ÉGLOGUE DEUXIÈME
VJORYDON pour Daphné brûlait sans espérance. Sous les hêtres ombi-eux, témoins de sa souffrance, D'une voix assidue, aux monts retentissants. Seul, il jetait sans art ces stériles accents :
« Ni mes pleurs, ni les vers que pour toi je soupire. Rien ne peut t'émouvoir : tu veux donc que j'expire ! Le troupeau haletant sous l'ombrage est couché; Le vert lézard s'endort , sous l'épine caché ; Thestyle, préparant, soigneuse ménagère.
L'ail , et le serpolet à l'odeur bocagèrc ,
Aux moissonneurs lassés broie un piquant repas : Et, sous l'ardent midi, quand je poursuis tes pas. L'importune cigale, attristant le bocage, Accompagne ma voix de son rauque ramage. O que n'aimé-je encor l'altière Amaryllis ! Elle est brune , et ton teint l'emporte sur les lis ; Mais que cette blancheur ne te rende point vaine : On cueille l'hyacinthe, on laisse le troëne.
Tu me hais, sans daigner l'informer qui je suis-; Quels nombreux nourrissons mon bercail a produits; De quel lait abondant mes vases se remplissent! Mille de mes agneaux en Sicile bondissent; L'hiver, l'été, le lait ruisselle sous ma main : .h; module les airs dont le pasteur thébain Enchantait l'Aracynthe et ses gras pâturages. Suis-je donc si difforme ? Hier sur ces rivages J'ai contemplé, mes traits dans les flots aplanis:
EGLOGliE II. 23
Si j'en croisée miroir, je ne crains point Daphnis.
O ! viens, viens dans mes champs porter l'humble houlette
Frapper le cerf, de Pan imiter la musette.
Pan a soin des pasteurs ainsi que des troupeaux;
Il apprit à la cire à joindre les pipeaux.
De ces pipeaux léjj;ers ta lèvre fuit l'empreinte :
Pour en apprendre autant, que n'a point fait Amynte!
Ma flûte, aux sept tuyaux d'inégale hauteur,
Est pour toi : Damétas m'en fit le don flatteur.
En mourant, il me dit: «Deviens son second maître.»
Sous des rocs périlleux qui les avaient vus naître
J'ai trouvé deux chevreaux, d'ivoire marquetés :
Au sein de deux brebis ils croissent allaités...
Je te les réservais. Thestyle en est éprise;
Thestyle les aura , si Daphné les méprise.
Vois les Nymphes t'offrir leurs corbeilles de lis;
Pour toi, jeune beauté, vois la blanche Nais
Enlacer au pavot, qui lève un front superbe,
La violette pâle et se cachant sous l'herbe;
Le narcisse à l'œillet, charme de l'odorat.
Et le mol hyacinthe au souci délicat.
Je veux joindre aux coings d'or la châtaigne mûrie,
De mon AmarvUis autrefois si chérie.
Le même honneur attend la prune des jardins.
Et vous, myrtes, lauriers, l'un de l'autre voisins,
Qui mêlez les parfums rpie votre tige exhale!
Pâtre grossier! reviens de ton erreur fatale. On rit de tes pi^ésents : garde, garde tes biens; Les présents d'Iola l'emportent sur les tiens. Ah ! je livre la fleur au souffle de Borée , Je livre au sanglier la fontaine sacrée.
Qui fuis-tu? Les dieux même ont habité les bois.
EGI.OGUE II. 2
Que Pailas règne aux murs élevés par sa voix; Aux bois vécut Paris : bois , soyez notre asyle. Le lion suit le loup, le loup la chèvre agile; La chèvre va cherchant le cytise fleuri ; Moi, Daphné : chacun cède à son goût favori.
Les bœufs , le soc levé, ramènent la charrue, Et rom!)i^e qui grandit des monts est accourue. Hélas!... Et j'aime encor le bonheur qui me fuit.
Corydou! Corydon! quelle erreur t'a séduit? Le cep demi-taillé fatigue au loin les treilles. La main du vendangeur va manquer de corbeilles : Tresse l'osier pliant cueilli pour en former. Si Daphné te dédaigne, un aulre peut t'aimer. »
PALEMON.