ACTE II, SCENE VIII. 4U
SCAPIN
Voulez-vous que son valet aille à pied?
ARGANTE
Qu'il aille comme il lui plaira, et le maitre aussi.
SCAPIN
Mon Dieu, monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie ; et donnez tout, pour vous sauver des mains de la justice.
ARGANTE
Ué bien! soit; je me résous à donner encore ces trente
pislolcs.
II me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter...
ÀRCINTE
Oh! qu'il aille au diable avec son mulet! C'en est trop; et nous irons devant les juges.
Do grâce, monsieur I
ARCANTE.
Non, je n'en ferai rien.
Sf.APlN.
Monsieur, un petit mulet.
ARGAJÎTE.
Je ne lui donnerois pas seulement un âne.
SCAPIN
Considérez..
ABGANTE.
Non : j'aime mieux ^plaider.
SCAPIN
Eh ! monsieur, de quoi parlez-vous là , et à quoi vous résolvez-vous ? Jetez les yeux sur les détours de la justice. Voyez combien d'appels et de degrés de juridiction; combien de procédures embarrassantes ; combien d'animaux ravissants, par les griffes desquels il vous faudra passer : sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, i^ges , et leurs clercs. 11 n'y a pas un de tous ces gens-là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, st
gné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu ; et quand , par les plus grandes précautions du monde , vous aurez paré tout cela , vous serea ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh ! monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet eufer-là. C'est être damné dès ce monde que d'avoir à plaider; et la seule pensée d'un procès seroit capable de me faire fuir jusqu'aux Indes.
ARCÀNTE.
A combien est-ce qu'il fait monter le mulet?
SCAPIN
Monsieur, pour le mulet, pour son cheval et celui de son homme, pour le harnois et les pistolets, et pour payer quelque petite chose qu'il doit à son hôtesse, il demande en tout deux cents pistoles.
AfiGANTE.
Deux cents pistoles !
SCAPIN
Oui
ARCANTE, se promenanl eo colère.
Allons, allons ; nous plaiderons.
SCAPIN
Faites réflexion.
Je plaiderai.
SCAPIN
Ne vous aiiéz pas jeter...
ARGANTE
Je veux plaider.
SCAPIN
Mais pour plaider il vous faudra de l'argent. Il vous en faudra pour l'exploit ; il vous en faudra pour le contrôle ; il vous en faudra pour la procuration, pour la présentation, les conseils, productions, et journées du procureur. Il vou» en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sac , et pour les grosses d'écri-