ovide et Horace; les lisant , les relisant sans cesse, la plume à la main , il traduisit en vers leurs passages les plus saillants, les refondit en un corps d'ouvrage, et de ses emprunts parvint à se faire un fonds. Parny, plus -sobre dans ses imitations, n'empruntait aux poètes anciens , quelquefois même aux prosateurs modernes*, qu'un petit nombre de traits délicatement choisis , mais que la nature lui eût offerts sans leur secours , car il avait ressenti une passion profonde. Plus

* Surtout à J. J. Rousseau.

SLR L'ÉLÉGIE. 63

souvent heureux, Berlin n'aimait que le plaisir. Parny, plus sensible et plus tendre, semblait en quelque sorte n'aimer dans l'amour que l'amour même. De leurs impressions diverses dut résulter la différence de leurs talents. On sent que l'un retrace fidèlement et dans leur ordre naturel les circonstances , les vicissitudes d'un amour qui n'a rien d'imaginaire. On s'aperçoit que l'autre , s'il est permis de le dire , s'arrange pour être passionné ; qu'il réunit les traits épars de sa vie amoureuse pour en former un ensemble et se composer une amante poétique de vingt maîtresses réelles. 11 prend ses détails tantôt dans son esprit, tantôt chez les anciens ; et tour à tour on reconnaît l'amour inventé ou l'amour traduit.

Sans doute on aime à rencontrer dans ses lectures quelque heureuse imitation de l'antiquité ; mais on ne saurait les employer avec trop de retenue dans les vers erotiques destinés surtout aux femmes et aux. gens du monde. L'une des plus belles Elégies de Bertin commence par ce superbe mouvement :

Elle est à moi. Divinités duPinde!

De vos lauriers ceignez mon front vainqueur ;

Elle est à moi.

Malheureusement il ajoute :

Que les maîtres de l'Inde Portent envie au maître de son cœur.

Il s'agit bien des maîtres de VInde ! La comparaison est toute latine , en supposant qu'il y ait comparaison entre les maîtres d'un

pays et le maître d'un cœur. Je ne parle pas de l'étrange effet du Pinde et de VInde qu'on semble avoir fait rimer par gageure. On ne trouverait pas une seule faute semblable dans le rival de Berlin. Lors même qu'il demeure dans la région tempérée de la poésie , son vers , toujours élégant , renferme un sentiment si naturel qu'il perdrait quelque chose à devenir plus poétique. Il descend à l'extrême simplicité sans jamais tomber dans le prosaïsme. Bertin , dont le style est quelquefois plus élevé, ne s'abaisse presque jamais que par une chute. Veut-il exprimer l'effet que produisit un jour sa maîtresse paraissant au spectacle, il s'en acquitte par cette ligne de prose familière :

On lui battit des mains , on la prit ponr la reine.

A-t-il à décrire l'instant mystérieux qui précède le bonheur d'une nuit d'amour , affectant une simplicité que je n'ose qualifier , il représente la belle Eucharis ,

Laissant tomber sa jupe , et soufflant la lumière.

J'ai rappelé quelques-uns de ses défauts, sans parler encore de ses qualités. Elles sont nombreuses. Le mouvement, la chaleur, la force, le ton passionné, l'accent poétique à un degré fort éminent , caractérisent ses Élégies , dont la plupart mériteraient mieux le nom de pièces erotiques. Parmi celles dont le titre est justifié , l'on doit remarquer les Adieux de fauteur a une terre qu'il vient de vendre. Cette pièce d'une certaine étendue décèlerait à elle seule tout un poète.

