‹ uvres complètes de MolièreChapitre 331 sur 553 · ACTE I, SCENE II. 41J · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II. 41J

OCTAVE

Comme nous sommes grands amis, il me fit aussitôt confidence de son amour, et me mena voir cette fille , que je trouvai belle, à la vérité, mais non pas tant qu'il vouioit que je la trouvasse. Il ne m'entretenoit que d'elle chaque jour, m'exagéroit à tous moments sa beauté et sa grâce, me louoit son esprit, et me parloit avec transport des charmes «.'e son entretien , dont il me rapportoit jusqu'aux moindres paroles, qu'il s'efforçoit toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. Il me querelloit quelquefois de n'être pas assez sensible aux choses qu'il me venoit dire , et me blâmoit sans cesse de l'indifférence où j'élois pour les feux de l'amour.

SCAPIN

Je ne vois pas encore où ceci veut aller.

OCTAVE

Un jour que je l'accompagnois pour aller chez les gens qui gardent l'objet de ses vœux, nous entendîmes, dans une petite maison d'une rue écartée , quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c'est ; une femme nous dit, en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoj'able en des personnes étrangères , et qu'à moins que d'être insensibles , nous en serions touchés.

SCAPIN

Ou est-ce que cela nous mène?

OCTAVE

La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c'étoit. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d'une servante qui faisoit des regrets, et d'une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle et la plus touchante qu'on puisse jamais voir,

SCAPIN

Ah ! ah !

OCTAVE

Une autre auroit paru effmyable en l'état où elle étoit; car elle n'avoit pour habillement qu'une méchante petite jupe, avec des brassières de nuit qui étoient de simple futaine; et sa coiffure étoit une cornette jaune, retroussée au haut de sa tête, qui laissait tomber en désordre ses cheveux •ur ses épaules; et cependant, faite comme cela, elle l>rilloit

ili LES FOURBERIES DE SCAPIN.

de mille attraits, et ce u'étoit qu'agréments et que charmes que toute sa pei'sonne.

SCAPIN

Je sens venir la chose.

OCTAVE

Si tu l'avois vue , Scapin , eu l'état que je te dis , tu l'aurois trouvée admirable.

SCAPIN

Oh î je n'en doute point; et, sans l'avoir vue, je vois bien qu'elle étoit tout à fait charmante.

OCTAVE

Ses larmes n'étoient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage; elle avoit, à pleurer, une grâce touchante, et sa douleur étoit la plus belle du monde.

SCAPIN

Je vois tout cela.

OCTAVE

Elle faisoit fondre chacun en larmes , en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu'elle appeloit sa chère mère ; et il n'y avoit personne qui n'eût l'ame percée de voir un si bon naturel.

SCAPIN

En effet, cela est touchant; et je vois bien que ce boa n»» turel-là vous la fit aimer.

OCTAVE

Ah! Scapin, un barbare l'auroit aimée.

Assurément. Le moyen de s'en empêcher?

OCTAVE

Après quelques paroles , dont je tâchai d'adoucir la dosiieur de cette charmante affligée, nous sortîmes de là; et demandant à Léandre ce qu'il lui sembloit de cette personne, il me répondit froidement qu'il la trouvoit assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m'en parloit , et je ne voulus point lui découvrir l'effet que ses beautés avoient fait sur mon ame.

SYLVESTRE , à Octave.

Si vous n'abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu'à de-

ACTK I, SCÈNE ïl. 4J7

uiaiu. Laissez-le-moi finir on deux mots*. (A Scapin.) Son cœur prent! feu dés ce moment : il ne sauroit plus vivre qu'il n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes visites sont rejelées de la servante, devenue la gouvernante par le trépas de la mère. Voilà mon homme au désespoir; l presse , supplie , conjure : point d'affaire On lui dit que !a fille, quoique sans bien et sans appui, est de famille honsiéfe, et qu'à moins que de lépouser, on ne peut souffrir ses poursuites. Voilà son amour augmenté par les difficultés, l' consulte dans sa tète, agite, raisonne, balance, prend sa résolution : le voilà marié avec elle depuis trois joui s.

SCAl'lN.

J'entends.

SYLVESTRE

Maintenant, mets avec cela le retour imprévu du père, qu'où n'altendoit que dans deux mois; la découverte que i'oncle a faite du secret de notre mariage, et l'autre mariage qu'on veut faire de lui avec la fille que le seigneur €éronle a eue d'une seconde femme qu'on dit qu'il a épousée à Tarente.

octave:.

Et, par-dessus tout cela, mets encore l'indigence où se trouve cette aimable personne , et l'impuissance où je me vois d'avoii* de quoi la secourir.

SCAPIN

Est-ce là tout? Vous, voilà bien embarrassés tous deux pour une bagatelle! c'est bien là de quoi se tant alarmer! N'as-tu point de honte, toi , de demeurer court à si peu de chose? Que diable! te voilà grand et gros comme père et mère, et tu ne saurois trouver dans ta tête, forger dans ton esprit quelque ruse galante , quelque honnête petit stratagème pour ajuster vos affaires! Fil peste soit du butor! Je voudrois bien que l'on m'eût donné autrefois nos vieillards 3 duper; je les aurois joués tous deux par-dessous la jambe : et je n'étois pas plus grand que cela , que je me sigualois déjà par cent tours d'adresse jolis.

' Ce irait est emprunlé à Roliou, daûs la Saut. Comme ici le v»let dit

Si de ce long récit vous D'abrc'gez le cours, Le jour achever.i plus lot que ce liiscour». Laissez-moi le tiair avec une parole.

418 IVS FOURBEiUES DE SCAPII

SÏLVLSfKE;

J';iv,;ue que le ciel ne m'a pas donné tes talents, et que |e nai pas l'esprit, comme toi, de me brouiller avec la justice.

OCTAVE

Voici mon aimable Hyacinte.

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