C. 1721. Â tous nos magistrats
RICA A •*'
On est bien embarrassé dans toutes les religions quand il s'agit de donner une idée des plaisirs qui sont destinés à ceux qui ont bien vécu. On épouvante facilement les méchants par une longue suite de peines, dont on les menace; mais, pour les gens vertueux, on ne sait que leur promettre. Il semble que la nature des plaisirs soit d*ètre d'une courte durée; l'imagination a peine à en représenter d'autres.
J'ai vu des descriptions du paradis, capables d'y faire renoncer tous les gens de bon sens : les uns font jouer sans cesse de la flûte ces ombres heureuses ; d'autres les condamnent au supplice de se promener éternellement ; d'autres enfin, qui les font rêver là-haut aux maltresses d'ici-bas, n'ont pas cru que cent millions d'années fussent un terme assez long pour leur ôter le goût de ces inquiétudes amoureuses.
Je me souviens, à ce propos, d'une histoire que j'ai ouï raconter à un homme qui avoit été dans le pays du Mogol ; elle fait voir que les prêtres indiens ne sont pas moins stériles que les autres, dans les idées qu'ils ont des plaisirs du paradis.
Une femme, qui venoit de perdre son mari, vint en
cérémonie chez le gouverneur de la ville lui demander la permission de se brûler ; mais comme, dans les pays soumis aux mahométans, on abolit, tant qu'on peut, cette cruelle coutume, il la refusa absolument.
Lorsqu'elle vit ses prières impuissantes, elle se jeta dans un furieux emportement. Voyez, disoit-elle, comme on est gêné I II ne sera seulement pas permis à une pauvre femme de se brûler quand elle en a envie! A-t-on jamais rien vu de pareil 7 Ma mère, ma tante, mes sœurs, se sont bien brûlées ! Et, quand je vais demander permission à ce maudit gouverneur, il se fâche et se met à crier comme un enragé.
Il se trouva îà par hasard un jeune bonze : ' Homme infidèle, lui dit le gouverneur, est-ce toi qui as mis cette fureur dans l'esprit de cette femme? Non, dit-il, je ne lui ai jamais parlé; mais si elle m'en croit, elle consommera son sacrifice ; elle fera une action agréable au dieu Brama : aussi en sera-t-elle bien récompensée ; car elle retrouvera dans l'autre monde son mari, et elle recommencera avec lui un second mariage. Que dites-vous? dit la femme surprise. Je retrouverai mon mari ? Ah 1 je ne me brûle pas. Il étoit jaloux, chagrin et d'ailleurs si vieux, que, si le dieu Brama n'a point fait sur lui quelque réforme, sûrement il n'a pas besoin de moi. Me brûler pour lui!... pas seulement le bout du doigt pour le retirer du fond des enfers. Deux vieux bonzes qui me séduisoient, et qui savoient de quelle manière je vivois avec lui, n'avoient garde de me tout dire; mais si le dieu Brama n'a que ce présent à me faire, je renonce à cette béatitude. Monsieur
1. Les bonxes sont les prêtres bouddhistes de la Chine; il n*y en a point dans rinde, Montesquieu les a confondus a?ec les brahmanes.
LETTRE ex XV. 394
le gouverneur, je me fais mahométane. Et pour vous, ditelle en regardant le bonze, vous pouvez, si vous voulez, aller dire à mon mari que je me porte fort bien.
De Paris, le 2 de la lune de chalval, 171 P.
39t LETTRES PERSANES.
LETTRE GXXVI.
RICA A USBEK
Je t'attends ici demain : cependant je t'envoie tes lettres d'Ispahan. Les miennes portent que l'ambassadeur du Grand Mogol a reçu ordre de sortir du royaume. ^ On ajoute qu'on a fait arrêter le prince, oncle du roi, qui est chargé de son éducation; * qu'on l'a fait conduire dans un château, où il est trës-étroitement gardé, et qu'on l'a privé de tous ses honneurs. Je suis touché du sort de ce prince, et je le plains.
Je te l'avoue, Usbek, je n'ai jamais vu couler les larmes de personne sans en être attendri : je sens de l'humanité pour les malheureux, comme s'il n'y avoit qu'eux qui fussent hommes; et les grands même, pour lesquels je trouve dans mon cœur de la dureté quand ils sont élevés, je les aime sitôt qu'ils tombent.
En effet, qu'ont-ils à faire dans la prospérité d'une inutile tendresse? elle approche trop de l'égalité. Ils aiment
1. Le Grand Mogol est ici le roi d'Espagne, et son ambassadeur est le prince de Cellamare, arrêté le 8 décembre 1718. Mémoires de Mathieu Marais, t. I, p. 239.
2. Le duc du Blaine. L'édition A. dit, par erreur sans doute : Qui est chagrin de son éducation.
LETTRE GXXYL 393
bien mieux du respect, qui ne demande pas de retour. Mais, sitôt qu'ils sont déchus de leur grandeur, il n*y a que nos plaintes qui puissent leur en rappeler l'idée.
Je trouve quelque chose de bien naïf, et même de bien grand, dans les paroles d*un prince, qui, près de tomber entre les mains de ses ennemis, voyant ses courtisans autour de lui qui pleuroient : Je sens, leur dit-il, à vos larmes, que je suis encore votre roi.
D« Paris, le 8 de la lune de chaWal, 1718.
394 LETTRBS PERSANES.
LETTRE GXXVIl,
RIGA A IBBBN.
A SMTRRB.
Tu as OUÏ parler mille fois du fameux roi de Suède : * il assiégeoit une place, dans un royaume qu'on nomme la Norwége : comme il visitoit la tranchée, seul avec un ingénieur, il a reçu un coup dans la tête, dont il est mort. On a fait sur-le-champ arrêter son premier ministre : * les États se sont assemblés et l'ont condamné à perdre la tête.
Il étoit accusé d'un grand crime : c'étoit d'avoir calomnié la nation, et de lui avoir fait perdre la confiance de son roi : forfait qui, selon moi, mérite mille morts.
Car enfin, si c'est une mauvaise action de noircir dans l'esprit du prince le dernier de ses sujets, qu'est-ce, lorsque l'on noircit la nation entière, et qu'on lui ôte la bienveillance de celui que la Providence a établi pour faire son bonheur?
Je voudrois que les hommes parlassent aux rois, comme les anges parlent à notre saint prophète.
1. Charles XII, tué le 30 novembre 1718, au siège de Frederikshall, d*une balle qui lui perça la tempe droite. Gonf. Eiprit des lois, X, 13.