CHANT QUATORZIÈME
vJccupÉ d'apaiser la soif qui le dévore, Nestor entend des cris : « Fils du dieu d'Épidaurc, Dit-il à Machaon , quels sont ces cris nouveaux Dont le bruit prolongé fait mugir nos vaisseaux ? Demeure toutefois ; que la coupe rougie Rende à ton corps poudreux son active énergie. Laisse-moi vers la mer hâter mes pas pesants , Cepoudantquepourtoi l'hcrhc aux sucs bienfaisants Parfumera le bain que dispose Hécamède. »
Avec le bouclier de son fils Tluasimède,
Qui de celui d'un père avait chargé sa main, Prenant sa forte lance à la pointe d'airain , Il sort. Spectacle affrcHx ! le camp des Grecs en fuite , Le Phrygien vainqueur, la muraille détruite! Tel on voit l'Océan , sourdement agité , Balancer de ses flots la noire immensité , Jusqu'à l'heure on les vents, descendant de la nue, Déterminent enfin la vague irrésolue; Tel balance Nestor. Prompt à les arrêter, Au-devant des fuyards ira-t-il se jeter ? Se rendra-t-il plutôt près du puissant Atride? Pour ce dernier parti le vieillard se décide.
Le sang coule, le fer est brisé par le fer; Et cependant les rois, aimés de Jupiter, Atride , Diomède , et le fils de Laërte , Blessés, tournent leurs pas vers la rive déserte; Car des flots blanchissants leurs vaisseaux retirés
D'un utile rempart icposaiont entourés.
Les troisguerriers, tous trois s'appuyantsur lu lance,
Ont abordé Nestor; et rompant le silence:
« Noble fils de Nélée, honneur de nos guerriers ,
Pourquoi t'éloignes-tu des combats meurtriers ?
Lui dit Atride. Hector ne veut revoir Pergame
Qu'aujour où nos vaisseaux dévorés par la flannne ,
Nous ain-ont engloutis sous leurs débris fumants;
Il l'a juré. Grands dieux! s'il tenait ses serments!
— Hélas ! répond Nestor, le roi des dieux lui-même Ne pourrait nous sauver de ce i)cril extrême. Ce nuir qui défendait et nos vaisseaux et nous, Les Troyens l'ont déjà renversé sous leurs coups. La mêlée est horrible, et l'œil distingue .\ peine Lequel des deux partis est maître de la plaine. Ils confondent leurs cris jusqu'au ciel élancés. Retenus par les coups dont vous êtes percés,
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Bornez-vous aux conseils: et protégeons la Grèce, Sinon par la valeur, du moins par la sagesse. »
Atride alors: « Vieillard , il n'en faut plus douter, Jupiter prend plaisir à nous persécuter. 11 fut , il fut un temps oii sa main favorable Prétait à nos efforts un appui secourable ; Ce temps heureux n'est plus! Le souverain des dieux Nous défend de revoir le toit de nos aïeux ; Avec nos ennemis il fait cause commune , Et prétend jusqu'aux cieux élever leur fortune. Plus d'espoir. Échappons à des périls nouveaux; Rendons, sans plus tarder, nos navires aux flots: Que l'ancre les enchaîne; et de la nuit profonde Quand l'ombre aura couvert le ciel, la terre, et l'onde, Avant que le Troyen ne nous ferme les mers , Fuyons : la fuite encore est préférable aux fers. »
Ulysse au roi des rois lance un regard farouche :
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« Atiidc, quel langage est sorti de ta l)Oiiclie! Ah! pourquoi Jupiter n'a-t-il point sous la loi Enchaîné des mortels tinîides comme toi , Au lieu d'une jeunesse intrépide, aguerrie, Qui, dès son premier âge aux fatigues nourrie , Vieillira dans les camps, mourra le glaive en main! Prétends-tu, d'Ilion nous fermant le chemin, Ravir à notre espoir ces dépouilles vantées , Que de si longs travaux ont d'avance achetées? Si tel est ton dessein, crains de le révéler. De peur qu'un de nos Grecs , en t'écoutant parler, N'outrage tout à coup d'une amère risée Du puissant roi des rois la grandeur méprisée. Quoi ! quand la guerre encor rugit de toute part, Ordonner les apprêts d'un infâme départ! Veux-tu donc des Troycns achever la victoire? Veux-tu voir en ce jour tes Grecs, morts à la gloire, Pensant à leur pays, l'œil tourné vers la mer,
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De IiMirs trcniblaïUcs mains laisser tomber le fer? Roi des peuples! vciix-tu consommer notre perte?»
