‹ uvres complètes de Millevoye (volume 5)Chapitre 9 sur 50 · LA BATAILLE DE LUTZEN · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE LUTZEN

POEME '

Uw jour quelque génie , affermi sur ses ailes , ;

Cherchant pour son essor des régions nouvelles , Pourra , sans perdre haleine, en des climats lointains, Suivre de nos guerriers les illustres destins; Et, confiant leurs noms à la trompette épique, Redire à l'univers leur voyage héroïque. Moi , qu'en un vol si haut ma force trahirait, De lexu" gloire imposante admirateur discret,

Go UN SOUVENIR ENTRE MILLE.

Sans me charger du soin de tant de renommée, Je vais dire en quels lieux notre invincible armée, Suspendant pour un jour ses rapides progrès , Rajeunit nos lauriers par des lauriers plus frais.

O toi , qui fus trente ans l'appui de nos phalanges , Qui, méditant du sort les caprices étranges, En secret aujourd'hui, sur ton mousquet rouillé. Pleures de ton pays l'antique honneur souillé... Vieux soldat, lève-toi ! moins morne, moins austère. Qu'à ma voix ton regard abandonne la terre ; Et que, pour enhardir et proléger mes chants , Ta bouche laisse enfin sortir ces mots touchans ; « Toutn'est donc pas perdu ! puisque de notre gloire « Quelque Français au moins conserve la mémoire « Et , montrant du passé le brillant souvenir ,

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 6i « L'atteste pour garant d'un pareil avenir. »

Vers ces lieux où le Nord, dont l'empire commence, Au voyageur déjà souffle son inclémence, Est un champ, qu'illustra le glorieux trépas De ce jeime héros qui, parmi les combats. Vit soudain se changer, par un destin contraire, Le char de son triomphe en un char funéraire.'. Mars vient troubler encor ces bords infortunés , Qu'aux différens des rois le Ciel a destinés.

Le jour luit : nos soldats, de qui la vigilance A déjà du soleil prévenu la naissance.

Annoncent à grand bruit leur réveil matinal , Et du combat trop lent provoquent le signal ; D'un triomphe assuré favorable présage !...

6a UN SOUVENIR ENTRE MILLE.

Mais tout à coup, porteur d'un suprême message , De la foule bruyante un héraut est sorti, Et de ces mots au loin les airs ont retenti :

« Soldats de Marengo ! pliez votre bannière : n Si retenir un jour votre valeur guerrière •^ N'est pas exiger trop , jusqu'à demain, soldats , « AurepoSjSurces bords, nous condamnonsvos bras! « Hier, servant l'ardeur en vos cœurs allumée, « Vos pas ont devancé le reste de l'armée. « Vous avez, franchissant forêts, fleuves et monts, « En ar'rière d'un jour laissé vos compagnons : ^ Pour un si noble effort, louange vous est due ! '< Français! guerriers', héros! gloire vous soit rendue!.. « Mais le chef a parlé... soldats ! obéissez. « Ce soir s'ajouteront à vos rangs empressés,

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 63 « Les braves que l'honnem- attend sur ces rivages... « Pour vous, jusqu'à demain suspendez vos courages

Il dit : mais rÉtcrnel en ordonne autrement: Sur ces lieux sa pensée , arrêtée un moment, Veut que ces guerriers seuls, achetant la victoire, Par de plus grands efforts, méritent plus de gloire j Des secours espérés il refuse l'appui, Et veut que, sans attendre, on combatte aujourd'hui.

L'Éternel a parlé : bientôt à notre vue Une ligne lointaine, inégale, étendue Paraît : c'est l'ennemi... formidable moisson. Ses armes par milliers flottent sur l'horizon : Il vient, sûr de sa force, et, dans sa folle ivresse , De nos rangs, en espoir, écrase la faiblesse...

Les voilà ces deux rois, ces modernes Xercès, Qui, sur la foi du nombre, augurant leurs succès , Semblent venir plutôt, arbitres de la terre , Nous proposer leur joug que nous livrer la guerre.

Tout à coup, par un bruit qui répand la fureur, Le clairon vient frapper et l'oreille et le cœur. Le bronze lui répond : et, signal des tempêtes. Le boulet précurseur a sifflé sur les tètes. L'ofiicier dit un mot : cent tubes, à sa voix , Font voler dans les airs cent trépas à la fois.

Chacun veut s'élancer ; mais le chef qui nous guide , Ou dirige , ou retient cet instinct trop rapide. '>

Par un chef imprudent quand le brave est conduit, Son effort est sans but et sa valeur sans fruit.

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 65 Alexandre déjà, dans sa vaine assurance, Regarde Vessenfel des yeux de l'espérance. L'ordre est donné ; bientôt d'innombrables soldats Vers le fort menacé précipitent leurs pas. Savent-ils qu'un héros est là , dont le courage Doit mettre une barrière au-devant de leur rage? Ils volent cependant... Mais, rival plus heureux, CompanS'vient opposer à leur élan fougueux , Son immobilité... Soudain leur chef s'arrête, Et bientôt, dérobant son front à la tempête, Les qntraîne en sa fuite, et tous, en gémissant, Vont murmurer au loin leur courroux impuissant. Ainsi , de Marius allant chercher la tête. Le Cimbre qui, dans l'ombre, à l'égorger s'apprête, Accourt, le voit, suspend ses pas irrésolus. Le fer tombe : un c;>uj)-d'(ieil a sauvé Marius !

