‹ uvres complètes de MillevoyeChapitre 26 sur 40 · EGLOGUE SIXIEME · texte numérisé non relu

EGLOGUE SIXIEME

Fontenelle, qui avait pour la poésie pastorale tout l'esprit qu'il ne fallait pas , a traité cette sixième églogue un peu cavalièrement. Tout le discours de Silène lui semble bizarre. Que la j)hilosophie du nourrisson de Bacchus , et sa mauvaise physique en excellents vers , aient fait sourire l'ingénieuY auteur des Mondes , cela se conçoit ; mais qu'il ait cru ses bucoliques parisiennes supérieures à celles du poète romain , c'est ce qui peut paraître au moins aussi bizarre que le discours de Silène. Rendons cependant à Fontenelle la justice qu'il refuse de rendre à Virgile ; et rappelons de lui une pièce charmante intitulée Ismène , pièce à

laquelle on ne peut rien contester , si ce n'est le titre d'églogue.

Dans le très-petit nombre de celles que nous possédons en notre langue , on en distingue une de l'abbé Mangenot , qu'il faudrait citer presque tout entière : elle a pour titre le Rendez-vous ; le cadre en est heureux et bien rempli. Ulris de madame Deshoulières offre aussi des détails agréables , tels que ceux-ci :

Ici j'ai vu l'iDgrat qui me tient sous ses lois; Ici j'ai soupiré pour la première fois. Mais tandis que pour lui je craignais mes faiblesses , II appelait son chien , l'accablait de caresses : Du désordre oii j'étais loin de se prévaloir. Le cruel ne vit rien , ou ne voulut rien voir. Il loua mes moutons , mon habit , ma houlette ; Il m'offrit de chanter un air sur sa musette ; Il voulut m'enseigner quelle herbe va paissant Pour reprendre sa force un troupeau languissant ; Ce que fait le soleil des brouillards qu'il attire. N'avait-il rien , hélas ! de plus doux à me dire ?

Cette chute est délicieuse , et l'on trouverait dans toutes les pastorales de Fontenelle bien peu de vers d'une aussi douce simplicité.

Cintliiiis aurem

Vellit

Cette image , qui n'avait rien d'étrange pour les Latins, rappellerait un peu trop pour nous le voisinage que donnait Fontenelle au genre naïf, dont il s'est bien gardé d'approcher.

Il n'en est pas ainsi de la circonstance exprimée plus loin , lorsque la jeune Églé barbouille de mûres le front du vieux Silène , image naïve qui , selon Gresset , ne présenterait en français qu'une idée basse et burlesque. Gresset juge Virgile bien légèrement , et cela porte malheur.

Et fortunatam, si nunquam armenta fuissent... Heureuse si jamais on n'eût vu de troupeaux !

Gresset a traduit de la même manière; et la ressemblance était obligée : il est de ces vers qui

NOTES. i-iS

sont , pour ainsi dire , nés traduits , et qu'il est presque impossible de rendre diversement.

Errabiinda bovis vestigia...

Je n'ai pas craint de traduire littéralement cette expression d'une audace si pittoresque , et de dire : les vestiges errants. Si les hardiesses ont une excuse, c'est sur-tout dans la fidélité de la traduction.

Page 1