Parny peut-être n'eût pas , dans le même genre, soutenu si long-temps son style à la même hauteur. Mais la justice distributive oblige en même temps à déclarer que Bertin reste bien loin de son émule pour le naturel , pour l'abandon , pour le charme : le charme ! qualité plus indéfinissable encore que la grâce , et qui assure l'empire du talent comme celui de la beauté. Ainsi que nons l'avons dit à propos de TibuUe, le chantre d'Eléonore excellait surtout dans le choix des circonstances attachantes. Nul poète ne possédait mieux cette mesure parfaite , ce sentiment délicat des convenances, qui enseigne ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire , ce que l'on peut offrir aux yeux et ce qu'on doit laisser sous un voile. Plus

voluptueux par la décence même , il Liisse au plaisir l'attrait du mystère , et à l'abandon les grâces de la pudeur; il n'efîarouche pas, il captive. L'expression de son bonheur est encore moins vive que tendre; celle de sa douleur est triste sans emportement. Properce, soupçonnant la foi de Gynthie, éclate en imprécations. Perdant Eléonore , que l'hymen va lui ravir, Parny ne l'accuse point ; il forme pour son bonheur des vœux qu'il craint de ne pas voir exaucés. Quel est le plus touchant de l'amant qui se plaint et menace, ou de celui qui souffre, gémit, et pardonne? Si je ne m'abstenais de citations , je les puiserais sans nombre dans cet admirable dernier livre , ordonné si parfaitement, et le seul que l'auteur ait qualifié

du nom di Élégies. Faut-il que les derniers chants des Amours soient presque toujours des accents de regret ! Fidèle à ses douloureux souvenirs , celui qui fut l'amant d'E* léonore revient souvent à elle, dans les sujets qui s'en éloignent le plus , et ses retours sur le passé retracent avec un sentiment profond ce céleste enchantement des premières amours que le temps et i âge ne peuvent effacer. J'ai déjà beaucoup loué Parny; les sujets d'éloges ne sont pourtant pas épuisés. Il me reste à lui tenir compte de la correction soutenue , de la pureté constante du style; de la justesse, de la propriété des termes ; du respect scrupuleux pour la langue; et surtout de l'art qui préside à la composition de ses moindres ta-

bleaux , art difficile qui redouble l'intérêt des détails et leur prête un nouvel éclat en les plaçant dans un jour plus favorable. Ces qualités , jointes à celles que j'ai déjà fait valoir, ont mérité à l'auteur vivant le beau nom de classique, décerné à si peu d'écrivains et seulement après leur mort. A l'exemple des grands modèles , il ne produisait rien sans l'avoir long-temps médité. Il avait étudié profondément les difficultés et les ressources de son art. Une sage économie augmente encore ses richesses. Loin de prodiguer les beautés hors de leur place, il les distribue avec goût , avec réserve. Et toutefois le savant procédé du poète n'ôte rien à la grâce , à la mollesse , au naturel ; il a toujours l'air de s'abandonner; et nulle

image ne lui convient mieux que celle ou La Fontaine représente l'Aurore ,

Laissant tomber des flears , et ne )es semant pas.

Je m'arrête , pour qu'un simple examen ne ressemble pas à un panégyrique. J'ai connu Parny ; mais le tendre attachement qui m'unissait à lui n'a pas influé sur mon témoignage. Ceux qui ne l'ont point connu en ont parlé comme moi. J'ai seulement cherché à caractériser d'une manière plus précise les traits de son précieux talent.

Condamné à rappeler un moment la pensée sur mes Élégies , je sens combien la transition sera brusque ; mais , grâce à l'amitié dont Parny daigna m'honorer , grâce aux leçons que j'ai recueillies dans ses en-

tretiens , parler de moi , de mes ouvrages , ce sera , pour ainsi dire , pai'ler encore de lui. Il me l'épétait , comme à tous les jeunes poètes : « La poésie s'use ; il faut la rajeunir «par des images nouvelles. Retracez d'autres « mœurs , peignez une autre nature. » J'ai profité de ses conseils. Un livre de mes Elégies est composé de sujets choisis dans une nature étrangère. Les uns ( et c'est le plus grand nombre ) sont élégiaques par le fond ; les autres le deviennent parla forme. Qu'on ,me permette de rappeler sommairement «quelques-uns de ces sujets. L'Arabe qui pleure la mort de son coursier fidèle^ la belle Insulaire qui , pour se dérober aux poursuites d'un roi dont elle est aimée , se i^fugie sous l'ombrage qui donne la mort ,

