DE
Les jours de liberté sont arrivés , les jours de gloire reviendront. Si l'opinion publique fût restée long-temps asservie à la contrainte , où l'avaient amenée nos dissentions, plus encore que le séjour de l'étranger dans nos murs; si notre fierté nationale eût plié long-temps sous ce joug inaccoutumé, c'en était fait de la France. Mais enfin tout est sauvé, puisque aujourd'hui nous pouvons avouer, sans rougir, que nous nous rappelons notre grandeur passée, la célébrer dans nos chants, et opposer à un souvenir de douleur mille souvenirs d'allégresse. Eût-il donc été juste d'imposer le silence à nos , •
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lyres sur nos faits éclatans, par la seule raison qu'une partie de ces faits se rattache à des noms qu'a disgraciés l'inconstance des évéïlemens politiques ? Chanter la gloire d'une époque ou celle d'une autre , n'est-ce pas toujours chanter la nation ? la patrie n'est-elle pas toujours la même; n'est-elle pas immobile, quand les gouvernemens se succèdent ? Et lorsque nous nous déchirons dans son sein, n'est-ce pas elle qui nous crie : Les enfans peuvent se renier entre eux, la mère commune ne renie point ses enfans?
C'est cette idée qui m'a inspiré ; c'est elle qui m'a encouragé à offrir à mon pays le tableau d'une de ses glorieuses journées. Convaincu donc qu'il nous fallait, ou renoncer à la gloire nationale, c'est-à-dire renoncer à tout, ou faire mention, en la célébrant, des héros qui en furent les ins-
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trumens, je n'ai pas balancé à nommer dans ce poëme les généraux qui se sont le plus distingués dans la bataille qui en fait le sujet. Pourrions-nous nous dissimuler que nous fûmes conduits aux champs de gloire par ces chefs intrépides, quand chacune des plaines, témoins de nos exploits, a donné son nom à l'un de ces grands hommes , pour attacher à sa personne l'honneur d'une victoire à laquelle son courage avait le plus contribué? Pourrions-nous distraire de la bataille de la Moscowa le nom du vaillant de la Moscowa ^ lui-même ? et ne serait-ce pas comme si nous supposions que Rome eût été fondée, et que Romulus n'en fût point le fondateur ; ou comme si nous disions avec plus d'absurdité encore : Annibal a passé les Alpes, mais Annibal n'y était point!
' Le maréchal Ney.
Les règles du genre que je traite ne sont point fixées. On ne les retrouve point en effet dans celles du poëme épique, ni de l'ode. Ce poëme me paraît être un genre à part qui tient des deux précédens, mais qui, plus long que l'ode, moins long que l'épopée, est plus descriptif que la première , moins que la seconde, et offre enfin un merveilleux plus sage et une exactitude plus sévère que l'un et l'autre de ces genres;. Il doit être rapide; il doit dire la vérité, sans la dire tout entière. L'auteur doit choisir ses masses de détails dans le fond même du sujet, et les disposer de la manière la plus dramatique , plutôt que répéter ces descriptions vagues de combats , qui peuvent s'appliquer à tous en général ; car sans ces détails spéciaux le lecteur se demandera s'il est à Rivoli, à Wagràin ou à Lutzen. En un
mot, il doit offrir au public une action qu'il sait devoir l'intéresser; la présenter avec autant de vérité qu'en, peut admettre la poésie, qui ne saurait tout exprimer, et l'embellir de poésie autant qu'en peut admettre riiistoire, qui ne saurait mentir. Mais je ne puis me cacher qu'un défaut inhérent aux poëmes du genre de celui-ci, est de n'offrir qu'un faible intérêt de plan, et de ne pouvoir se soutenir que par l'intérêt du détail , ce qui en rend la conception facile et l'exécution laborieuse. Ce ne sera qu'avec peine qu'on pourra parvenir à y lier entre elles , par des transitions délicates, les parties d'une même action, puisque ces parties se suivent et ne s'amènent point. On parerait sans doute à ce double inconvénient, par l'emploi des grandes ressources du merveilleux; mais , je le répète, qui oserait profaner,