Atride lui répond : « Noble fds de Laërle , Ton reproche sévère a pénétré mon sein : De contraindre les Grecs je n'ai point le dessein. Qu'un au tre, quels que soient et son rang et son âge , Parmi nous, s'il se peut, ouvre un avis plus sage; Sa présence à jamais sei-a chère à son roi. »
Diomède s'écrie : « Il est auprès de toi , Atride! ne vas point dédaigner ma jeunesse. Eh quoi!sans cheveux blancs n'est-il point de sagesse? Je partage avec vous l'honneur d'un nom brillant : Des trois fils de Porthée il fut le plus vaillant Ce fier Tydée , habile à manier la lance , Et dont les champs d'Argos admiraient l'opulence. Tydée était mon père, ô Grecs, et de son fils 2 18
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Le nom proriict peut-être un salutaire avis. Si pour nous des combats la carrière est fermée, Qu'au moins notre présence encourage l'armée. Ne pouvant plus des Grecs partager les exploits , Nous combattrons encor du geste et de la voix. Suivez mes pas, venez, leur montrant nos blessures. Exciter leur audace à venger nos injui-es ! » On applaudit. Prenant le port d'un vieux soldat , Neptune suit les cbefs vei\s le lieu du combat , Les aborde, et sa main toucbe la main d'Atride : « Voici l'heure, dit-il, où le fier Éacide De notre désespoir triomphe dans son cœur, Et sourit ù l'aspect dti Phrygien vainqueur. Oh! comme il se complaît dans sa haine cruelle! Que périsse sa haine , et lui-même avec elle ! Qu'un dieu l'accable! et vous. Pelages, respirez: Contre vous, tous les dieux ne sont point conjurés. Il vient l'instant propice aux enfants de la Grèce,
Où les Ti'oyens, punis d'ime comte alégresse, S'enfuiront , trop heureux d'échapper au trépas , Dans le poudreux nuage élevé sous leurs pas. »
Il dit, et d'un grand cri fait retentir la plaine. Dix mille combattants égaleraient à peine Du souverain des mers la formidable voix. Tous les Grecs ranimés tressaillent à-la-fois.
Mais, de son trône d'or, Junon voit avec joie Son divin frère armé pour le malheur de Troie. Cependant, sur l'Ida découvrant Jupiter, A son espoir succède un déplaisir amer. Par quel art en effet tromper la vigilance Du dieu cpii tient en main l'éternelle balance? La déesse en conçoit le rapide dessein. Elle vole au réduit inventé par Vulcain : Réduit mystérieux dont la porte fidèle
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Sur ses yonds éclatants ne tourne que pour elle.
Là s'enferme Junon ; là siu' son corps charmant
Elle t'pantl tour-à-tour le nectar écumant,
Et d'une huile aux flots d'or la fraîcheur onctueuse:
De ce baume divin l'odeur voluptueuse,
Doucement exhalée aux parvis éternels ,
Va d'im parfum d'amour enivi'er les mortels.
De la reine des dieux la chevelure noire , '
Que polit sous ses dents l'éblouissant ivoire,
En mobiles anneaux s'arrondit mollement.
La déesse déploie un pompeux vêtement,
Pour qui Minerve même, usant de longues veilles,
Epuisa de son art les plus riches merveilles :
Bientôt elle revêt cet éclatant trésor,
L'attache sur son sein par des agrafes d'or,
Et l'adroite ceinture élégamment dessine
La forme et les contours de sa taille divine.