Il est, non loin du centre, où le combat s'anime , Un hameau, de vingt chocs la scène et la victime ; C'est Kaia : sur ses murs avec rage engagé , Chacun des deux partis, assiégeant, assiégé, S'élançant pour l'assaut, ou repoussant l'offense, Prend, quitte tour à tour l'attaque et la défense. Le courage tantôt décide du vainqueur ; Tantôt, d'une embuscade empruntant la faveur, Le vaincu s'y retranche, et bientôt, plein d'audace j Il fond sur son rival, le surprend et le chasse. Tel un serpent, caché dans ses plis inégaux. Dont lui-même a sur lui ramassé les anneaux. Impatient, contraint, l'œil fixe, attend sa proie. Il est là... paraît-elle? Aussitôt, avec joie, De son corps sinueux déroulant la longueur, ypyez-le s'élancer, redoubler dp vigueiir,

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 67 Précipiter ses coups, et, fort de sa souplesse. Attaquer par la ruse et vaincre par l'adresse. ■ Cependant, pris, repris, ouvert de toutes parts, Kaia par mille points reçoit nos étendards.

Mais, dans ces champs poudreux, sous ce nuage sombre Qui prête à ces tableaux le voile de son ombre. Quels sont ces trois guerriers, ces héros ou ces dieux. Qui, bravant le trépas, le portent en tous lieux? On dirait que la Mort, souriant au ravage. Veut peupler par leurs bras son ténébreux rivage. C'est Souham, c'est Girard, c'est Ney; nobles guerriers Que l'œil voit, au péril s'exposant les premiers, Aller, venir cent fois pour repartir encore. De leur sang précieux nul fer ne se colore , Tous trois impunément signalent leur courroux ^

Que dis-je? hélas! Girard se sent percé de coups. Mais en vain le trépas vient planer sur sa tète ; Il va sur ses rivaux détourner la tempête ; Ses transports irrités en sont plus furieux; Général attentif, soldat audacieux, Il commande, il agit, à ses soins rien n'échappe ; Il est partout; partout son œil voit, sa main frappe

On charge , on fuit, et Mars est encore indécis ; Mais tandis qu'en tous lieux nos rangs trop éclaircis S'étendent, et font face aux légions puissantes. Qui s'offrent à nos coups mille fois renaissantes, Kaia n'est soutenu que d'un léger renfort... Frédéric l'aperçoit : « Soldats ! gloire au plus fort ; « Doublez, triplez vos rangs, la force est le courage! " Il dit : cent bataillons sur le faible village

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 69 Concentrent leurs efforts... le village est repris. Lorsque de nos travaux est perdu tout le prix ; Quand déjà, regrettant leur inutile ouvrage, Nos guerriers frappent l'air des accens de leur rage; Dérobant son courroux au soldat désolé. Mortier reste muet, m^ son œil a parlé : C'est du choc des revers qu'émane le grand homme; ToujoursRomo en sortitplus grande encorqueRome! Mortier, qui juge alors les momens précieux. Vers la plus jeune escorte a dirigé ses yeux ^. De braves, de héros pépinière naissante , Ces soldats jusqu'ici , dans leur lutte innocente , Ont entre eux des combats imité l'appareil ; Et, chargeant ou fuyant avec lui art pareil, Ils n'ont encor tenté, dans leur guerre illusoire, Que des revers sans honte et des succès sans gloire.

Mais enfin, dans ce jour long-temps sollicité, Conduite de l'image à la réalité , Leur valeur viergeencorse tourmente; etleurplainte De leur impatience a trahi la contrainte.

« Amis ! a dit Mortier, nQ&|ûmpagnons nouveaux ! « Ainsi que notre honneur, partagez nous travaux.., « Un seul mot doit suffire aux enfans de la France : « Là-bas est l'ennemi : marchez ; votre vaillance « Sans doute observera cette loi des grands cœurs; « Ou ne point revenir ou revenir vainqueurs ! »

Il dit : ils sont partis; trop long-temps prisonnière Leur fougue tout à coup a rompu sa barrière. Tel le nitre enfermé vole avec plus d'éclat. Ils ont devancé l'ordre et leur chef au combat;

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 71 L'œil à peine les suit... Mais déjà le plus brave , D'un fragile rempart forçant la vaine entrave , Sur la brèche apparaît, l'étendard à la main; L'arbore, et tout à coup se frayant un chemin , Où des rangs ennemis la masse est concentrée, Ouvre à ses compagnons une profonde entrée ; On le suit, on répand le trépas au hasard ; On attaque avec force, on évite avec art. Le Russe attendait moins de leur jeune courage Et nos guerriers du Russe attendaient davantage ! Mais bientôt il s'ébranle, et, glacé de terreur. Il fuit : nos bataillons redoublent leur fureur, Et, d'un premier exploit savourant tous les charmes, Proclament à grands cris le début de leurs armes. Tant des cœurs nés Français le transport cour^igeux Les entraîne aux combats, en faitleurs premiers jeux ;

Et prouve aux nations que la terre où nous sommes ,

Enfante des héros en enfantant des hommes !