parle mélange de la fiction, des faits qui sont sublimes parce qu'ils sont vrais , et qui tirent leur merveilleux de leur exactitude. ^
II me resterait à dire un mot du petit nombre d'auteurs qui se sont livrés à ce genre de composition , mais j'abuserais de la •patience du lecteur. Je dirai seulement que Voltaire a échoué, comme on le sait, dans son poëme de Fontenoy, et que d'ailleurs, pour avoir voulu trop plaire à son siècle en y faisant l'apologie d'une foule d'officiers supérieurs, il a moins plu au siècle suivant, quia lu ces détails sans intérêt; que, de nos jours, un jeune poëte, Millevoye, eût peutr être atteint la perfection, s'il eût décrit davantage, et si, donnant dans le défaut opposé à celui de Voltaire, il n'eût pas eu trop en vue la gloire d'un seul homme. Je jie parle point du passage du Rhin par
Boileau. Je regarde ce beau morceau comme un élan de génie, dans lequel le législateur du Parnasse semble être sorti du genre tempéré de l'épître , pour nous donner, en peu de vers, un modèle parfait du ton sublime de l'épopée.
Que mes critiques toutefois ne me prêtent point la vaine présomption d'offrir ces idées comme des préceptes : ce ton conviendrait peu à mon âge; je les livre à leur jugement comme des propositions, dont j'ai eu besoin de m'étayer, pour l'exécution de mon ouvrage, et que je suis prêt à abandonner, s'ils m'en font connaître de meilleures. Je prendrai occasion de demander grâce à leur sévérité , d'avoir retranché d'un nom de ville qui entre dans ce poëme quelques ^ttres dures ou redondantes, qui, inséparables des idiomes du nord , vierment dans
la prononciation embarrasser la langue choquer l'oreille : je veux dire, d'avoir changé Weissenfelds enVessenfel, en faveur de l'harmonie.
On m'a dit : Pourquoi avoir choisi la bataille de Lutzen ? J'ai.répondu : Pourquoi en aurais-je choisi une autre? Toutes nos batailles sont belles, puisque ces mots inséparables, Victoire et Français s'y trouvent. D'ailleurs celle-ci est une de nos plus dramatiques; en second lieu, elle a ouvert la campagne de i8i3, et enfin je l'avais ébauchée, il y a quelques années, autant pour m'exercer à la poésie que pour céder au besoin * de m'entretenir avec des idées héroïques.
On m'a dit encore : Cet ouvrage n'est pas de circonstance. Cela est vrai, si l'on entend que mon poëme ne vient pas immédiatement après la bataille qu'il chante :
mais si l'on considère qu'il paraît au moment où la sagesse du Prince et des Chambres permet de dire tout ce qui est juste et louable, il est de circonstance, et voilà l'àpropos. Et puis enfin tout ouvrage qui traite de notre gloire militaire, n'est-il pas de circonstance ?
Je ne terminerai pas sans rappeler au lecteur les principaux détails de cette affaire. Une partie de notre armée attendait l'autre pour livrer le comlîht , lorsqu'elle fut surprise par les armées complètes et réunies des Russes et des Prussiens qui avaient sur nous le double avantage du nombre et de la cavalerie. L'action s'engage; l'ennemi tente de se saisir de la ville de Weisscnfelds, que nous occupions : il est arrêté tout court. Le village de Raia pris et repris devient le théâtre d'un grand acharnement et demeure
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en notre pouvoir. Le combat est bientôt général. L'ennemi reprend Kaia; mais le courage de la jeune garde qui donne alors pour la première fois, nous assure enfin une conquête si souvent disputée. Le grand nombre de nos ennemis fait encore balancer la victoire , lorsque tout à coup aidée de l'artillerie, la vieille-garde s'avance.... C'est dire que le combat est fini.