‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 126 sur 245 · Les colonies · texte numérisé non relu

Les colonies

3. Les mabométans ne se soucient point de prendre Venise, parce qu'ils n'y ti-ouveroient point d'eau pour leurs purifications. (M.)

Hali son grand prophète, de ce que je professe une religion qui se fait préférer à tous les intérêts humains, et qui est pure comme le ciel dont elle est descendue.

De Paris, le 13 dd la lune de saphar, 1715.

LETTUE LXXVI. *

USDEK A SON AMI IBBËN.

A SMYRNE

Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes. On les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois; ils sont traînés indignement par les rues; on les note d'infamie, on confisque leurs biens.

11 me paroit, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empécber de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d'un remède qui est en mes mains?

Pourquoi veut-on que je travaille pour une société dont je consens de n'être plus? que je tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite sans moi? La société est fondée sur un avantage mutuel; mais, lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer? La vie m'a été donnée comme une faveur, je puis donc la rendre lorsqu'elle ne l'est plus ; la cause cesse, l'eflet doit donc cesser aussi.

Le prince veut-il que je sois son sujet, quand je ne

1. On retrouve cette apologie du suicide dans les Considérations sur les causes de la grandeur des tiomains, cli. xiii, à la tin. Couf. Esprit des lois, XIV, 12.

retire point les avantages de la sujétion? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce partage inique de leur utilité et de mon désespoir? Dieu, différent de tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des grâces qui m'accablent?

Je suis obligé de suivre les lois quand je via sous les lois; mais quand je n*y vis plus, peuvent-elles me lier encore?

Mais, dira-t-on, vous troublez Tordre de la Providence. Dieu a uni votre âme avec votre corps, vous l'en séparez; vous vous opposez donc à ses desseins et vous lui résistez.*

Que veut dire cela?* Troublé-je Tordre de la Providence, lorsque je change les modifications de la matière, et que je reuds carrée une boule que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de la création et de la conservation, avoient faite ronde? Non, sans doute; je ne fais qu'user du droit qui m'a été donné; et, en ce sens, je puis troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que Ton puisse dire que je m'oppose à la Providence.

Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, y aura-t-il moins d'ordre et d'arrangement dans l'univers? Croyezvous que cette nouvelle combinaison soit moins parfaite et moins dépendante des lois générales? que le monde y ait perdu quelque chose, et que les ouvrages de Dieu en soient moins grands, ou plutôt moins immenses?

i. Cest là Tobjcction vùritabic. Usbek n*y répond pas. Oui, si Dieu vous a donné la vie, c'est pour en remplir les devoirs et non pour déserter. Dire que, V^me une fois dc'-gapée du corps, la nouvelle combinaison ne sera pas moins parfaite et moins dépendante des lois générales, c'est une assertion matérialiste qui détruit toute morale. Avec le mAme raisonnement on justifierait l'assassinat.

Page 1