‹ uvres complètes de MolièreChapitre 32 sur 553 · ACTE II, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE V

HARPAGON

C'est uue raillerie que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.

FROSINE

Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien , dont vous serez le maître.

HARPAGON

II faudra voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m'inquiète. La fllle est jeune , comme tu vois , et les jeunes gens, d'ordinaire, n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie : j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soil pas de son goût , et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderoient pas.

FROSINE

Ah ! que vous la connoissez mal ! C'est encore une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens , et n'a de l'amour que pour les vieillards.

HARPAGON

Elle?

FROSINE

Oui , elle. Je voudrois que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants ; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage , sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat,

Sur cela seulement?

FROSINE

Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que

CTnquante-six ans ; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.

HARPAGON

Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.

FBOSINE.

Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voi2 dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis, des Céphales, des Paris, et des Apollons? Non : de beaux portraits de Saturne , du roi Priam , du vieux Nestor, et du boi^père Aachise sur les épaules de son fils.

HARPAGON

Cela est admirable. Voilà ce que je n'aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de celle humeur. En effet , si j'avois été femme , je n'aurois point aimé les jeunes hommes.

FROSINE

Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer! ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ! et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux !

HARPAGON

Pour moi , je n'y en comprends point , et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins, et peut-on s'attacher à ces animaux-là?

HARPAGON

C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée , leurs trois brins de barbe relevés en barbe de chat , leurs perruques d'étoupes, leurs hauts-de-chausscs tombants, et leurs estomacs débraillés'!

FROSINE

Hé ! cela est bien bâti , auprès d'une personne comme vous ! Voilà un homme . cela ; il y a là de quoi satisfaire à la vue ; et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu pour donner de l'amour.

nAPPAGON.

Tu me trouves bien? .

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