Flottant à son oreille, un nouvel ornement
Darde les triples feux d'un triple diamant. Étendu par ses mains , sur sa tcte royale Un voile magnifique avec orgueil s'étale; Parure vierge encore, et qui par sa fraîcheur Eût de l'aube naissante effacé la blancheur. Ces apprêts achevés , la fille de Saturne Ceint ses pieds délicats du superbe cothurne.
Radieuse, elle sort; et, loin de tous les dieux,
Elle adresse à Vénus ces mots insidieux :
« O V^énus ! fille aimable , à mon amour si chère I
Serviras-tu, dis-moi, les desseins de ta mère?
Ou plutôt tes projets en faveur des Troyens
Te conseilleront-ils de traverser les miens ?
— Du monarque des dieux compagne révérée
Repartit la déesse à Paphos adorée ;
Parle, quels sont tes vœux ? si le sort le permet.
Tes vœux seront remplis : Vénus te le promet.
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— Eh hifu ! icj)r(Micl Jiinon d'une voix caiessaulf.
Daigne me confier la ceinture jDuissante
Où repose enfermé ce charme impérieux
Qui range sous ta loi les hommes et les dieux.
Je vais, sur les conlins de la terre liahitée,
Visiter eu ce jour la demeure agitée
De l'antique Océan, de l'auguste Thétis:
De leur .sang révéré tous les dieux sont sortis.
Ils nie prirent jadis sur le sein de ma mère.
Hélas! ils sont en ))roie à la discorde amère :
Elle infecte leurs cœiu's de son poison secret ,
Et la couche d'hymen est pour eux sr.ns attrait.
Oh ! si ma voix pouvait, pénétrant dans leurs âmes,
Des premières amours y rallumer les flammes!
Combien ils chériraient mes bienfaits et mon nom !
"— Tes vœux seront remplis, <lit Vénus àJunon. A te rien refiiseï" jiourrais-je me résoudre ,
Toi qui dors dans les bras du maître de la foudre ! » Elle détache aloi's le tissu merveilleux. Là reposaient l'amour, les désirs , les aveux, Les muets entretiens , les tendres badinages , Les doux propos , écueil de la raison des sages. « Prends, dit Vénus : ces plis recèlent enfermé Tout ce qui fait qu'on aime et que l'on est aimé. » Junon prend le tissu dont Vénus la décore , Sourit; et l'attachant, elle sourit encore.
Vénus rentre au palais du puissant Jupiter. Junon , d'un léger vol , fend les champs de l'éther, Traverse l'Émathie , et franchit de la Thrace Les rochers hérissés d'une éternelle glace. Son invisible char des hauts sommets d'Athos S'abaisse sur les mers et descend à Lcmnos. Il s'arrête. Bientôt la lille de Saturne Aborde de la mort le frère taciturne :
'< O Sommeil , lui dit-elle en lui prenant la main , Des mortels et des dieux antique souverain , Si mon nom t'est sacré, prètc-moi ta puissance, Viens assurer tes droits à ma reconnaissance. J'ai mes desseins : écoute. Alors que tu verras Le roi des Immortels étendu dans mes bras, Sur ses yeux vigUants verse un charme invincible. Un trône radieux, d'un or incorruptible, Orné d'un marchepied par Vulcain façonné , Tel est le noble prix que je t'ai destiné. » Le dieu répond : « Déesse auguste et révérée. Je puis fermer des dieux la paupière sacrée, Endormir le courroux du vieux roi de la mer; Mais puis-je, sans son ordre, aborder Jiq)iter? As-tu donc oublié les éclats de sa rage , Quand, d'Hercule avec toi méditant le naufrage, J'osai, j)our t'obéir, étendre mes pavots Sur ces yeu>c (pii veillaient aux deslins du héros?
Quelle lut au i éveil sa f'ureui paternelle! Si la Nuit, du Sommeil compagne solennelle, Ne m'eût soudain caché dans son palais profond, Il me précipitait dans les gouffres sans fond : Mais la nuit l'apaisa. Faut-il, pour te complaire, Une seconde fois affronter sa-colère?
