ACTE IV, SCENE V. 29 J
COVIELLE
Je le soutiendrai devant tout le monde.
Vous m'obligerez. Quel sujet vous amène?
COVIEIXE.
Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai-dit, j'ai voyagé par tout le monde.
MONSIEUR JOURDAIN
Par tout le monde?
COVIELLE
Oui.
MONSIEUR JOURDAIN
Je pense qu'il y a bien loin en ce pays-là
COVIELLE
Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours; et, par l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleurfl nouvelle du monde.
SIONSIEUR JOURDAIN.
Quelle?
COVIELLE
Vou8 savez que le ûls du Grand Turc est ici'?
* < A cette époque, dit l'auteur anoDyine de la Vie de Molière, un ambassadeur turc e'toit à la cour de France. Le roi, qui aimoit à briller, lui donna audience vitz un habit superlie, chargé de pierreries. Cet envoyé, sortant des appartements, témoigna de l'admiration pour la bonne mine et l'air majestueux du roi, Mns dire un seul mot de la richesse des pierreries. Un courtisan, voulant savoir ce qu'il en penjoil, s'avisa de le mettre sur ce chapitre, et eut pour réponse qu'il d'}' avoitrien là de fort admirable pour uu homme qui avoit vu le Levant; et que lorsque le Grand Seigneur sortoit, son cheval étoil plus richement orné que l'babit qu'il venoil de voir. Colbert, qui entendit cette réponse, recom. manda à Molière celui qui l'avoit faite; et comme Molière travailloit alors au Bourgeoit gentilhommCf et qu'il savoit que l'Excellence turque viendroit à la comédie, il imagina le spectacle ridicule qui sert de dénoùment à la pièce. Je tien^ ce fait d'une personne encore vivante, qui éloit alors à la cour. Quant • rexëcutioD, il est à remarquer que Lulli, qui étoit aussi excellent grimacier qu'excellent musicien, vo'jlut chanter lui-même le rôle du muphti; en quoi personne n'a été capable de l'égaler. L'ambassadeur, qu'on vouloil mortifier pai tettc extravagante peinture des cérémonies de sa nation, en fit une critique fort modérée : il trouva à redire qu'on donnât la bastonnade sur le dos au lieu de la douîic-r lur la plante des pieds, comme c'est l'usage. Molière répondit qu'il n'avoit pag'prétendu représenter au juste les cérémonies turques, mais en ima^ (iner une qui fût risible ; et il faut avouer qu'il a réussi. > ( Vie d« Molièr») ccrite eo 1124 par ub auteur anonyme.]
MONSIEUR JOURDAIN
Moi? Non.
COYIELLE.
Comment! il a un train tout à fait magnifique; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pajs comme un seigneur d'importance.
MONSIEUR JOURDAIN
l*ar ma foi, je ne savois pas cela.
COVIEI.LE.
Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille.
MONSIEUR JOUBBAIN.
Le fils du Grand Turc?
COVIELLE
Oui; et il veut être votre gendre.
Mon gendre, le fils du Grand Turc!
COVIELLE
Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi; et, après quelques autres discours, il me dit : Âcciam croc soler onch alla mouslaph gidduin amanahem varahini oiissere carbulalJi , c'est-à-dire : N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de monsieur Jour dain, gentilhomme parisien?
MONSIEUR JOURDAIN
Le fils du Grand Turc dit cela de moi?
COVIELLE
Oui. Comme je lui eus répondu que je vous conuoissois particulièrement, et que j'avois vu votre fille : Ah! me dit-il, marababa sahena! c'est-à-dire : Ah! que je suis amoureux d'elle !
MONSIEUR JOURDAIN
Marababa sahem veut dire : Ab! que je suis amoureux VeUe?
COVIELLE
Oui
MONSIEUR JOURDAIN
Par ma foi , vous faites bien de me le dire ; car, pour moi, je n'aurois jamais cru que marababa sahem eût voulu