Cependant qu'ai-je dit? ô belUqueux enfans ! Ne quittez pas encor vos glaives triomphans : Voyez-vous accouiir , sous des flots de poussière, Des escadrons d'airain la foule meurtrière : L'hydre menace encor... soldats! point de repos ; Rassemblez-vous contre elle, autour de vos drapeaux ; Surtout suivez l'honneur dont la voix vous exhorte, Et vous lui renverrez le trépas qu'elle apporte !

Mais tout change; et dès-lors, avec plus de chaleur, C'est un combat nouveau, c'est une autre valeur. Quand déjà nos soldats, trop animés peut-être, Ont épuisé le plomb que lance le salpêtre ;

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 73 Quand, trompant leur valeur, les stériles mousquets, En repos dans leur mains, restent froids et muets ; Une épée, autrefois à Bayonne inventée, Au tube qu'elle allonge est par eux ajustée; Et, cette arme en arrêt, le hardi fantassin Attend des cuirassiers le formidable essaim. Il s'élance, il arrive, aussi fort dans sa course Qu'un fleuve avec fracas descendant de sa source; Mais nos soldats, courbés sur leurs dards alignés, Les bras roidis, les pieds l'vm de l'autre éloignés, Arrêtent, de leur fer, le coursier qu'ils déchirent; Dans son large poitrail le plongent, le retirent Et le plongent encor... L'indocile animal , Qui , souple , en arrivant, d'un pas toujours égal , Sur le sol ébranlé bondissait en cadence , Par sauts tumultueux ou recule ou s'élance ;

Et son m^tre bientôt tombe à terre en courroux,

Renversé par ses bonds ou frappé par nos coups.

Contre tant d'escadrons ô succès mémorable ! Que leur sert cet acier, habit impénétrable Qui défendait au plomb d'arriver à leur cœur? Il n'est, pour arrêter le bras de la valeur, Pour briser de son choc la violence extrême. Qu'un solide rempart... La valeur elle-même !

A cet aspect subit, nos plus anciens guerriers Ont senti de leurs fr(Hits s'agiter les lauriers : Une honte héroïque a réveillé leur âme... Mars.' préte-Bioi ton fer, ma muse le réclame : Viens, donne ! pour graver de tels faits sur l'airain , Le glaive seul àe Mars doit servir de burin !

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 7$ Cependant le Soleil, déjà couché dans l'onde, De son dernier regard â salué le monde : Quand tout à coup au centre, à grands pas et sans bruit, La Garde part : tout tremble; elle arrive : tout fuit; Son ardeur est prudence et sa rage est réglée ; La colonne ennemie, en tous points ébranlée, Sent perdre par degrés sa force et son terrain ; Le clairon la poursuit du bruit de son airain ; Et Drouot, vers les flancs, déployant son génie. Foudroyé avec calcul sa ligne^désunie.

Las enfin de combattre au milieu du fracas, Ici soldats sans chef et là chef sans soldats N'opposent à nos flots que le cri des alarmes ; Les uns jettent leur aigle, et tous de vaines arm«»... Seule dans ce chaos la valeur est debout; La peur fuit, la mort reste, et la nuit couvre tout!..

Fuis donc, ô Prussien, dont la fourbe exécrée A de notre alliance enfreint la loi sacrée ! Fuis , et va dans Berlin raconter que sur toi Le courage a vengé la cause de la foi. Toi, Czar, qui n'armas point tonbras d'un fer parj ure, Ce jour à.ta fierté ne porte pas injure : Celui-là cède aux Dieux, qui cède à des Français ! Si sa défense est noble elle égale un succès ; Et sa mémoire encore , honorée et chérie. Un jour peut réclamer un marbre à sa patrie.

Et toi, qui dans ces champs conduisis nos soldats, Enfin , Napoléon, suspends ici tes pas; Arrête, ou tremble ! hélas ! nos rivaux, à ta honte, De nos exploits sanglans pourront nous tenir compte. Alors, contre dix Rois, en vain pré tendras- tu

UN SOUVENIR ENTRE MILLE. 77 Rassembler les débris du grand homme abattu... Il n'en sera plus temps; entraînés dans ta perte , Les Français sur tes pas verront leur tombe ouverte. Dieux! reculez encor ce douloureux moment!... Mais que vois-je? ô douleur! fatal pressentiment! Le Nord, long-temps foulé contre ses monts de glace A reflué sur nous. Tout a changé de face : Les vaincus aux vainqueurs ont rapporté leurs fers ; Et sur un peuple seul pèse tout l'univers ! Mais la France, qu'enfin instruisit son histoire, Après avoir fourni sa carrière de gloire , Aux combats meurtriers ferme son horizon , Et met son pesant sceptre aux mains de la raison. Telle autrefois Pallas se montrait sûr la terre , Ou sage dans la paix, ou terrible à la guerre.

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