— Son courroux, dit Junon, fut cruel, j'en conviens; Mais il vengeait son fils, et non pas les Troyens. Au souveraindu ciel qu'importentleurs disgracesl VienSjj'accordeà tes vœux la plusjeune des Grâces; L'aimable Pasithée embellira ton sort.
— Déesse, atteste donc le fleuve de la Mort; Attesîe le Tartarc et ses routes profondes. Une main vers la terre, et l'antre vers les ondes, Jure que Pasithée embellira lîion sort. » Jiuion prend à témoin le dieu dont elle soi f. Et le roi des Titans, divinité sévère,
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Que la cour infernale en frémissant révère : Alors le dieu la suit. Loin d'Irabre et deLemnos, D'un nuage voilés , ils volent vers Lectos , S'approchent de la terre , et dans leur com-se agile Font frémir des forêts le feuillage mobile. Le Sommeil, se cachant aux yeux de Jupiter Dans les rameaux d'un pin qui s'élance dans l'air Et qui du haut Ida domine les campagnes, Prend la forme et la voix d'un oiseau des montagnes : Cymindis sur la terre , et Chalcis chez les dieux , Est le nom qu'a reçu l'oiseau mélodieux.
Au sommet du Gargare apparaît la déesse. Jupiter l'aperçoit. Une soudaine ivresse De ses premiers transpoils lui rend toutel'ardcur; Tel qu'un jour où , bi'isant les nœuds de la pudeur, Son indomptable amour,loin desyeux d'une mère. Fit d'une so-ur chérie une épouse plus chère.
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« O Jimon, quel dessein, dit le maître des dieux, Sans coursiers et sans char, te conduit en ces lieux?» La déesse répond : « Je vais d'un vol rapide. Aux bornes de la terre, en leur palais humide, Visiter l'Océan et l'auguste Thétis, Et rallumer leurs feux par le temps amortis. Tout prêt à traverser les célestes campagnes , Moncharléger m'attend au pied de ces montagnes. Mais, soumise à ta loi, Junon sans tes avis N'a point voulu quitter les éternels parvis.
— Remets à d'autres temps le soin de tes voyages, Dit le dieu qui commande aux mobiles nuages. Viens, Junon, te livrant à des loisirs plus doux, Oublier l'univers dans les bras d'un époux. Jamais , oh ! non jamais , mortelle ni déesse Au cœur de Jupiter ne versa tant d'ivresse : Dauaé, dont la tour me reçut en flots d'or;
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Ni la mère d'Alcidc , aux plaines d'Agénor, I/épouse d'ixion, ni cette ilhistic amante Dont le sein me donna Minos et Ilhadamante; Europe, Calisto, Léda, ni Sémélé Dont le fils réjouit le monde consolé; Ni la blonde Cérès , ui la (ière Latone , N'embrasèrent mes sens de ce feu qui m'étonne. Pour toi-même, ô Junon ! pour tes nobles attraits D'une si vive ardeur je ne brûlai jamais.
— Exigeant souverain , répliqua la déesse , Tempère les excès de ta folle tendresse. Veux-tu que sur l'Ida j'affronte tous les yeux? Veux-tu qu'un habitant du palais radieux, Révélant nos amours, de la trou])e sacrée Excite à mes dépens la joie immodérée?
En vain le haut 01ynii)e attendrait mon retour. Il est un sûr asvle en ta céleste cour •
Aux yeux de Jupiter si Junon paraît belle , Dans cet asyle heure<ix viens reposer près d'elle. .»
Alors l'époux divin : « Des mortels , ni des dieux Ne crains, belle Junon, le regard curieux: La main de ton éj>oux, prévenant tes alarmes, Va d'un nuage d'or envelopper tes charmes. Nuage protecteur des secrets de l'amour. Impénétrable même à l'œil perçant du jour. » Il dit, et de ses bras tendrement l'environne. Pour eux de mille fleurs la terre se couronne; Pour eux le lit d'hymen éclate décoré De l'humide lotos et du safran doré.
