‹ uvres complètes de MolièreChapitre 139 sur 553 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

vous faites, à moins d'avoir en tcte quelque chose qui embarrasse.

SOSTRATE

Que voudrois-tu que j'y pusse avoir?

CLITIDAS.

Ouais, je ne sais d'où cela vient; mais il sent ici l'amour. Ze n'est pas moi. Ah ! par ma foi, c'est vous.

SOSTRATE

Que tu es fou, Clitidas !

CLITIDAS.

Je ne suis point fou. Vous èlôs amoureux; j'ai le net délicat, et j'ai senti cela d'abord.

SOSTr.ATE.

Sur quoi prends-tu cette pensée?

CL1TTDA8.

Sur quoi? Vous seriez bien étonné si je vous distig encore de qui vous êtes amoureux.

SOSTRATE

Moi .'

CLITIDAS.

Oui. Je gage que je vais dtniner tout à l'heure celle que vous aimez. J'ai mes secrets, aussi bien que notre astrologue dont la princesse Aristione est entêtée; et, s'il a la science de lire dans les astres la fortune des hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes qu'on ain:-. Tenez-vous un peu, et ouvrez les yeux. É, par soi, é>; r, i, éri; p, h, i, phi, ériphi ; 1, e, le : Ériphile. Vous êtes amoureux de la princesse Ériphile.

SOSTRATE

Ah! Clitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu me frappes d'un coup de foudre.

CLITIDAS.

Vous voyez que Je suis savant!

SOSTRATE

Hélas! si, par quelque aventure, tu as pu découvrir le secret de mon cœur , je te conjure au moins de ne le révéler à qui que ce soit, et surtout de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le nom.

CLITIDAS.

Et, sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu

' Éfpar soi, é. — Par soi signifie faiiaitl à lui seul une syllabe.

connoître depuis un temps la passion que vous voulez tenir secrète, pensez-vous que la princesse Eriphile puisse avoir manqué de lumières pour s'en apercevoir? Les belles, croyezmoi, sont toujours les plus clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu'elles causent; et le langage des yeux et dos soupira * fait entendre, mieux qu'à tout autre, à celle à qui il s'adresse.

SOSTRATE

Laissons-la, Clitidas, laissons-la voir, si elle peut, dans mes soupirs et mes regards, l'amour que ses charmes m'inspirent; mais gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.

CLITIDAS.

Et qu'appréhendez-vous? Est-il possible que ce mêmeSo»trate qui n'a pas craint ni Brennus ni tous les Gaulois , et dont le bras a si glorieusement contribué à nous défaire de ce déluge de barbares qui ravagcoient la. Grèce; est-il possible, dis-je, qu'un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler à dire seulement qu'il aime?

SOSTRATE

Ah! Clitidas, je tremble avec raison; et tous les Gaulois du monde ensemble sont bien moins redoutables que deux beaux yeux pleins de charmes.

CLITIDAS.

Je ne suis pas de cet avis; et je sais bien, pour moi, qu'un seul Gaulois, l'épée à la main, me feroit beaucoup plus trembler que cinquante beaux yeux ensemble les plus charmants du monde. Mais, dites-moi un peu, qu'espérez-vous faire?

SOSTr.ATE.

Mourir sans déclarer ma passion.

CLITIDAS.

L'espérance est belle! Allez, allez, vous vous moquez; un peu de hardiesse réussit toujours aux amants : \i n'y a en amour que les honteux qui perdent ; et je dirois ma passion à une déesse, si j'en dcvcnols amoureux.

S0?TRATE.

Trop de choses, hélas! condamnent mes feux à un éternel silence.

CLITIDAS.

Et quoi?

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