et meurt fidèle à son amant ; la Persane qui, abandonnée par le chasseur , compare tristement son sort à celui de la gazelle qu'il a blessée, et dont elle cherche à guérir la blessure ; la jeune fille pleurant une colombe qui succomba pour elle en remplissant un message d'amour; le pauvre nègre, entonnant sa chanson d'esclavage, et rejoignant aux cieux sa femme et son fils, morts de douleur: telles sont les principales scènes que j'ai choisies. Je le demande, l'Élégie en offre-t-elle beaucoup qui soient plus analogues à son caractère? Si le personnage y prend la place du poète , la forme en est plus dramatique. Si l'action se passe loin de nous , elle en est plus neuve , les détails en sont plus variés; ils conservent quelque

chose de primitif qui rafraîchit l'imagination et renouvelle la poésie. Les littérateurs qui ont examiné ces divers morceaux ont bien voulu leur accorder le mérite de la couleur locale, et celui d'un intérêt doux; ils n'ont contesté que sur le titre, auquel, j'en conviens , je n'attache qu'une assez médiocre importance. J'oserai seulement faire observer que la nouveauté ne peut déplaire quand elle ne présente rien de bizarre; qu'ici elle consiste xiniquement dans le cadre, et qu'enfin il est inutile de chercher une dénomination nouvelle , . puisqu'une Eléo^ie d"un nouveau genre demeure toujours une élégie.

Quoi qu'il en soit, je cède sans effort et par conséquent sans mérite, à l'opinion du

petit nombre. Je renvoie à la fin du recueil , sous le nom de Citants et Récits élégiaques , les pièces qui composaient le second livre , devenu par là le troisième. J'ai ajouté aux deux premiers plusieurs Elégies nouvelles. Je ne me dissimule pas qu'une série de morceaux différents sur un fond unique , habilement modifié, est plus attachante que les pièces dont l'intérêt plus borné commence et finit avec elles. J'ai mieux aimé cependant m'exposer à ce danger qu'à celui de la concurrence.

Le même principe m'a dirigé dans la composition des Élégies antiques. Pour tenter d'être neuf , j'ai remonté jusque chez les anciens. « C'est en me pénétrant de la substance des grands maîtres, que j'ai essayé

de reproduire les naïves beautés de leurs ouvrages , et , si j'ose m'exprimer ainsi , ce parfum d'antiquité qui s'en exhale *. » L'Élégie antique offre peu de modèles , il est vrai : mais quelques restes de ces trésors ensevelis par les âges , mais le témoignage éclairé de quelques écrivains , nous en ont transmis le caractère. J'ai cité, au commencement de ce discours, un passage où l'Élégie compte parmi ses nombreuses attributions celle de déplorer ies infortunes d'un personnage de l'antiquité. Cette dernière sorte de sujets dont un fragment de Simo- «ide sur Danaé nous a conservé l'exemple, avait pour les Grecs un attrait inexprimable.

* Extrait de l'Avertisseiuent «l'une première édition.

Ceux de nos journalistes, qui m'en attribuaient la nouveauté , me faisaient assurément beaucoup d'honneur. Du reste, il est aisé de concevoir que des gens de goût, particulièrement versés dans la littérature latine , s'étonnent de voir le nom d'Elégie s'attacher à des productions qui ne leur rappellent pas toujours les sujets et la manière de Tibulle et de Properce. Aussi n'ais-je pas imité les Latins, mais les Grecs. Le genre de leurs Elégies nous était connu ; je ne crois pas m'en être écarté. Je souhaite au moins que l'on daigne reconnaître dans quelques parties de l'ouvrage mon respect pour le goût, et mon amour pour les classiques.

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