‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 217 sur 245 · Mathieu Marais, t. II, p · texte numérisé non relu

Mathieu Marais, t. II, p

Qaelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres I

Tout ceci produit souvent des choses bizarres. Les laquais qui avoient fîdt fortune sous le règne passé vantent aujourd'hui leur naissance : ils rendent, à ceux qui viennent de quitter leur livrée dans une certaine rue,^ tout le mépris qu'on avoit pour eux il y a six mois; ils crient de toute leur force : La noblesse est ruinée; quel désordre dans l'État I quelle confusion dans les rangs! on ne voit que des inconnus faire fortune! Je te promets que ceux-ci prendront bien leur revanche sur ceux qui viendront après eux, et que, dans trente ans, ces gens de qualité feront bien du bruit.

De Paris, le 1 de U lune de nlcadé, 1780. 1. La rue Quincampoix, bourse du temps, rendez-vous de l'agiotage.

RICA AU MÊME

Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non-seulement dans une femme, mais dans une reine. La reine de Suède, ^ voulant à toute force associer le prince, son époux,* à la couronne, pour aplanir toutes les difficultés, a envoyé aux États une déclaration par laquelle elle se désiste de la régence, en cas qu'il soit élu.

Il y a soixante et quelques années qu'une autre reine, nommée Christine, abdiqua la couronne pour se donner tout entière à la philosophie. Je ne sais lequel de ces deux exemples nous devons admirer davantage.

Quoique j'approuve assez que chacun se tienne ferme dans le poste où la nature l'a mis, et que je ne puisse louer la foiblesse de ceux qui, se trouvant au-dessous de leur état, le quittent comme par une espèce de désertion, je suis cependant frappé de la grandeur d'âme de ces deux princesses, et de voir l'esprit de l'une et le cœur de l'autre supérieurs à leur fortune. Christine a songé à connoltre

1. Ulrique-Éléonore, sœur de Charles XII, proclamée reine de Suède par le fœu du peuple.

S. Le prince Frédéric de Heaae-Casael.

dans le temps que les autres ne songent qu*à jouir; et l'autre ne veut jouir que pour mettre tout son bonheur entre les mains de son auguste époux.

D« Paris, 1« 27 de la lune de maharram, 1780.

RICA A USBEK

Le parlement de Paris vient d'être relégué dans une petite ville qu'on appelle Pontoise. Le Conseil lui a envoyé enregistrer ou approuver une déclaration qui le déshonore;^ et il Ta enregistrée d'une manière qui déshonore le Conseil.

On menace d'un pareil traitement quelques parlements du royaume.

Ces compagnies sont toujours odieuses ; elles n'approchent des rois que pour leur dire de tristes vérités; et, pendant qu'une foule de courtisans leur représentent sans cesse un peuple heureux sous leur gouvernement, elles viennent démentir la flatterie et apporter au pied du

1. Le parlement s'opposait au système de Law; il fut exilé à Pontoise par le régent, le 21 juillet 1720. Mémoires de Mathieu Marais, 1. 1, p. 332. Chanson du temps :

Le parlement est à Pontoise Sur Oise, Par ordre du régent.

Il leur a pria tout leur argent, Bt pnii il leur a cherché noise.

Le parlement est à Pontoise.

UaTBIIU llABAIS, 1. 1, p. 855.

trône les gémissements et les larmes dont elles sont dépositaires.^

C'est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la vérité lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes I Ils doivent bien penser que ceux qui s'y déteiminent y sont contraints, et qu'ils ne se résoudroient jamais à faire des démarches si tristes et si affligeantes pour ceux qui les font, s'ils n'y étoient forcés par leur devoir, leur respect, et même leur amour.

De Paria, le 81 de la lune de gemmadi 1, 17S0. 1. Esprit des lois, V. 10.

LETTRE GXLI. i3S

RICA AU MÊME

J'irai te voir sur la fin de la semaine. Que les jours couleront agréablement avec toi I

Je fus présenté, il y a quelques jours, à une dame de la cour qui avoit quelque envie de voir ma figure étrangère. Je la trouvai belle, digne des regards de notre monarque, et d'un rang auguste dans le lieu sacré où son cœur repose.

Elle me fit mille questions sur les mœurs des Persans, et sur la manière de vivre des Persanes. Il me parut que la vie du sérail n'étoit pas de son goût, et-qu'elle trouvoit de la répugnance à voir un homme partagé entre dix ou douze femmes. Elle ne put voir sans envie le bonheur de l'un, et sans pitié la condition des autres. Comme elle aime la lecture, surtout celle des poètes et des romans, elle souhaita que je lui parlasse des nôtres. Ce que je lui en dis redoubla sa curiosité ; elle me pria de lui faire traduire un fragment de quelques-uns de ceux que j'ai apportés. Je le fis, et je lui envoyai , quelques jours après, un

conte persan. Peut-être seraa-tu bien aise de le voir travesti,*

Du temps de Cbeik-Ali-Can, ii y avoît en Perse une femme nommée Zuléma ; elle savoit par cœur tout le saint Alcoran; il n'y avoit point de dervis qui entendit mieux qu'elle les traditions des saints prophètes ; les docteurs arabes n'avoient rien dit de si mystérieux qu'elle n'en comprit tous les sens ; et elle joignoit, à tant de connoissances, un certain caractère d'esprit enjoué qui laissoit à peine deviner si elle vouloit amuser ceux à qui elle parloit, ou les instruire.

Un jour qu'elle étoit avec ses compagnes dans une des salles du sérail, une d'elles lui demanda ce qu'elle pensoit de l'autre vie; et si elle ajoutoit foi à cette ancienne tradition de nos docteurs, que le paradis n'est fait que pour les hommes.

C'est le sentiment commun, leur dit-elle : il n'y a rien que l'on n'ait fait pour dégrader notre sexe. Il y a même une nation répandue par toute la Perse, qu'on appelle la nation juive, qui soutient, par l'autorité de ses livres sacrés, que nous n'avons point d'âme.

Ces opinions si injurieuses n'ont d'autre origine que l'orgueil des hommes, qui veulent porter leur supériorité au delà même de leur vie, et ne pensent pas que, dans le grand jour, toutes les créatures paroîtront devant Dieu comme le néant, sans qu'il y ait entre elles de prérogatives que celles que la vertu y aura mises.

Dieu ne se bornera point dans ses récompenses : et comme les hommes qui auront bien vécu, et bien usé de

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