Du jeune et frais gazon qui tout à coup s'élève Le duvet épaissi mollement les soulève, Tandis que le nuage, éclatant d'un or pur, Distille une rosée et de pourpre et d'azur. C'est ainsi que le dieu , sur la couche fleurie,
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Tenait entre ses bras une épouse chérie ;
Et que ses yeux , chargés de langueur et d'amour,
Abandonnaient le soin du terrestre séjour.
Le Sommeil, déi)loyant son aile ténébreuse, Porte au maître des flots cette nouvelle heureuse: " Jupiter, lui dit-il, cède aux lois du Sommeil; Cours protéger tes Grecs, mais frémis du réveil.» Le dieu , disant ces mots , s'envoie, et sur la teirc Va verser aux humains son baume salutalie. De Neptune averti l'ardeur redouble encor : «Grecs, n'ètes-vous point las de fuir devant Hector? Voulez-vous qu'il obtienne un triomphe facile , Et fonde son espoir sur le repos d'Achille? Consolez-vous d'Achille, en montrant qu'aujourd'hui La Grèce peut s'armer et peut vaincre sans lui. Que votre gloire ajoute au dépit qu'il éprouve; Ouc dans chacun de vous Uion li; retrouve!
Faibles, cédez aux forts les vastes boucliers, Les pesants javelots , les énormes cimiers ; Que d'un plus léger fer votre bras se munisse, Marchons; et devantnousqneleur Hector pâlisse!»
On obéit. Atride et les deux nobles rois Vont excitant l'armée à de nouveaux exploits. On les voit, oubliant leurs récentes blessures, Former les bataillons, échanger les armures. L'armée enfin s'ébranle; étincelant d'airain, Neptune la pi'écède, un glaive dans la main, Glaive énorme, terrible , et pareil à la foudre: Nul homme à l'affronter n'oserait se résoudre.
Des Grecs et des Troyens encourageant l'essor, D'une part est Neptune , et de l'autre est Hector. On pousse de grands cris , et le combat s'engage. Non la mer on furie attaquant son rivage,
La foudre avec fracas brisant le front des bois ,
L'Aquilon rugissant dans les vallons étroits,
L'incendie agitant ses ailes enflammées
N'on t rien de comparable au choc des deux armées.
Au sein d'Ajax Hector lance un trait acéré : Le trait fidèle au loin ne s'est point égaré, Mais du bouclier d'or, de l'éclatante épée Le double baudi'ier, dans sa course trompée L'arrête : Hector frémit , et recule d'un pas. Le fils de Télamon, d'un indomptable bras, Saisit près des vaisseaux une roche effrayante , Et lance sur Hector sa masse tournoyante. Elle atteint du héros le large bouclier. Et ses genoux sous lui sont contraints de plier; Il tombe. Tel on voit, sons la foudre divine. Tomber un chêne altier, dont la vaste ruine Infecte cncor les airs d'un bitume brûlant.
Le pâle voyageur, de sa chute tremblant,
Admire, en le voyant renversé sur la terre,
La puissance du bras qui lance le tonnerre.
Tel est le grand Hector : sur la poudre étendu ,
Par le bouclier seul son corps est défendu.
La lance de sa main s'échappe , et son armure
Dans sa chute a frémi d'un sourd et long murmure.
Les Grecs les plus vaillants, pourentraîner Hector,
Accouraient : vain espoir ! Sarpédon , Agénor ,
Polydamas , Énée , à leur foule guerrière
De leurs hauts boucliers opposent la barrière ;
Et d'autres, soulevant Hector entre leurs bras,
L'emportent vers son char loin des sanglants combats.
De longs gémissements sortent de sa poitrine.
Cependant ses coursiers , d'une race divine ,
Du Xanthe aux bords sacrés touchent déjà les flots :
Ils se sont arrêtés. Les amis du héros
L«.' descendent du char, l'étendent sur la rive :
Leurs secourables mains l'arrosent d'une eau vive. Hector ouvre les yeux , regarde sans rien voir, Se relève à demi, vomissant un sang noir, Retombe; et la douleur, domptant son ame altière. D'une nuit plus profonde a voilé sa paupière.
Sa fuite inspire aux Grecs une nouvelle ardeur : Des bataillons serrés perçant la profondeur, Un javelot en main , court le fils d'Oïlée. Il atteint Satnius à travers la mêlée, Le jeune Satnius , que la blonde Naïs Au beau pasteur Énops avait donné pour (ils. Hélas ! les champs troyens verront ses funérailles : Le fer impitoyable a percé ses entrailles. Polydamas accourt. Ce fds de Panthéus Frappe, et sur Prothénor a vengé Satnius. Du javelot aigu son épaule est percée ; Il fléchir, et sa main tient la lerie pressée
Polydanias triomphe , et crie à Prothénor :
« Ma lance n'a pas pris un inutile essor ;
Et ce sceptre nouveau que ma faveur te laisse
Pour descendre aux enfers soutiendra ta faiblesse. »
Les Grecs sont consternés de ce discours hautain. Le fils de Télamon frémit , et de sa main Le javelot vengeur soudain se précipite ; Polydamas le voit , se détourne et l'évite : Mais , hélas ! Archiloque à sa place est percé. C'était l'ordre des dieux. Il tombe renversé : De son cou délicat la vertèbre est tranchée ; Il va heurter le sol de sa tête penchée. n En effet! crie Ajax, la race d'Anténor Méritait d'expier le sang de Prothénor : Polydamas lui-même , irréprochable augure , Était à ce héros ime offrande moins pure. »
L'ironique discours blesse Polydamas ;
II rougit , et se tait. Cependant Acamas Renverse Promachus, qui, debout près d'un frère, Défendait sa dépouille et douloureuse et chère. Il triomphe en ces mots : « Orgueilleux Argiens , La mort vous frappe donc ainsi que les Troyens ! Elle n'épargne point votre race insolente ! Voyez ce Promachus dans la poudre sanglante : Il défendait un frère à son amour ravi ; Mais s'il ne Ta sauvé , du moins il l'a suivi. Heureux , trois fois heureux qui , pour venger sa cendre, Sur la terre après lui laisse un frère si tendre ! »
Pénélée, entendant ces mots injurieux, Au-devant d'Acamas s'élance furieux ; C'est en vain : Acamas à sa main forcenée Se dérobe, et le coup terrasse Ilionée. De l'opulent Phorbas fds unique et chéri , Du messager des dieux il fut le favori:
Stérile honneur! la lance aiguë et meurtrière,
Frappant son noir sourcil, pénètre sa paupière.
Arrache la prunelle à l'orbite creusé ,
Et , sanglante , ressort de son crâne brisé.
Pénélée a saisi son épée éclatante :
Il détache du tronc la tète dégouttante
Que travei'sait encor le fer du javelot.
L'enlevant de la main comme un léger pavot,
Pénélée aux Troyens avec orgueil l'étalé :
« Portez à ses parents la nouvelle fatale ,
Dit-il ; et que leurs pleurs , inondant son cercueil ,
Du vaillant Promachus vengent l'épouse en deuil.
Elle qui n'ira point, palpitante de joie,
Embrasser un époux à son retour de Troie ! »
Il dit; le pâle effroi règne au front des Troyens : Déjà de fuir la mort ils cherchent les moyens.
Muses, filles du ciel! quelle main, la première.
aaG ILIADE.
Enleva du Tioyen la dépouille guerrière, Quand Neptune , embrassant la cause des vaincus , Eut rendu leur courage aux fils d'Assaracus? O sang de Télamon ! ta main seule était digne D'aspirer la première à cet honneur insigne. Tu foulas sous tes pieds l'intrépide Hyrtius; Antiloque après toi terrassa Mermérus.
Sous le jeune TeuceV succomba Périphète ; Au bras de Mérion Prothus dut sa défaite ; Ménélas d'Hypénor perça le large flanc , Et son ame en fureur s'enfuit avec son sang. Dois-je, fds d'Oïlée, oublié ta vaillance? Le Troyen fugitif ne peut tromper ta lance. Quel mortel mieux que toi sut jamais sous les cieux Atteindre un ennemi fuyant devant les dieux?